1. Lumières d’Hommes

    Somnambule en plein midi
    même la viande sur la fourchette
    même la fourchette à la main
    toujours très près des camarades
    mais si loin tout de même si loin
    et donner la pâtée au chien
    mais je voyais la pâtée s'enfuir
    le chien courir le long du mur
    et j'entendais ses soupirs
    et le chien voyait ma lumière
    mon astre
    et laissait la pâtée courir
    j'avais cette lumière là sur moi
    comme ça
    mais ce n'était pas
    ma lumière
    elle était là comme ça
    j'aurais voulu
    j'ai tout essayé
    j'aurais voulu m'en débarrasser partager
    mais elle brûlait tout le monde
    personne n'en voulait
    mais
    si je la mettais en veilleuse
    tout le monde applaudissait
    lumière couleur de lanterne sourde
    petite lampe sans danger
    elle plaisait
    mais la grande lueur de l'indifférence avouée
    le vrai lampadaire
    le bec de gaz saignant
    contre lequel l'amour saignant se cogne
    se blesse
    se tue
    sans vraiment mourir
    la comète
    le grand rat de cave que chacun porte dans sa poitrine
    l'inquiétante et magnifique lueur
    cette braise
    personne presque personne n'en veut
    petits mensonges lumineux couleur de vérité lumineuse
    vérités verroteries
    lumière béate de l'homme franc qui vous regarde bien en face
    salamandre installée dans le front du penseur
    bois et charbons
    petits briquets de l'amitié
    feux de paille
    feux de poutres
    feux de joies
    de Bengale et de tous bois
    allumettes
    brindilles
    boulets bernots
    comme vous plaisez !
    ne croyez pas que je pousse le cri du ver luisant qui s'excuse de briller
    ou la plainte déchirante du cul-de-jatte qui voudrait patiner
    non
    je hurle à la lumière avec de l'encre et du papier
    le soir tard
    et je crie
    tout de même
    il y a la lumière
    chacun a sa lumière
    et le monde crève de froid
    le monde a peur de se brûler les doigts
    évidemment
    c'est la lumière qui brille qui brûle qui fait cuire
    et qui glace le sang
    c'est la grande omelette surprise
    le soleil avec des caillots de sang
    lueur du coeur
    lueur de l'amour
    lueur
    oh il faut la poursuivre cette lueur aveuglante
    elle existe
    elle crève les yeux
    mais s'ils faut que les yeux crèvent pour tout voir
    crevez les yeux

    c'est la lumière vivante que chacun porte en soi
    et que tout le monde étouffe pour faire comme tout le monde
    lumière défendue
    tu grilles ceux qui t'approchent
    ceux qui veulent te prendre
    mais tu les aimes
    lumière vivante
    la vie c'est toi
    la vie vivante qui marche en avant
    en revenant sur ses pas
    qui marche tout droit qui fait des détours et qui n'en fait pas
    soleil de nuit
    lune de jour
    étoiles de l'après-midi
    battements de coeur avant l'amour
    pendant l'amour
    après l'amour
    grande lumière dans l'oeil du porc qui fait l'amour
    lumière telle que sans abat-jour
    lumière brute lumière rouge
    lumière crépusculaire
    indifférente avide passionnée
    lumière de printemps si douce
    lumière d'enfant
    toujours la même lumière cruelle et lucide
    mais parfois si belle
    visages qui vous approchez
    yeux fermés
    bouches ouvertes
    tout tourne et tout flambe
    vos deux têtes
    tête de garçon
    tête de fille
    vos deux têtes tournent et oublient
    c'est un astre
    un instant
    une victoire
    une prise
    éclair obscur du mauvais temps
    feux follets de la morale
    croix de feu
    pétards mouillés
    ciboires bien astiqués
    malheureux petits soleils de cuivre
    hostensoirs
    comme ils sont ridicules et blêmes vos rayons
    lorsque la lumière de celle qui aime l'amour
    rencontre la lumière de celui qui aime l'amour
    drôle d'incendie
    peu importe sa durée
    toujours hier demain bonjour bonsoir autrefois jamais toujours et vous-mêmes
    qu'est-ce que ça fout pourvu que ça flambe.

    Lumières d’Hommes, tiré du recueil Soleil de nuit paru aux éditions Gallimard
    © Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

    Jacques PrévertRecueil : Soleil de nuit
    • 1
  2. Les feuilles mortes

    C’est une chanson, qui nous ressemble
    Toi tu m’aimais et je t’aimais
    Nous vivions tous, les deux ensemble
    Toi que m’aimais moi qui t’aimais
    Mais la vie sépare ceux qui s’aiment
    Tout doucement sans faire de bruit
    Et la mer efface sur la sable les pas des amants désunis

    Oh! je voudrais tant que tu te souviennes
    Des jours heureux ou nous étions amis
    En ce temps-la la vie était plus belle,
    Et le soleil plus brulant qu’aujourd’hui
    Les feuilles mortes se ramassent a la pelle
    Tu vois, je n’ai pas oublié
    Les feuilles mortes se ramassent a la pelle,
    Les souvenirs et les regrets aussi
    Et le vent du nord les emporte
    Dans la nuit froide de l’oubli.
    Tu vois, je n’ai pas oublié
    La chanson que tu me chantais.

    C’est une chanson qui nous ressemble
    Toi, tu m’aimais et je t’aimais
    Et nous vivions tous deux ensemble
    Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais
    Mais la vie sépare ceux qui s’aiment
    Tout doucement, sans faire de bruit
    Et la mer efface sur le sable
    Les pas des amants désunis.

    Les feuilles mortes se ramassent a la pelle,
    Les souvenirs et les regrets aussi
    Mais mon amour silencieux et fidèle
    Sourit toujours et remercie la vie
    Je t’aimais tant, tu étais si jolie,
    Comment veux-tu que je t’oublie?
    En ce temps-la, la vie était plus belle
    Et le soleil plus brulant qu’aujourd’hui
    Tu étais ma plus douce amie
    Mais je n’ai que faire des regrets
    Et la chanson que tu chantais
    Toujours, toujours je l’entendrai!


    Lire le poème "Les feuilles mortes" en entier
    (il reste 2 strophes à lire)
    Jacques PrévertRecueil : Soleil de nuit
    • 7
  3. Le tendre et dangereux visage de l’amour

    Le tendre et dangereux
    visage de l’amour
    m’est apparu un soir
    après un trop long jour
    C’était peut-être un archer
    avec son arc
    ou bien un musicien
    avec sa harpe
    Je ne sais plus
    Je ne sais rien
    Tout ce que je sais
    c’est qu’il m’a blessée
    peut-être avec une flèche
    peut-être avec une chanson
    Tout ce que je sais
    c’est qu’il m’a blessée
    blessée au coeur
    et pour toujours
    Brûlante trop brûlante
    blessure de l’amour.

    Le tendre et dangereux visage de l’amour, tiré du recueil Histoires et d’autres histoires paru aux éditions Gallimard
    © Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

    Jacques PrévertRecueil : Histoires et d'autres histoires
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  4. Il y en a qui s’appellent

    Il y en a qui s’appellent
    Aimé Bienvenu ou Désiré
    moi on m’a appelé Destiné

    Je ne sais pas pourquoi
    et je ne sais même pas qui m’a donné ce nom-là

    Mais j’ai eu de la chance
    On aurait pu m’appeler
    Bon à rien Mauvaise graine Détesté Méprisé
    ou Perdu à jamais.

    Il y en a qui s’appellent, tiré du recueil Grand bal du printemps paru aux éditions Gallimard
    © Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

    Jacques PrévertRecueil : Grand bal du printemps
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  5. La Seine a rencontré Paris

    Qui est la
    Toujours là dans la ville
    Et qui pourtant sans cesse arrive
    Et qui pourtant sans cesse s'en va

    C'est un fleuve
    répond un enfant
    un devineur de devinettes
    Et puis l'œil brillant il ajoute
    Et le fleuve s'appelle la Seine
    Quand la ville s'appelle Paris
    et la Seine c'est comme une personne
    Des fois elle court elle va très vite
    elle presse le pas quand tombe le soir
    Des fois au printemps elle s'arrête
    et vous regarde comme un miroir
    et elle pleure si vous pleurez
    ou sourit pour vous consoler
    et toujours elle éclate de rire
    quand arrive le soleil d'été
    La Seine dit un chat
    c'est une chatte
    elle ronronne en me frôlant

    Ou peut-être que c'est une souris
    qui joue avec mois puis s'enfuit
    La Seine c'est une belle fille de dans le temps
    une jolie fille du French Cancan
    dit un très vieil Old Man River
    un gentleman de la misère
    et dans l'écume du sillage
    d'un lui aussi très vieux chaland
    il retrouve les galantes images
    du bon vieux temps tout froufroutant

    La Seine
    dit un manœuvre
    un homme de peine de rêves de muscles et de sueur
    La Seine c'est une usine
    La Seine c'est le labeur
    En amont en aval toujours la même manivelle
    des fortunes de pinard de charbon et de blé
    qui remontent et descendent le fleuve
    en suivant le cours de la Bourse
    des fortunes de bouteilles et de verre brisé
    des trésors de ferraille rouillée
    de vieux lits-cages abandonnés
    ré-cu-pé-rés
    La Seine
    c'est une usine
    même quand c'est la fraicheur
    c'est toujours le labeur
    c'est une chanson qui coule de source
    Elle a la voix de la jeunesse
    dit une amoureuse en souriant
    une amoureuse du Vert-Galant
    Une amoureuse de l'ile des cygnes
    se dit la même chose en rêvant


    Lire le poème "La Seine a rencontré Paris" en entier
    (il reste 8 strophes à lire)
    Jacques PrévertRecueil : Choses et autres
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