1. Le nid solitaire

    Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe,
    Ainsi qu’un libre oiseau te baigner dans l’espace.
    Va voir ! et ne reviens qu’après avoir touché
    Le rêve mon beau rêve à la terre caché.

    Moi, je veux du silence, il y va de ma vie ;
    Et je m’enferme où rien, plus rien ne m’a suivie ;
    Et de son nid étroit d’où nul sanglot ne sort,
    J’entends courir le siècle à côté de mon sort.

    Le siècle qui s’enfuit grondant devant nos portes,
    Entraînant dans son cours, comme des algues mortes,
    Les noms ensanglantés, les voeux, les vains serments,
    Les bouquets purs, noués de noms doux et charmants.

    Va, mon âne, au-dessus de la foule qui passe,
    Ainsi qu’un libre oiseau te baigner dans l’espace.
    Va voir ! et ne reviens qu’après avoir touché
    Le rêve mon beau rêve à la terre caché !

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inédites
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  2. La voix d’un ami

    Si tu n’as pas perdu cette voix grave et tendre
    Qui promenait mon âne au chemin des éclairs
    Ou s’écoulait limpide avec les ruisseaux clairs,
    Eveille un peu ta voix que je voudrais entendre.

    Elle manque à ma peine, elle aiderait mes jours.
    Dans leurs cent mille voix je ne l’ai pas trouvée.
    Pareille à l’espérance en d’autres temps rêvée,
    Ta voix ouvre une vie où l’on vivra toujours !

    Souffle vers ma maison cette flamme sonore
    Qui seule a su répondre aux larmes de mes yeux.
    Inutile à la terre, approche-moi des cieux.
    Si l’haleine est en toi, que je l’entende encore !

    Elle manque à ma peine ; elle aiderait mes jours.
    Dans leurs cent mille voix je ne l’ai pas trouvée.
    Pareille à l’espérance en d’autres temps rêvée,
    Ta voix ouvre une vie où l’on vivra toujours !

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inédites
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  3. L’ami d’enfance

    Un ami me parlait et me regardait vivre :
    Alors, c’était mourir mon jeune âge était ivre
    De l’orage enfermé dont la foudre est au coeur ;
    Et cet ami riait, car il était moqueur.
    Il n’avait pas d’aimer la funeste science.
    Son seul orage à lui, c’était l’impatience.
    Léger comme l’oiseau qui siffle avant d’aimer,
    Disant : » Tout feu s’éteint, puisqu’il peut s’allumer ; »
    Plein de chants, plein d’audace et d’orgueil sans alarme,
    Il eût mis tout un jour à comprendre une larme.

    De nos printemps égaux lui seul portait les fleurs ;
    J’étais déjà l’aînée, hélas ! Par bien des pleurs.
    Décorant sa pitié d’une grâce insolente,
    Il disputait, joyeux, avec ma voix tremblante.
    À ses doutes railleurs, je répondais trop bas
    Prouve-t-on que l’on souffre à qui ne souffre pas ?
    Soudain, presque en colère, il m’appela méchante
    De tromper la saison où l’on joue, où l’on chante :
    » Venez, sortez, courez où sonne le plaisir !
    Pourquoi restez-vous là navrant votre loisir ?
    Pourquoi défier vos immobiles peines ?
    Venez, la vie est belle, et ses coupes sont pleines !
    Non ? Vous voulez pleurer ? Soit ! J’ai fait mon devoir :
    Adieu ! – quand vous rirez, je reviendrai vous voir. »
    Et je le vis s’enfuir comme l’oiseau s’envole ;
    Et je pleurai longtemps au bruit de sa parole.

    Mais quoi ? La fête en lui chantait si haut alors
    Qu’il n’entendait que ceux qui dansent au dehors.
    Tout change. Un an s’écoule, il revient qu’il est pâle !
    Sur son front quelle flamme a soufflé tant de hâle ?
    Comme il accourt tremblant ! Comme il serre ma main !
    Comme ses yeux sont noirs ! Quel démon en chemin
    L’a saisi ? – c’est qu’il aime ! Il a trouvé son âme.
    Il ne me dira plus : » Que c’est lâche ! Une femme. »
    Triste, il m’a demandé : » C’est donc là votre enfer ?
    Et je riais grand dieu ! Vous avez bien souffert ! «

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inédites
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  4. L’âme errante

    Je suis la prière qui passe
    Sur la terre où rien n’est à moi ;
    Je suis le ramier dans l’espace,
    Amour, où je cherche après toi.
    Effleurant la route féconde,
    Glanant la vie à chaque lieu,
    J’ai touché les deux flancs du monde,
    Suspendue au souffle de Dieu.

    Ce souffle épura la tendresse
    Qui coulait de mon chant plaintif
    Et répandit sa sainte ivresse
    Sur le pauvre et sur le captif
    Et me voici louant encore
    Mon seul avoir, le souvenir,
    M’envolant d’aurore en aurore
    Vers l’infinissable avenir.

    Je vais au désert plein d’eaux vives
    Laver les ailes de mon coeur,
    Car je sais qu’il est d’autres rives
    Pour ceux qui vous cherchent, Seigneur !
    J’y verrai monter les phalanges
    Des peuples tués par la faim,
    Comme s’en retournent les anges,
    Bannis, mais rappelés enfin

    Laissez-moi passer, je suis mère ;
    Je vais redemander au sort
    Les doux fruits d’une fleur amère,
    Mes petits volés par la mort.
    Créateur de leurs jeunes charmes,
    Vous qui comptez les cris fervents,
    Je vous donnerai tant de larmes
    Que vous me rendrez mes enfants !

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inédites
    • 0
  5. Fierté, pardonne-moi !

    Fierté, pardonne-moi !
    Fierté, je t’ai trahie !
    Une fois dans ma vie,
    Fierté, j’ai mieux aimé mon pauvre coeur que toi :
    Tue, ou pardonne-moi !

    Sans souci, sans effroi,
    Comme on est dans l’enfance,
    J’étais là sans défense ;
    Rien ne gardait mon coeur, rien ne veillait sur moi :
    Où donc étais-tu, toi ?

    Fierté, pardonne-moi !
    Fierté, je t’ai trahie !
    Une fois dans ma vie,
    Fierté, j’ai mieux aimé mon pauvre coeur que toi :
    Tue, ou pardonne-moi !

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inédites
    • 3
  6. Crois-moi

    Si ta vie obscure et charmée
    Coule à l’ombre de quelques fleurs,
    Ame orageuse mais calmée
    Dans ce rêve pur et sans pleurs,
    Sur les biens que le ciel te donne,
    Crois-moi :
    Pour que le sort te les pardonne,
    Tais-toi !

    Mais si l’amour d’une main sûre
    T’a frappée à ne plus guérir,
    Si tu languis de ta blessure
    Jusqu’à souhaiter d’en mourir,
    Devant tous, et devant toi-même,
    Crois-moi :
    Par un effort doux et suprême,
    Tais-toi !

    Vois-tu ! Les profondes paroles
    Qui sortent d’un vrai désespoir
    N’entrent pas aux âmes frivoles
    Si cruelles sans le savoir !
    Ne dis qu’à Dieu ce qu’il faut dire,
    Crois-moi :
    Et couvrant ta mort d’un sourire,
    Tais-toi !

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inédites
    • 1
  7. Allez en paix

    Allez en paix, mon cher tourment,
    Vous m’avez assez alarmée,
    Assez émue, assez charmée
    Allez au loin, mon cher tourment,
    Hélas ! mon invisible aimant !

    Votre nom seul suffira bien
    Pour me retenir asservie ;
    Il est alentour de ma vie
    Roulé comme un ardent lien :
    Ce nom vous remplacera bien.

    Ah ! je crois que sans le savoir
    J’ai fait un malheur sur la terre ;
    Et vous, mon juge involontaire,
    Vous êtes donc venu me voir
    Pour me punir, sans le savoir ?

    D’abord ce fut musique et feu,
    Rires d’enfants, danses rêvées ;
    Puis les larmes sont arrivées
    Avec les peurs, les nuits de feu
    Adieu danses, musique et jeu !


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    (il reste 2 strophes à lire)
    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inédites
    • 0
  8. Le ver luisant

    Juin parfumait la nuit, et la nuit transparente
    N’était qu’un voile frais étendu sur les fleurs :
    L’insecte lumineux, comme une flamme errante,
    Jetait avec orgueil ses mobiles lueurs.

    « J’éclaire tout, dit-il, et jamais la Nature
    N’a versé tant d’éclat sur une créature !
    Tous ces vers roturiers qui rampent au grand jour,
    Celui qui dans la soie enveloppe sa vie,
    Cette plèbe des champs, dont j’excite l’envie,
    Me fait pitié, me nuit dans mon vaste séjour.
    Nés pour un sort vulgaire et des soins insipides,
    Immobiles et froids comme en leurs chrysalides,
    La nuit, sur les gazons, je les vois sommeiller :
    Moi, lampe aventureuse, au loin on me devine ;
    Etincelle échappée à la source divine,
    Je n’apparais que pour briller.

    « Sans me brûler, j’allume un phare à l’espérance ;
    De mes jeunes époux il éveille l’amour ;
    Sur un trône de fleurs, belles de ma présence,
    J’attire mes sujets, j’illumine ma cour.

    « Et ces feux répandus dans de plus hautes sphères,
    Ces diamants rangés en phares gracieux,
    Ce sont assurément mes frères
    Qui se promènent dans les cieux.
    Les rois qui dorment mal charment leur insomnie
    A regarder courir ces légers rayons d’or ;
    Au sein de l’éclatante et nocturne harmonie,
    C’est moi qu’ils admirent encor :
    Leur grandeur en soupire, et rien dans leur couronne
    N’offre l’éclat vivant dont seul je m’environne ! »


    Lire le poème "Le ver luisant" en entier
    (il reste 1 strophes à lire)
    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies
    • 0
  9. Le beau jour

    J’eus en ma vie un si beau jour,
    Qu’il éclaire encore mon âme.
    Sur mes nuits il répand sa flamme ;
    Il était tout brillant d’amour,
    Ce jour plus beau qu’un autre jour ;
    Partout, je lui donne un sourire,
    Mêlé de joie et de langueur ;
    C’est encor lui que je respire,
    C’est l’air pur qui nourrit mon coeur.

    Ah ! que je vis dans ses rayons,
    Une image riante et claire ?
    Qu’elle était faite pour me plaire !
    Qu’elle apporta d’illusions,
    Au milieu de ses doux rayons !
    L’instinct, plus prompt que la pensée,
    Me dit : « Le voilà ton vainqueur. »
    Et la vive image empressée,
    Passa de mes yeux à mon coeur.

    Quand je l’emporte au fond des bois,
    Hélas ! qu’elle m’y trouble encore :
    Que je l’aime ! que je l’adore !
    Comme elle fait trembler ma voix
    Quand je l’emporte au fond des bois !
    J’entends son nom, je vois ses charmes,
    Dans l’eau qui roule avec lenteur ;
    Et j’y laisse tomber les larmes,
    Dont l’amour a baigné mon coeur.

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies
    • 3
  10. Le papillon malade

    Apologue

    Las des fleurs, épuisé de ses longues amours,
    Un papillon dans sa vieillesse
    (Il avait du printemps goûté les plus beaux jours)
    Voyait d’un oeil chagrin la tendre hardiesse
    Des amants nouveau-nés, dont le rapide essor
    Effleurait les boutons qu’humectait la rosée.
    Soulevant un matin le débile ressort
    De son aile à demi-brisée :

    » Tout a changé, dit-il, tout se fane. Autrefois
    L’univers n’avait point cet aspect qui m’afflige.
    Oui, la nature se néglige ;
    Aussi pour la chanter l’oiseau n’a plus de voix.
    Les papillons passés avaient bien plus de charmes !
    Toutes les fleurs tombaient sous nos brûlantes armes !
    Touchés par le soleil, nos légers vêtements
    Semblaient brodés de diamants !
    Je ne vois plus rien sur la terre
    Qui ressemble à mon beau matin !
    J’ai froid. Tout, jusqu’aux fleurs, prend une teinte austère,
    Et je n’ai plus de goût aux restes du festin !
    Ce gazon si charmant, ce duvet des prairies,
    Où mon vol fatigué descendait vers le soir,
    Où Chloé, qui n’est plus, vint chanter et s’asseoir,
    N’offre plus qu’un vert pâle et des couleurs flétries !
    L’air me soutient à peine à travers les brouillards
    Qui voilent le soleil de mes longues journées ;
    Mes heures, sans amour, se changent en années :
    Hélas ! Que je plains les vieillards !

    » Je voudrais, cependant, que mon expérience
    Servît à tous ces fils de l’air.
    Sous des bosquets flétris j’ai puisé ma science,
    J’ai défini la vie, enfants : c’est un éclair !
    Frêles triomphateurs, vos ailes intrépides
    S’arrêteront un jour avec étonnement :
    Plus de larcins alors, plus de baisers avides ;
    Les roses subiront un affreux changement.


    Lire le poème "Le papillon malade" en entier
    (il reste 3 strophes à lire)
    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Mélanges
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