1. L’œil et l’oeillet

    L'œillet grenat et l'oeillet mauve
    Dans la chambre des jours heureux
    De leur parfum font une alcôve
    Pour mon amour dont l'œil est bleu.

    L'œillet grenat et l'oeillet rose
    À l'heure où le baiser se prend
    Parfument la main que je pose
    Sur mon amour dont l'œil est grand.

    Si de mon amour l'œil est triste
    L'œillet mauve et l'œillet grenat
    En leur parfum qui tant insiste

    Raniment l'heure qui sonna
    Et le geste qui vient se rendre
    À mon amour dont l'œil est tendre.


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    Louise de VilmorinRecueil : L'Alphabet des aveux
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  2. Violon

    Couple amoureux aux accents méconnus
    Le violon et son joueur me plaisent.
    Ah ! j'aime ces gémissements tendus
    Sur la corde des malaises.
    Aux accords sur les cordes des pendus
    À l'heure où les Lois se taisent
    Le cœur en forme de fraise
    S'offre à l'amour comme un fruit inconnu.


    1939

    Louise de VilmorinRecueil : Fiançailles pour rire
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  3. L’hirondelle

    « Je n'irai plus aux bois
    d'Afrique
    Où dansent tous les rois
    de pique. »

    La dernière hirondelle
    se meurt
    Elle bat de ses ailes
    son cœur.
    Du fil télégraphique
    désert
    Où tremble une musique
    d'hiver
    Elle crie et appelle
    ses sœurs :
    « Au secours hirondelles
    j'ai peur. »
    Mais sa voix trop petite
    se perd
    Dans le vent qui agite
    la mer.
    Elle entend un message
    d'amant
    Passer en son plumage
    mourant.
    La parole est oiseau
    comme elle
    Qui pose au manteau
    des belles.
    « Ton Paul t'aime et t'adore
    toujours,
    Il pense à nos aurores
    d'amour. »
    Ah ! beau ciel de paroles
    rempli
    Toutes les bouches volent
    la nuit.
    Paupières de voyage
    en pleurs
    Elle prend le message
    et meurt.
    Orages de tendresse
    l'oiseau
    Se console ou se blesse
    aux mots.
    La dernière hirondelle
    est là
    Inerte sous son aile
    qui bat.

    Et moi je suis debout à la fenêtre
    Je vois l'hirondelle à terre et pourtant
    Je ne pense qu'à celui que j'attends
    Celui qui m'aime et me dira peut-être :

    « Viens avec moi aux bois
    d'Afrique
    Où dansent tous les rois
    de pique. »


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    Louise de VilmorinRecueil : Fiançailles pour rire
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  4. Le châle

    Assise sur la plaine
    Elle tissait le soir
    Le châle de mes peines
    Du fil de mes espoirs.

    Mes mains chaudes et mains moites
    Blancs oiseaux passagers
    J'aimais ses mains étroites
    Sur mon cœur en danger.

    J'aimais que son visage
    Mît mes jours en péril
    Et risquer mon courage
    Aux traits de son profil.

    La faute originelle
    Plantée en son bel œil
    Fleurissait sa prunelle :
    Couronne de mon deuil.


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    Louise de VilmorinRecueil : Fiançailles pour rire
    • 0
  5. La lune

    Prenant l'amour à son image,
    La lune brise au fil de l'eau
    Les amants pris au fil de l'âge
    Et leur indique les roseaux.

    Les roseaux hantés de suicide
    Et le dessein de belle mort
    Fixé aux profondeurs liquides
    Où se perd le plongeur de sort.

    1939

    Louise de VilmorinRecueil : Fiançailles pour rire
    • 3
  6. Habillée au goût du bonheur

    Habillée au goût du bonheur
    Elle traversa mes années
    Sans jamais parler du bonheur.
    Et le soir cheminant l'allée,
    Cheminant les sentiers des lièvres,
    Elle disait de petits mots
    Qui s'en allaient hors de ses lèvres
    Comme l'eau frisée du ruisseau
    Qui coupait en deux nos journées.

    Passant le pont, penchée vers l'eau,
    Penchée vers l'eau que disait-elle ?
    « Tous les oiseaux battent de l'aile
    Quand le courant tire le ciel.
    Chaque poisson est un oiseau
    Tombé d'amour, tombé à l'eau
    Pendant les messes de Noël. »

    Habillée au goût du bonheur
    Elle traversait la prairie
    En berçant un bouquet de fleurs,
    Un bouquet de Vierge Marie
    Qui était lourd comme un enfant.
    Enfant fleuri en ses bras blancs,
    Petites filles endormies
    Qu'elle apportait à la maison,
    Amour en chapeau de prairie
    Aux couleurs de chaque saison.

    En traversant notre prairie
    Elle disait, berçant les fleurs :
    « Les moutons de la bergerie
    Ont fui les armes du malheur
    Et moutonnent au ciel d'orage.
    Dès que s'annonce le danger
    Chaque mouton devient nuage,
    Nuages de moutons légers
    Partis au vent, haut sur la côte,
    Lorsque s'éloigne le berger
    Pour la messe de Pentecôte. »


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    Louise de VilmorinRecueil : Fiançailles pour rire
    • 1
  7. J’ai la toux dans mon jeu

    J'ai la toux dans mon jeu,
    C'est ainsi que je gagne
    Les cœurs aventureux
    Qui battent la campagne.

    Appuyés à mon lit
    Que secouent mes morts feintes
    Des jeunes gens pâlis
    Se pâment à mes quintes.

    Toujours prêts aux adieux,
    Car je suis fée d'automne,
    Ils prennent à mon jeu
    La mort que la toux donne.

    Ils saisissent les fleurs
    Dont j'ai la bouche pleine,
    La bouche à mes couleurs
    Et les fleurs de mes veines,


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    • 0
  8. Fleurs

    Fleurs promises, fleurs tenues dans tes bras,
    Fleurs sorties des parenthèses d'un pas,
    Qui t'apportait ces fleurs l'hiver
    Saupoudrées du sable des mers ?
    Sable de tes baisers, fleurs des amours fanées
    Les beaux yeux sont de cendre et dans la cheminée
    Un cœur enrubanné de plaintes
    Brûle avec ses images saintes.

    1939

    Louise de VilmorinRecueil : Fiançailles pour rire
    • 0
  9. Fiançailles pour rire

    Amants et séducteurs de belles imprudentes
    Dans les chambres perdues passagers d'une nuit,
    Le sort aux mille doigts vous indique la plante
    Qui grimpe son conseil des jardins jusqu'aux lits.

    Captifs de l'enfance, vous rêviez d'être Princes
    Battant monnaie d'amour au battement des cœurs,
    Lorsque vous regardiez passer dans la province
    Les robes du hasard qui portaient vos couleurs.

    Volants volant, belles robes sans pieds ni têtes,
    Cortège de dentelle aux lisières des bois,
    J'ai beaucoup de ces robes pour un soir de fête,
    Beaucoup de rêves à déshabiller en moi.

    Ah ! rêves en gants blancs, ma main tourne une page :
    Elle est noire d'ennui. Ah ! rêves en gants noirs,
    Je tourne une page : Roi de cœur en voyage.
    À la tour de l'adieu l'oiseau pose un mouchoir.


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    Louise de VilmorinRecueil : Fiançailles pour rire
    • 5
  10. Amour

    Une petite plage où l'on ne rit pas
    Où personne ne passe :
    C'est l'amour.

    L'ombre non plus n'y chasse
    De bras en bras
    Un autre jour.

    Pas de fausses mésanges
    Mais au loin
    Une petite île

    Comme une meule de foin,
    Et sous l'aile d'un ange
    Deux anges immobiles.

    1939

    Louise de VilmorinRecueil : Fiançailles pour rire
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