Pablo NerudaRecueil : Les Vers du CapitaineLa Nuit dans l’Ile
Toute la nuit j’ai dormi avec toi
près de la mer, dans l’île.
Sauvage et douce tu étais entre le plaisir et le sommeil,
entre le feu et l’eau.Très tard peut-être
nos sommeils se sont-ils unis
par le sommet ou par le fond,
là-haut, comme des branches agitées par le même vent,
en bas, comme rouges racines se touchant.Peut-être ton sommeil
s’est il aussi dépris du mien
et sur la mer et sur sa nuit
m’a-t-il cherché
comme avant toi et moi,
quand tu n’existais pas encore,
quand, sans t’apercevoir,
je naviguais de ton côté
et que tes yeux cherchaient
ce qu’aujourd’hui
- pain, vin, amour, colère -
je t’offre à pleines mains
à toi, la coupe
qui attendait de recevoir les présents de ma vie.J’ai dormi avec toi
toute la nuit alors
que la terre en sa nuit tournait
avec ses vivants et ses morts,
et lorsque je me réveillais
soudain, par l’ombre environné,
mon bras te prenait par la taille.
La nuit ni le sommeil
n’ont pu nous séparer.
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Pablo NerudaRecueil : Chant GénéralLe poète
Avant je circulais dans la vie, un amour
douloureux m’entourait: avant je retenais
une petite page de quartz
en clouant les yeux sur la vie.
J’achetais un peu de bonté, je fréquentais
le marché de la jalousie, je respirais
les eaux les plus sourdes de l’envie,l’inhumaine
hostilité des masques et des êtres.
Le monde où je vivais était marécage marin:
le fleur brusquement, le lis tout à coup
me dévorait dans son frisson d’écume,
et là où je posais le pied mon coeur glissait
vers les dents de l’abîme.
Ainsi naquit ma poésie, à peine
arrachée aux orties, empoignée sur
la solitude comme un châtiment,
ou qui dans le jardin de l’impudeur en éloignait
sa fleur la plus secrète au point de l’enterrer.
Isolé donc comme l’eau noire
qui vit dans ses couloirs profonds,
de main en main, je coulais vers l’esseulement
de chacun, vers la haine quotidienne.
je sus qu’ils vivaient ainsi, en cachant
la moitié des être, comme des poissons
de l’océan le plus étrange, et j’aperçus
la mort dans les boueuses immensités.
La mort qui ouvrait portes et chemins.
La Mort qui se faufilait dans les murs.- 1
Germain NouveauLes hôtesses
Quand vous coulant au bas de vos lits d’accouchées
Après les affres du premier enfantement
Vous vous dressez enfin, vous sentant allégées
Comme un arbre où saignait un fruit mûr, lourdement ;Que dans votre miroir, Mères, Eves maudites,
Votre ombre frêle et pâle encore du danger
Vous fait prendre en horreur nos enfances, proscrites
D’un geste, et s’effarant d’un sourire étranger ;Tandis que vous traînez, mornes, vos cicatrices,
Dieu nous voit blancs d’un lait revomi par ruisseaux,
L’âme et le front navrés du baiser des nourrices,
Miaulant au roulis d’impassibles berceaux.Or, grandis dans l’orgueil d’avoir des coeurs si tristes,
Plus tard, après l’avoir respirée en chemin,
Ô femme, dans le vent plein d’adorables pistes,
Tu n’as tendu qu’un doigt à toute notre main.
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Germain NouveauRecueil : ValentinesVilain
J'ai connu, Madame, une Dame,
Moi vilain petit paysan,
Aussi grande de cœur et d'âme
Que la plus grande et fine lame
Et pleine d'esprit jugez-en.Un soir, mon âme était complète,
Comme dit, après avoir bu,
Le jeune homme qui fait la fête ;
De vrai, je n'avais plus ma tête,
J'étais totalement fourbu.J'avais l'esprit un peu morose ;
Je ne sais ce qui traversa
Ma cervelle, pour quelle cause
« Comment, perdîtes vous ta rose ?
Oui, Madame, contez-nous ça. »Ah ! que notre bêtise est grande !
Doux Jésus ! Amour de Sion !
Ma langue à vous se recommande
Oui car pourquoi cette demande,
Ou plutôt cette question ?
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Germain NouveauRecueil : ValentinesSupérieure
J'entendais parler tout à l'heure
D'une femme supérieure.
Ce n'est, ma Mignonne pas Toi
Car que sais-tu faire en ce monde,
Petite reine toute ronde
Faite au tour pour le bal du roi ?Oui, raconte-nous tes affaires ;
Ah ! voilà longtemps que les verres
De ta quenouille sont cassés !
Tu ne sais faire, ni couture
Les pommes au lard, par nature !
Soit ! mais, franchement, est-ce assez ?Tu ne sais rien faire que lire ;
Cependant, Tu pourrais écrire,
Sculpter, peindre l'homme et les cieux ;
Mais on voit ta crainte profonde
De n'arriver que la seconde
Et surtout derrière un monsieur.Si Tu cultivais la Musique,
Ah ! quel enchantement physique !
Quels chefs-d'œuvre de Passion !
Mais Tu passes ton temps à lire
Tout, de l'excellent jusqu'au pire,
« À titre d'information ».
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Germain NouveauRecueil : ValentinesSphinx
Toutes les femmes sont des fêtes,
Toutes les femmes sont parfaites,
Et dignes d'adoration,
Sous les fichus ou sous les mantes
Toutes les femmes sont charmantes,
Oui, toutes, sans exception ;Toutes les femmes sont des Belles
Sous les chapeaux ou les ombrelles
Et sous le petit bonnet blanc ;
Toutes les femmes sont savantes,
Les princesses et les servantes,
Les ignorantes font semblant ;Toutes les femmes sont des reines :
Impératrices souveraines
Et grisettes de magasin,
Et premières communiantes,
Avant comme après si liantes
Avec les lèvres du cousin ;Toutes les femmes sont honnêtes,
Le cœur loyal et les mains nettes,
En sabots, ou sur les patins ;
Adorables prostituées,
Nous mériterions vos huées :
C'est nous qui sommes les pantins.
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Germain NouveauRecueil : ValentinesMarseille
C'est à Rouen, votre Rouen, Madame,
Qu'on brûla (je fais un impair !)
Mais Marseille ! c'est une femme
Qui se lève, au bord de la mer !Le Havre a votre amour, et d'une ;
Son port, et de deux ; qu'il soit fier !
Mais Marseille ! c'est une brune
Qui sourit, au bord de la mer !Comme le fauve qu'il rappelle,
Lyon porte beau, par un temps clair ;
Mais Marseille ! est une « bien belle »
Qu'on salue, an bord de la mer ;Les vignes où vole la grive
Près de Dijon n'ont pas le ver ;
Mais Marseille ! est une « bien vive »
Qui chantonne, au bord de la mer ;
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Germain NouveauRecueil : ValentinesLes Baisers
Sonnez, sonnez haut sur la joue,
Baisers de la franche amitié,
Comme un fils de neuf ans qui joue,
Petit tapageur sans pitié.Baiser du respect qui s'imprime
À la porte du cœur humain,
Comme avec l'aile d'une rime,
Effleurez à peine la main ;Baiser d'affection armée,
De la mère au cœur noble et fier
Sur le front de la tête aimée,
Vibrez mieux que le bruit du fer.Baiser d'affection aînée,
Ou de mère, le jour des prix,
Sur chaque tête couronnée
Laissez-vous tomber, sans mépris.
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Germain NouveauRecueil : ValentinesLe Refus
Je suis pédéraste dans l'âme,
Je le dis tout haut et debout.
Assis, je changerais de gamme,
Et, couché sur un lit, Madame,
Je ne le dirais plus du tout.La pédérastie est un vice :
C'est l'avis de mon médecin.
Je le crois, il n'est pas novice
Quand il soutient que l'exercice
Le plus naturel, le plus sain,Sain, comme la mer et son hâle,
L'honneur même de la maison,
Qui fait le regard le moins pâle,
Le plus magnifiquement mâle,
Sans aucune comparaison,Le plus ravissant sur la terre,
C'est de froisser le traversin
D'une femme qu'on désaltère,
Quand elle serait adultère,
Quand elle n'aurait qu'un seul sein.
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Germain NouveauRecueil : ValentinesLe Portrait
Depuis longtemps, je voudrais faire
Son portrait, en pied, suis-moi bien :
Quand elle prend son air sévère,
Elle ne bouge et ne dit rien.Ne croyez pas qu'Elle ne rie
Assez souvent ; alors, je vois
Luire un peu de sorcellerie
Dans les arcanes de sa voix.Impérieuse, à n'y pas croire !
Pour le moment, pour son portrait,
(Encadré d'or pur, sur ivoire)
Plus sérieuse qu'un décret.Suivez-moi bien : son Âme est belle
Autant que son visage est beau,
Un peu plus si je me rappelle
Que Psyché se rit du Tombeau.
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