1. Les éclairs

    Orages de l’amour, nobles et hauts orages,
    Pleins de nids gémissants blessés sous les ombrages,
    Pleins de fleurs, pleins d’oiseaux perdus, mais dans les cieux,
    Qui vous perd ne voit plus, éclairs délicieux !

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inédites
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  2. Les cloches et les larmes

    Sur la terre où sonne l’heure,
    Tout pleure, ah ! mon Dieu ! tout pleure.

    L’orgue sous le sombre arceau,
    Le pauvre offrant sa neuvaine,
    Le prisonnier dans sa chaîne
    Et l’enfant dans son berceau ;

    Sur la terre où sonne l’heure,
    Tout pleure, ah ! mon Dieu ! tout pleure.

    La cloche pleure le jour
    Qui va mourir sur l’église,
    Et cette pleureuse assise
    Qu’a-t-elle à pleurer ? L’amour.


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  3. Laisse-nous pleurer

    Toi qui ris de nos coeurs prompts à se déchirer,
    Rends-nous notre ignorance, ou laisse-nous pleurer !
    Promets-nous à jamais le soleil, la nuit même,
    Oui, la nuit à jamais, promets-la-moi ! Je l’aime,
    Avec ses astres blancs, ses flambeaux, ses sommeils,
    Son rêve errant toujours et toujours ses réveils,
    Et toujours, pour calmer la brûlante insomnie,
    D’un monde où rien ne meurt l’éternelle harmonie !

    Ce monde était le mien quand, les ailes aux vents,
    Mon âme encore oiseau rasait les jours mouvants,
    Quand je mordais aux fruits que ma soeur, chère aînée,
    Cueillait à l’arbre entier de notre destinée ;
    Puis, en nous regardant jusqu’au fond de nos yeux,
    Nous éclations d’un rire à faire ouvrir les cieux,
    Car nous ne savions rien. Plus agiles que l’onde,
    Nos âmes s’en allaient chanter autour du monde,
    Lorsqu’avec moi, promise aux profondes amours,
    Nous n’épelions partout qu’un mot : » Toujours ! Toujours ! »

    Philosophe distrait, amant des théories,
    Qui n’ôtes ton chapeau qu’aux madones fleuries,
    Quand tu diras toujours que vivre c’est penser,
    Qu’il faut que l’oiseau chante, et qu’il nous faut danser,
    Et qu’alors qu’on est femme il faut porter des roses,
    Tu ne changeras pas le cours amer des choses.
    Pourquoi donc nous chercher, nous qui ne dansons pas ?
    Pourquoi nous écouter, nous qui parlons tout bas ?
    Nous n’allons point usant nos yeux au même livre :
    Le mien se lit dans l’ombre où Dieu m’apprend à vivre.
    Toi, qui ris de nos coeurs prompts à se déchirer,
    Rends-nous notre ignorance, ou laisse-nous pleurer.

    Vois, si tu n’as pas vu, la plus petite fille
    S’éprendre des soucis d’une jeune famille,
    Éclore à la douleur par le pressentiment,
    Pâlir pour sa poupée heurtée imprudemment,
    Prier Dieu, puis sourire en berçant son idole
    Qu’elle croit endormie au son de sa parole :
    Fière du vague instinct de sa fécondité,
    Elle couve une autre âme à l’immortalité.


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  4. La lune des fleurs

    Nocturne

    Douce lune des fleurs, j’ai perdu ma couronne !
    Je ne sais quel orage a passé sur ces bords.
    Des chants de l’espérance il éteint les accords,
    Et dans la nuit qui m’environne,
    Douce lune des fleurs, j’ai perdu ma couronne.

    Jette-moi tes présents, lune mystérieuse,
    De mon front qui pâlit ranime les couleurs ;
    J’ai perdu ma couronne et j’ai trouvé des pleurs ;
    Loin de la foule curieuse,
    Jette-moi tes présents, lune mystérieuse.

    Entrouvre d’un rayon les noires violettes,
    Douces comme les yeux du séduisant amour.
    Tes humides baisers hâteront leur retour.
    Pour cacher mes larmes muettes,
    Entrouvre d’un rayon les noires violettes !

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inédites
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  5. L’esclave et l’oiseau

    Ouvre ton aile au vent, mon beau ramier sauvage,
    Laisse à mes doigts brisés ton anneau d’esclavage !
    Tu n’as que trop pleuré ton élément, l’amour ;
    Sois heureux comme lui : sauve-toi sans retour !

    Que tu montes la nue, ou que tu rases l’onde,
    Souviens-toi de l’esclave en traversant le monde :
    L’esclave t’affranchit pour te rendre à l’amour ;
    Quitte-moi comme lui : sauve-toi sans retour !

    Va retrouver dans l’air la volupté de vivre !
    Va boire les baisers de Dieu, qui te délivre !
    Ruisselant de soleil et plongé dans l’amour,
    Va-t-en ! Va-t-en ! Va-t-en ! Sauve-toi sans retour !

    Moi, je garde l’anneau ; je suis l’oiseau sans ailes.
    Les tiennes vont aux cieux ; mon âme est devant elles.
    Va ! Je les sentirai frissonner dans l’amour !
    Mon ramier, sois béni ! Sauve-toi sans retour !


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    • 0
  6. Jour d’Orient

    Ce fut un jour pareil à ce beau jour
    Que, pour tout perdre, incendiait l’amour !

    C’était un jour de charité divine
    Où dans l’air bleu l’éternité chemine ;
    Où dérobée à son poids étouffant
    La terre joue et redevient enfant ;
    C’était partout comme un baiser de mère,
    Long rêve errant dans une heure éphémère ;
    Heure d’oiseaux, de parfums, de soleil,
    D’oubli de tout hors du bien sans pareil.

    Nous étions deux ! C’est trop d’un quand on aime
    Pour se garder Hélas ! nous étions deux.
    Pas un témoin qui sauve de soi-même !
    Jamais au monde on n’eut plus besoin d’eux
    Que nous l’avions ! Lui, trop près de mon âme,
    Avec son âme éblouissait mes yeux ;
    J’étais aveugle à cette double flamme,
    Et j’y vis trop quand je revis les cieux.

    Pour me sauver, j’étais trop peu savante ;
    Pour l’oublier je suis encor vivante !


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  7. L’âme errante

    Je suis la prière qui passe
    Sur la terre où rien n’est à moi ;
    Je suis le ramier dans l’espace,
    Amour, où je cherche après toi.
    Effleurant la route féconde,
    Glanant la vie à chaque lieu,
    J’ai touché les deux flancs du monde,
    Suspendue au souffle de Dieu.

    Ce souffle épura la tendresse
    Qui coulait de mon chant plaintif
    Et répandit sa sainte ivresse
    Sur le pauvre et sur le captif
    Et me voici louant encore
    Mon seul avoir, le souvenir,
    M’envolant d’aurore en aurore
    Vers l’infinissable avenir.

    Je vais au désert plein d’eaux vives
    Laver les ailes de mon coeur,
    Car je sais qu’il est d’autres rives
    Pour ceux qui vous cherchent, Seigneur !
    J’y verrai monter les phalanges
    Des peuples tués par la faim,
    Comme s’en retournent les anges,
    Bannis, mais rappelés enfin

    Laissez-moi passer, je suis mère ;
    Je vais redemander au sort
    Les doux fruits d’une fleur amère,
    Mes petits volés par la mort.
    Créateur de leurs jeunes charmes,
    Vous qui comptez les cris fervents,
    Je vous donnerai tant de larmes
    Que vous me rendrez mes enfants !

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  8. Dernière entrevue

    Attends, nous allons dire adieu :
    Ce mot seul désarmera Dieu.

    Les voilà ces feuilles brûlantes
    Qu’échangèrent nos mains tremblantes,

    Où l’amour répandit par flots
    Ses cris, ses flammes, ses sanglots.

    Délivrons ces âmes confuses,
    Rendons l’air aux pauvres recluses.


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  9. Cigale

    « De l’ardente cigale
    J’eus le destin,
    Sa récolte frugale
    Fut mon festin.
    Mouillant mon seigle à peine
    D’un peu de lait,
    J’ai glané graine à graine
    Mon chapelet.

    « J’ai chanté comme j’aime
    Rire et douleurs ;
    L’oiseau des bois lui-même
    Chante des pleurs ;
    Et la sonore flamme,
    Symbole errant,
    Prouve bien que toute âme
    Brûle en pleurant.

    « Puisque Amour vit de charmes
    Et de souci,
    J’ai donc vécu de larmes,
    De joie aussi,
    A présent, que m’importe !
    Faite à souffrir,
    Devant, pour être morte,
    Si peu mourir. »

    La chanteuse penchée
    Cherchait encor
    De la moisson fauchée
    Quelque épi d’or,
    Quand l’autre moissonneuse,
    Forte en tous lieux,
    Emporta la glaneuse
    Chanter aux cieux.

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  10. Crois-moi

    Si ta vie obscure et charmée
    Coule à l’ombre de quelques fleurs,
    Ame orageuse mais calmée
    Dans ce rêve pur et sans pleurs,
    Sur les biens que le ciel te donne,
    Crois-moi :
    Pour que le sort te les pardonne,
    Tais-toi !

    Mais si l’amour d’une main sûre
    T’a frappée à ne plus guérir,
    Si tu languis de ta blessure
    Jusqu’à souhaiter d’en mourir,
    Devant tous, et devant toi-même,
    Crois-moi :
    Par un effort doux et suprême,
    Tais-toi !

    Vois-tu ! Les profondes paroles
    Qui sortent d’un vrai désespoir
    N’entrent pas aux âmes frivoles
    Si cruelles sans le savoir !
    Ne dis qu’à Dieu ce qu’il faut dire,
    Crois-moi :
    Et couvrant ta mort d’un sourire,
    Tais-toi !

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