1. Sommation sans respect

    Je connaissais fort peu votre mari, madame ;
    Il était gros et laid, je n'en savais pas plus.
    Mais on n'est pas fâché, quand on aime une femme,
    Que le mari soit borgne ou bancal ou perclus.

    Je sentais que cet être inoffensif et bête
    Se trouvait trop petit pour être dangereux,
    Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux,
    Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête.

    Et puis, que m'importait d'ailleurs ? Mais aujourd'hui
    Il vous vient à l'esprit je ne sais quel caprice.
    Vous parlez de serments, devoir et sacrifice
    Et remords éternels ! Et tout cela pour lui ?

    Y songez-vous, madame ? Et vous croyez vous née,
    Vous, jeune, belle, avec le cœur gonflé d'espoir,
    Pour vivre chaque jour et dormir chaque soir
    Auprès de ce magot qui vous a profanée ?


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    Guy de MaupassantRecueil : Des vers
    • 3
  2. Le Mur

    Les fenêtres étaient ouvertes. Le salon
    Illuminé jetait des lueurs d'incendies,
    Et de grandes clartés couraient sur le gazon.
    Le parc, là-bas, semblait répondre aux mélodies
    De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin.
    Tout chargé des senteurs des feuilles et du foin,
    L'air tiède de la nuit, comme une molle haleine,
    S'en venait caresser les épaules, mêlant
    Les émanations des bois et de la plaine
    À celles de la chair parfumée, et troublant
    D'une oscillation la flamme des bougies.
    On respirait les fleurs des champs et des cheveux.
    Quelquefois, traversant les ombres élargies,
    Un souffle froid, tombé du ciel criblé de feux,
    Apportait jusqu'à nous comme une odeur d'étoiles.

    Les femmes regardaient, assises mollement,
    Muettes, l'œil noyé, de moment en moment
    Les rideaux se gonfler ainsi que font des voiles,
    Et rêvaient d'un départ à travers ce ciel d'or,
    Par ce grand océan d'astres. Une tendresse
    Douce les oppressait, comme un besoin plus fort
    D'aimer, de dire, avec une voix qui caresse,
    Tous ces vagues secrets qu'un cœur peut enfermer.
    La musique chantait et semblait parfumée ;
    La nuit embaumant l'air en paraissait rythmée,
    Et l'on croyait entendre au loin les cerfs bramer.
    Mais un frisson passa parmi les robes blanches ;
    Chacun quitta sa place et l'orchestre se tut,
    Car derrière un bois noir, sur un coteau pointu,
    On voyait s'élever, comme un feu dans les branches,
    La lune énorme et rouge à travers les sapins.
    Et puis elle surgit au faîte, toute ronde,
    Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains,
    Comme une face pâle errant autour du monde.

    Chacun se dispersa par les chemins ombreux
    Où, sur le sable blond, ainsi qu'une eau dormante,
    La lune clairsemait sa lumière charmante.
    La nuit douce rendait les hommes amoureux,
    Au fond de leurs regards allumant une flamme.
    Et les femmes allaient, graves, le front penché,
    Ayant toutes un peu de clair de lune à l'âme.
    Les brises charriaient des langueurs de péché.

    J'errais, et sans savoir pourquoi, le cœur en fête.
    Un petit rire aigu me fit tourner la tête,
    Et j'aperçus soudain la dame que j'aimais,
    Hélas ! d'une façon discrète, car jamais
    Elle n'avait cessé d'être à mes vœux rebelle :
    « Votre bras, et faisons un tour de parc », dit-elle.
    Elle était gaie et folle et se moquait de tout,
    Prétendait que la lune avait l'air d'une veuve :
    « Le chemin est trop long pour aller jusqu'au bout,
    Car j'ai des souliers fins et ma toilette est neuve ;
    Retournons. » Je lui pris le bras et l'entraînai.
    Alors elle courut, vagabonde et fantasque,
    Et le vent de sa robe, au hasard promené,
    Troublait l'air endormi d'un souffle de bourrasque.
    Puis elle s'arrêta, soufflant ; et doucement
    Nous marchâmes sans bruit tout le long d'une allée.
    Des voix basses parlaient dans la nuit, tendrement,
    Et, parmi les rumeurs dont l'ombre était peuplée,
    On distinguait parfois comme un son de baiser.
    Alors elle jetait au ciel une roulade !
    Vite tout se taisait. On entendait passer
    Une fuite rapide ; et quelque amant maussade
    Et resté seul pestait contre les indiscrets.


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    (il reste 13 strophes à lire)
    Guy de MaupassantRecueil : Des vers
    • 2
  3. La Dernière escapade

    I

    Un grand château bien vieux aux murs très élevés.
    Les marches du perron tremblent, et l'herbe pousse,
    S'élançant longue et droite aux fentes des pavés
    Que le temps a verdis d'une lèpre de mousse.
    Sur les côtés deux tours. L'une, en chapeau pointu,
    S'amincit dans les airs. L'autre est décapitée.
    Sa tête fut, un soir, par le vent emportée ;
    Mais un lierre, grimpé jusqu'au faîte abattu,
    S'ébouriffe au-dessus comme une chevelure,
    Tandis que, s'infiltrant dans le flanc de la tour,
    L'eau du ciel, acharnée et creusant chaque jour,
    L'entr'ouvrit jusqu'en bas d'une immense fêlure.
    Un arbre, poussé là, grandit au creux des murs,
    Laissant voir vaguement de vieux salons obscurs,
    Chaque fenêtre est morne ainsi qu'un regard vide.
    Tout ce lourd bâtiment caduc, noirci, fané,
    Que la lézarde marque au front comme une ride,
    Dont s'émiette le pied, de salpêtre miné,
    Dont le toit montre au ciel ses tuiles ravagées,
    À l'aspect désolé des choses négligées.

    Tout autour un grand parc sombre et profond s'étend ;
    Il dort sous le soleil qui monte et l'on entend,
    Par moments, y passer des rumeurs de feuillages,
    Comme les bruits calmés des vagues sur les plages,
    Quand la mer resplendit au loin sous le ciel bleu.
    Les arbres ont poussé des branches si mêlées
    Que le soleil, jetant son averse de feu,
    Ne pénètre jamais la noirceur des allées.
    Les arbustes sont morts sous ces géants touffus,
    Et la voûte a grandi comme une cathédrale ;
    Il y flotte une odeur antique et sépulcrale,
    L'humidité des lieux où l'homme ne va plus.

    Mais sur les hauts degrés du perron qui dominent
    Les longs gazons qu'au loin de grands arbres terminent,
    Des valets ont paru, soutenant par les bras
    Deux vieillards très courbés qui vont à petits pas.
    Ils traînent lentement sur les marches verdies
    Les hésitations de leurs jambes roidies,
    Et tâtent le chemin du bout de leur bâton.
    Très vieux, – l'homme et la femme, – et branlant du menton,
    Ils ont le front si lourd et la peau si fanée
    Qu'on ne devine pas quel pouvoir enfonça
    Aux moelles de leurs os cette vie obstinée.
    Affaissés dans leurs grands fauteuils on les laissa,
    Pliés en deux, tremblant des mains et de la tête.
    Ils ont baissé leurs yeux que la vieillesse hébète,
    Et regardent tout près, par terre, fixement.
    Ils n'ont plus de pensée. Un long tremblotement
    Semble seul habiter cette décrépitude,
    Et s'ils ne sont pas morts, c'est par longue habitude
    De vivre à deux, tout près l'un de l'autre toujours,
    Car ils n'ont plus parlé depuis beaucoup de jours.


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    Guy de MaupassantRecueil : Des vers
    • 4
  4. La Chanson du rayon de lune


    Faite pour une nouvelle

    Sais-tu qui je suis ? Le Rayon de Lune.
    Sais-tu d'où je viens ? Regarde là-haut.
    Ma mère est brillante, et la nuit est brune.
    Je rampe sous l'arbre et glisse sur l'eau ;
    Je m'étends sur l'herbe et cours sur la dune ;
    Je grimpe au mur noir, au tronc du bouleau,
    Comme un maraudeur qui cherche fortune.
    Je n'ai jamais froid ; je n'ai jamais chaud.
    Je suis si petit que je passe
    Où nul autre ne passerait.
    Aux vitres je colle ma face
    Et j'ai surpris plus d'un secret.
    Je me couche de place en place
    Et les bêtes de la forêt,
    Les amoureux au pied distrait,
    Pour mieux s'aimer suivent ma trace.
    Puis, quand je me perds dans l'espace,
    Je laisse au cœur un long regret.

    Rossignol et fauvette
    Pour moi chantent au faîte
    Des ormes ou des pins.
    J'aime à mettre ma tête
    Au terrier des lapins,
    Lors, quittant sa retraite
    Avec des bonds soudains,
    Chacun part et se jette
    À travers les chemins.
    Au fond des creux ravins
    Je réveille les daims
    Et la biche inquiète.
    Elle évente, muette,
    Le chasseur qui la guette
    La mort entre les mains,
    Ou les appels lointains
    Du grand cerf qui s'apprête
    Aux amours clandestins.

    Ma mère soulève
    Les flots écumeux,
    Alors je me lève,
    Et sur chaque grève
    J'agite mes feux.
    Puis j'endors la sève
    Par le bois ombreux ;
    Et ma clarté brève,
    Dans les chemins creux,
    Parfois semble un glaive
    Au passant peureux.
    Je donne le rêve
    Aux esprits joyeux,
    Un instant de trêve
    Aux cœurs malheureux.


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    Guy de MaupassantRecueil : Des vers
    • 1
  5. L’Oiseleur

    L'oiseleur Amour se promène
    Lorsque les coteaux sont fleuris,
    Fouillant les buissons et la plaine ;
    Et chaque soir sa cage est pleine
    Des petits oiseaux qu'il a pris.

    Aussitôt que la nuit s'efface
    Il vient, tend avec soin son fil,
    Jette la glu de place en place,
    Puis sème, pour cacher la trace,
    Quelques brins d'avoine ou de mil.

    Il s'embusque au coin d'une haie,
    Se couche aux berges des ruisseaux,
    Glisse en rampant sous la futaie,
    De crainte que son pied n'effraie
    Les rapides petits oiseaux.

    Sous le muguet et la pervenche
    L'enfant rusé cache ses rets,
    Ou bien sous l'aubépine blanche
    Où tombent, comme une avalanche,
    Linots, pinsons, chardonnerets.


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    Guy de MaupassantRecueil : Des vers
    • 0
  6. Fin d’amour

    Le gai soleil chauffait les plaines réveillées.
    Des caresses flottaient sous les calmes feuillées.
    Offrant à tout désir son calice embaumé,
    Où scintillait encor la goutte de rosée,
    Chaque fleur, par de beaux insectes courtisée,
    Laissait boire le suc en sa gorge enfermé.
    De larges papillons se reposant sur elles
    Les épuisaient avec un battement des ailes,
    Et l'on se demandait lequel était vivant,
    Car la bête avait l'air d'une fleur animée.
    Des appels de tendresse éclataient dans le vent.
    Tout, sous la tiède aurore, avait sa bien-aimée !
    Et dans la brune rose où se lèvent les jours
    On entendait chanter des couples d'alouettes,
    Des étalons hennir leurs fringantes amours,
    Tandis qu'offrant leurs cœurs avec des pirouettes
    Des petits lapins gris sautaient au coin d'un bois.
    Une joie amoureuse, épandue et puissante,
    Semant par l'horizon sa fièvre grandissante,
    Pour troubler tous les cœurs prenait toutes les voix,
    Et sous l'abri de la ramure hospitalière
    Des arbres, habités par des peuples menus,
    Par ces êtres pareils à des grains de poussière,
    Des foules d'animaux de nos yeux inconnus,
    Pour qui les fins bourgeons sont d'immenses royaumes,
    Mêlaient au jour levant leurs tendresses d'atomes.

    Deux jeunes gens suivaient un tranquille chemin
    Noyé dans les moissons qui couvraient la campagne.
    Ils ne s'étreignaient point du bras ou de la main ;
    L'homme ne levait pas les yeux sur sa compagne.

    Elle dit, s'asseyant au revers d'un talus :
    « Allez, j'avais bien vu que vous ne m'aimiez plus. »
    Il fit un geste pour répondre : « Est-ce ma faute ? »
    Puis il s'assit près d'elle. Ils songeaient, côte à côte.
    Elle reprit : « Un an ! rien qu'un an ! et voilà
    Comment tout cet amour éternel s'envola !
    Mon âme vibre encor de tes douces paroles !
    J'ai le cœur tout brûlant de tes caresses folles !
    Qui donc t'a pu changer du jour au lendemain ?
    Tu m'embrassais hier, mon Amour ; et ta main,
    Aujourd'hui, semble fuir sitôt qu'elle me touche.
    Pourquoi donc n'as-tu plus de baisers sur la bouche ?
    Pourquoi ? réponds ! » – Il dit : « – Est-ce que je le sais ? »
    Elle mit son regard dans le sien pour y lire :
    « Tu ne te souviens plus comme tu m'embrassais,
    Et comme chaque étreinte était un long délire ? »
    Il se leva, roulant entre ses doigts distraits
    La mince cigarette, et, d'une voix lassée :
    « Non, c'est fini, dit-il, à quoi bon les regrets ?
    On ne rappelle pas une chose passée,
    Et nous n'y pouvons rien, mon amie ! »
    À pas lents
    Ils partirent, le front penché, les bras ballants.
    Elle avait des sanglots qui lui gonflaient la gorge,
    Et des larmes venaient luire au bord de ses yeux.
    Ils firent s'envoler au milieu d'un champ d'orge
    Deux pigeons qui, s'aimant, fuirent d'un vol joyeux.
    Autour d'eux, sous leurs pieds, dans l'azur sur leur tête,
    L'Amour était partout comme une grande fête.
    Longtemps le couple ailé dans le ciel bleu tourna.
    Un gars qui s'en allait au travail entonna
    Une chanson qui fit accourir, rouge et tendre,
    La servante de ferme embusquée à l'attendre.

    Ils marchaient sans parler. Il semblait irrité
    Et la guettait parfois d'un regard de côté ;
    Ils gagnèrent un bois. Sur l'herbe d'une sente,
    À travers la verdure encor claire et récente,
    Des flaques de soleil tombaient devant leurs pas ;
    Ils avançaient dessus et ne les voyaient pas.
    Mais elle s'affaissa, haletante et sans force,
    Au pied d'un arbre dont elle étreignit l'écorce,
    Ne pouvant retenir ses sanglots et ses cris.


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    Guy de MaupassantRecueil : Des vers
    • 1
  7. L’Aïeul

    L'aïeul mourait froid et rigide.
    Il avait quatre-vingt-dix ans.
    La blancheur de son front livide
    Semblait blanche sur ses draps blancs.
    Il entr'ouvrit son grand œil pâle,
    Et puis il parla d'une voix
    Lointaine et vague comme un râle,
    Ou comme un souffle au fond des bois.

    Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?
    Aux clairs matins de grand soleil
    L'arbre fermentait sous la sève,
    Mon cœur battait d'un sang vermeil.
    Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?
    Comme la vie est douce et brève !
    Je me souviens, je me souviens
    Des jours passés, des jours anciens !
    J'étais jeune ! je me souviens !

    Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?
    L'onde sent un frisson courir
    À toute brise qui s'élève ;
    Mon sein tremblait à tout désir.
    Est-ce un souvenir, est-ce un rêve,
    Ce souffle ardent qui nous soulève ?
    Je me souviens, je me souviens !
    Force et jeunesse ! ô joyeux biens !
    L'amour ! l'amour ! je me souviens !

    Est-ce un souvenir, est-ce un rêve ?
    Ma poitrine est pleine du bruit
    Que font les vagues sur la grève,
    Ma pensée hésite et me fuit.
    Est-ce un souvenir, est-ce un rêve
    Que je commence ou que j'achève ?
    Je me souviens, je me souviens !
    On va m'étendre près des miens ;
    La mort ! la mort ! je me souviens !

    Guy de MaupassantRecueil : Des vers
    • 0
  8. Envoi d’amour dans le jardin des Tuileries

    Accours, petit enfant dont j'adore la mère
    Qui pour te voir jouer sur ce banc vient s'asseoir,
    Pâle, avec les cheveux qu'on rêve à sa Chimère
    Et qu'on dirait blondis aux étoiles du soir.
    Viens là, petit enfant, donne ta lèvre rose,
    Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux frisés ;
    Je leur ferai porter un fardeau de baisers,
    Afin que, retourné près d'Elle à la nuit close,
    Quand tes bras sur son cou viendront se refermer,
    Elle trouve à ta lèvre et sur ta chevelure
    Quelque chose d'ardent ainsi qu'une brûlure !
    Quelque chose de doux comme un besoin d'aimer !
    Alors elle dira, frissonnante et troublée
    Par cet appel d'amour dont son cœur se défend,
    Prenant tous mes baisers sur ta tête bouclée :
    « Qu'est-ce que je sens donc au front de mon enfant ? »

    Guy de MaupassantRecueil : Des vers
    • 1
  9. Désirs

    Le rêve pour les uns serait d'avoir des ailes,
    De monter dans l'espace en poussant de grands cris,
    De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,
    Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.

    D'autres voudraient pouvoir écraser des poitrines
    En refermant dessus leurs deux bras écartés ;
    Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,
    Arrêter d'un seul coup les chevaux emportés.

    Moi, ce que j'aimerais, c'est la beauté charnelle :
    Je voudrais être beau comme les anciens dieux,
    Et qu'il restât aux cœurs une flamme éternelle
    Au lointain souvenir de mon corps radieux.

    Je voudrais que pour moi nulle ne restât sage,
    Choisir l'une aujourd'hui, prendre l'autre demain ;
    Car j'aimerais cueillir l'amour sur mon passage,
    Comme on cueille des fruits en étendant la main.


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    (il reste 4 strophes à lire)
    Guy de MaupassantRecueil : Des vers
    • 0
  10. Au bord de l’eau

    I

    Un lourd soleil tombait d'aplomb sur le lavoir ;
    Les canards engourdis s'endormaient dans la vase,
    Et l'air brûlait si fort qu'on s'attendait à voir
    Les arbres s'enflammer du sommet à la base.
    J'étais couché sur l'herbe auprès du vieux bateau
    Où des femmes lavaient leur linge. Des eaux grasses,
    Des bulles de savon qui se crevaient bientôt
    S'en allaient au courant, laissant de longues traces.
    Et je m'assoupissais lorsque je vis venir,
    Sous la grande lumière et la chaleur torride,
    Une fille marchant d'un pas ferme et rapide,
    Avec ses bras levés en l'air, pour maintenir
    Un fort paquet de linge au-dessus de sa tête.
    La hanche large avec la taille mince, faite
    Ainsi qu'une Vénus de marbre, elle avançait
    Très droite, et sur ses reins, un peu, se balançait.
    Je la suivis, prenant l'étroite passerelle
    Jusqu'au seuil du lavoir, où j'entrai derrière elle.

    Elle choisit sa place, et dans un baquet d'eau,
    D'un geste souple et fort abattit son fardeau.
    Elle avait tout au plus la toilette permise ;
    Elle lavait son linge ; et chaque mouvement
    Des bras et de la hanche accusait nettement,
    Sous le jupon collant et la mince chemise,
    Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins.
    Elle travaillait dur ; puis, quand elle était lasse,
    Elle élevait les bras, et, superbe de grâce,
    Tendait son corps flexible en renversant ses reins.
    Mais le puissant soleil faisait craquer les planches ;
    Le bateau s'entr'ouvrait comme pour respirer.
    Les femmes haletaient ; on voyait sous leurs manches
    La moiteur de leurs bras par place transpirer
    Une rougeur montait à sa gorge sanguine.
    Elle fixa sur moi son regard effronté,
    Dégrafa sa chemise, et sa ronde poitrine
    Surgit, double et luisante, en pleine liberté,
    Écartée aux sommets et d'une ampleur solide.
    Elle battait alors son linge, et chaque coup
    Agitait par moment d'un soubresaut rapide
    Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.

    Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge,
    À chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge.
    Les coups de son battoir me tombaient sur le cœur !
    Elle me regardait d'un air un peu moqueur ;
    J'approchai, l'œil tendu sur sa poitrine humide
    De gouttes d'eau, si blanche et tentante au baiser.
    Elle eut pitié de moi, me voyant très timide,
    M'aborda la première et se mit à causer.
    Comme des sons perdus m'arrivaient ses paroles.
    Je ne l'entendais pas, tant je la regardais.
    Par sa robe entr'ouverte, au loin, je me perdais,
    Devinant les dessous et brûlé d'ardeurs folles ;
    Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas
    De me trouver le soir au bout de la prairie.


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    (il reste 21 strophes à lire)
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    • 1
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