Germain NouveauRecueil : ValentinesJuif
Quelqu'un qui jamais ne se trompe,
M'appelle juif Moi, juif ? Pourquoi ?
Je suis chrétien, sans que je rompe
Le pain bénit à son de trompe,
Bien qu'en mon trou je reste coi.Je sais juif, ah ! c'est bien possible !
Je n'ai le nez spirituel
Ni l'air résigné d'une cible ;
Je ne montre un cœur insensible.
Tout juif est-il en Israël ?Mais si juif signifie avare
Économisant sur le suif,
Sur l'eau qui pourtant n'est pas rare
Sur une corde de guitare,
Je me fais honneur d'être juif.Je prends pour moi seul cette injure,
Quoique je ne possède rien ;
Je me l'écris sur la figure
En trois mots, sans une rature ;
Voyez : je suis juif. Lisez bien.
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Germain NouveauRecueil : ValentinesIgnorant
Je suis bien ignorant, Madame :
Je ne sais si j'ai quatre mains,
Si je n'ai qu'un corps ou qu'une âme,
Ou quatre pieds sur les chemins.Je ne sais pas si j'ai deux queues,
Et deux têtes, il se pourrait ;
Mais je ne ferais pas trois lieues
Pour prendre au vol ce beau secret.Je ne sais si j'ai quatre joues,
Sous quatre-z-yeux ou sous deux nez,
Comme ceux avec qui tu joues,
Sans gestes trop désordonnés.Je ne sais pas si j'ai six couilles
Ou six ou sept, entendons-nous,
Ké-ke-ça peut vous fiche arsouilles,
Je ne couche pas avec vous.
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Germain NouveauRecueil : ValentinesGâté
Comme une femme, hélas ! vous change !
Ainsi, moi je fume toujours,
Je ris, je dors, je bois, et mange,
Mais tu m'as rendu bien étrange,
Et de tous les fils, le plus lourd.Un fils qui foule au pied sa mère,
Ce que le dernier des troupiers
Au pas accéléré peut faire,
Qui s'oublie, ô folie amère,
Jusqu'à l'écraser sous ses pieds !Eh ! oui, je foule aux pieds la Terre
Qu'à deux genoux a su baiser
Un Romain plein d'amour sévère,
Brutus, que j'appelle mon frère,
J'ai pu quelquefois l'écraser.Écraser qui ? la Terre où l'homme ?
Les deux, n'en soyons pas surpris :
Le Temps est le grand agronome ;
Il peut aux poussières de Rome
Mêler les cendres de Paris.
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Germain NouveauRecueil : ValentinesFou
Que je sois un fou, qu'on le dise,
Je trouve ça tout naturel,
Ayant eu ma part de bêtise
Et commis plus d'une sottise,
Depuis que je suis temporel.Je suis un fou, quel avantage,
Madame ! un fou, songez-y bien,
Peut crier se tromper d'étage,
Vous proposer le mariage,
On ne lui dira jamais rien,C'est un fou ; mais lui peut tout dire,
Lâcher parfois un terme vil,
Dans ce cas le mieux c'est d'en rire,
Se fâcher serait du délire,
À quoi cela servirait-il ?C'est un fou. Si c'est un bonhomme
Laissant les gens à leurs métiers,
Peu contrariant, calme en somme,
Distinguant un nez d'une pomme,
On lui pardonne volontiers.
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Germain NouveauRecueil : ValentinesDernier madrigal
Quand je mourrai, ce soir peut-être,
Je n’ai pas de jour préféré,
Si je voulais, je suis le maître,
Mais ce serait mal me connaître,
N’importe, enfin, quand je mourrai.Mes chers amis, qu’on me promette
De laisser le bois au lapin,
Et, s’il vous plaît, qu’on ne me mette
Pas, comme une simple allumette,
Dans une boîte de sapin ;Ni, comme un hareng, dans sa tonne ;
Ne me couchez pas tout du long,
Pour le coup de fusil qui tonne,
Dans la bière qu’on capitonne
Sous sa couverture de plomb.Car, je ne veux rien, je vous jure ;
Pas de cercueil ; quant au tombeau,
J’y ferais mauvaise figure,
Je suis peu fait pour la sculpture,
Je le refuse, fût-il beau.
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Germain NouveauRecueil : ValentinesDauphin
Madame, on dit que les bons comptes
Font les bons amis. Soit, comptons
Comme dans les comptes des contes,
Par bœufs, par veaux et par moutons ;Pris un jour une cigarette
De vous, dois : quatre-vingt-dix bœufs ;
À ton bouquet, une fleurette,
Peut-être une, peut-être deux,Dois : quatre-vingts bœufs ; pour l'essence
Que ta lampe brûlait la nuit,
Mille moutons que je recense
Près du berger que son cbien suit.Pris à ta cuisine adorable
Un bout de pain, un doigt de vin,
Dois : une vache vénérable
Avec sa crèche de sapin.
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Germain NouveauRecueil : ValentinesCru
C'est vrai, je suis épileptique,
Je peux tomber trois fois par jour
D'une fenêtre, d'un portique,
Et d'une cloche de l'Amour.Mais quel est cet air de reproche ?
Ça ne fait que trois ? j'ai péché
Et d'un joli quartier de roche,
Où j'étais doucement niché.Je tombe, tombe, tombe, tombe,
Ça fait bien quatre cette fois,
Si j'étais un mort dans sa tombe,
J'en tomberais sur tous les toits.C'est du moins ce que j'entends dire,
Et qu'un petit bruit, dans un coin,
A jadis tenté d'introduire
En ton délicieux Bourgoin.
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Germain NouveauRecueil : ValentinesCas de divorce
Adam était fort amoureux.
Maigre comme un clou, les yeux creux ;
Son Ève était donc bien heureuse
D'être sa belle Ève amoureuse,
Mais fiez-vous donc à demain !
Un soir, en promenant sa main
Sur le moins beau torse du monde,
Ah ! sa surprise fut profonde !
Il manquait une côte là.
Tiens ! Tiens ! que veut dire cela ?
Se dit Ève, en baissant la tête.
Mais comme Ève n'était pas bête,
Tout d'abord Ève ne fit rien
Que s'en assurer bel et bien.
« Vous, Madame, avec cette mine ?
Qu'avez-vous donc qui vous chagrine ? »
Lui dit Adam, le jour suivant.
« Moi, rien dit Ève c'est le vent. »
Or, le vent donnait sous la plume,
Contrairement à sa coutume.
Un autre eût été dépité,
Mais comme il avait la gaieté
Inaltérable de son âge,
Il s'en fut à son jardinage
Tout comme si de rien n'était.Cependant, Ève s'embêtait
Comme s'ennuie une Princesse.
« Il faut, nom de Dieu ! que ça cesse »,
Se dit Ève, d'un ton tranchant.
« Je veux le voir, oui, sur-le-champ »,
Je dirai : « Sire, il manque à l'homme
Une côte, c'est sûr ; en somme,
En général, ça ne fait rien,
Mais ce général, c'est le mien.
Il faut donc la lui donner vite.
Moi, j'ai mon compte, ça m'évite
De vous importuner ; mais lui,
N'a pas le sien, c'est un ennui.
Ce détail me gâte la fête.
Puisque je suis toute parfaite,
J'ai bien droit au mari parfait.
Il ne peut que dire : en effet »,Ici la Femme devint rose,
« Et s'il dit, prenant mal la chose :
« Ton Adam n'est donc plus tout nu !
Que lui-même il n'est pas venu ?
A-t-il sa langue dans sa poche ?
Sur la mèche où le cœur s'accroche,
La casquette à n'en plus finir ?
Est-il en train de devenir
Soutenu ? » Que répliquerai-je ?
La Femme ici devint de neige.
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Germain NouveauRecueil : ValentinesAmour
Je ne crains pas les coups du sort,
Je ne crains rien, ni les supplices,
Ni la dent du serpent qui mord,
Ni le poison dans les calices,
Ni les voleurs qui fuient le jour,
Ni les sbires ni leurs complices,
Si je suis avec mon Amour.Je me ris du bras le plus fort,
Je me moque bien des malices,
De la haine en fleur qui se tord,
Plus caressante que les lices ;
Je pourrais faire mes délices
De la guerre au bruit du tambour,
De l’épée aux froids artifices,
Si je suis avec mon Amour.Haine qui guette et chat qui dort
N’ont point pour moi de maléfices ;
Je regarde en face la mort,
Les malheurs, les maux, les sévices ;
Je braverais, étant sans vices,
Les rois, au milieu de leur cour,
Les chefs, au front de leurs milices,
Si je suis avec mon Amour.ENVOI
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Germain NouveauRecueil : Sonnets du LibanMusulmanes
À Camille de Sainte-Croix.
Vous cachez vos cheveux, la toison impudique,
Vous cachez vos sourcils, ces moustaches des yeux,
Et vous cachez vos yeux, ces globes soucieux,
Miroirs plein d'ombre où reste une image sadique ;L'oreille ourlée ainsi qu'un gouffre, la mimique
Des lèvres, leur blessure écarlate, les creux
De la joue, et la langue au bout rose et joyeux,
Vous les cachez, et vous cachez le nez unique !Votre voile vous garde ainsi qu'une maison
Et la maison vous garde ainsi qu'une prison ;
Je vous comprends : l'Amour aime une immense scène.
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