1. La Rose et le Réséda

    Celui qui croyait au ciel
    Celui qui n’y croyait pas
    Tous deux adoraient la belle
    Prisonnière des soldats
    Lequel montait à l’échelle
    Et lequel guettait en bas
    Celui qui croyait au ciel
    Celui qui n’y croyait pas
    Qu’importe comment s’appelle
    Cette clarté sur leur pas
    Que l’un fut de la chapelle
    Et l’autre s’y dérobât
    Celui qui croyait au ciel
    Celui qui n’y croyait pas
    Tous les deux étaient fidèles
    Des lèvres du coeur des bras
    Et tous les deux disaient qu’elle
    Vive et qui vivra verra
    Celui qui croyait au ciel
    Celui qui n’y croyait pas
    Quand les blés sont sous la grêle
    Fou qui fait le délicat
    Fou qui songe à ses querelles
    Au coeur du commun combat
    Celui qui croyait au ciel
    Celui qui n’y croyait pas
    Du haut de la citadelle
    La sentinelle tira
    Par deux fois et l’un chancelle
    L’autre tombe qui mourra
    Celui qui croyait au ciel
    Celui qui n’y croyait pas
    Ils sont en prison Lequel
    A le plus triste grabat
    Lequel plus que l’autre gèle
    Lequel préfère les rats
    Celui qui croyait au ciel
    Celui qui n’y croyait pas
    Un rebelle est un rebelle
    Deux sanglots font un seul glas
    Et quand vient l’aube cruelle
    Passent de vie à trépas
    Celui qui croyait au ciel
    Celui qui n’y croyait pas
    Répétant le nom de celle
    Qu’aucun des deux ne trompa
    Et leur sang rouge ruisselle
    Même couleur même éclat
    Celui qui croyait au ciel
    Celui qui n’y croyait pas
    Il coule il coule il se mêle
    À la terre qu’il aima
    Pour qu’à la saison nouvelle
    Mûrisse un raisin muscat
    Celui qui croyait au ciel
    Celui qui n’y croyait pas
    L’un court et l’autre a des ailes
    De Bretagne ou du Jura
    Et framboise ou mirabelle
    Le grillon rechantera
    Dites flûte ou violoncelle
    Le double amour qui brûla
    L’alouette et l’hirondelle
    La rose et le réséda

    Louis AragonRecueil : La Diane française
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  2. Il n’y a pas d’amour heureux

    Rien n’est jamais acquis à l’homme Ni sa force
    Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
    Ouvrir ses bras son ombre est celle d’une croix
    Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
    Sa vie est un étrange et douloureux divorce
    Il n’y a pas d’amour heureux

    Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
    Qu’on avait habillés pour un autre destin
    A quoi peut leur servir de se lever matin
    Eux qu’on retrouve au soir désoeuvrés incertains
    Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
    Il n’y a pas d’amour heureux

    Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
    Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
    Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
    Répétant après moi les mots que j’ai tressés
    Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
    Il n’y a pas d’amour heureux

    Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
    Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson
    Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
    Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
    Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
    Il n’y a pas d’amour heureux


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    (il reste 2 strophes à lire)
    Louis AragonRecueil : La Diane française
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  3. Parti-pris

    Je danse au milieu des miracles
    Mille soleils peints sur le sol
    Mille amis Mille yeux ou monocles
    m'illuminent de leurs regards
    Pleurs du pétrole sur la route
    Sang perdu depuis les hangars

    Je saute ainsi d'un jour à l'autre
    rond polychrome et plus joli
    qu'un paillasson de tir ou l'âtre
    quand la flamme est couleur du vent
    Vie ô paisible automobile
    et le joyeux péril de courant au devant

    Je brûlerai du feu des phares

    Louis AragonRecueil : Feu de joie
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  4. Au cœur de mon amour

    Un bel oiseau me montre la lumière
    Elle est dans ses yeux, bien en vue.
    Il chante sur une boule de gui
    Au milieu du soleil.

    ***

    Les yeux des animaux chanteurs
    Et leurs chants de colère ou d'ennui
    M'ont interdit de sortir de ce lit.
    J'y passerai ma vie.

    L'aube dans les pays sans grâce
    Prend l'apparence de l'oubli.
    Et qu'une femme émue s'endorme, à l'aube,
    La tête la première, sa chute l'illumine.


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    (il reste 7 strophes à lire)
    Paul EluardRecueil : Mourir de ne pas mourir
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  5. Les Nécessités de la vie

    Vrai

    Huit heures, place du Châtelet, dans ce café où les chaises ne sont pas encore rangées, où la vaisselle opaque s'étale dans tous les coins.

    Je ne saurai jamais si je dors bien. Plus la pluie est fine, plus le monde est loin. Et il faudrait attendre, il faudrait descendre pour retrouver le soir sec, pour retrouver cent lumières au moins aux voitures fortes et justes, aux cloches des champs et, ni dans l'air, ni dans l'eau, tous les gracieux sillages des bonnes santés obscures. À la bonne heure, on n'abuse pas de la vue ici !


    Les Autres


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    (il reste 30 strophes à lire)
    Paul EluardRecueil : Les Nécessités de la vie et les conséquences des rêves
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  6. Lever

    à Pierre Reverdy.

    Exténué de nuit
    Rompu par le sommeil
    Comment ouvrir les yeux
    Réveil-matin
    Le corps fuit dans les draps mystérieux du rêve
    Toute la fatigue du monde
    Le regret du roman de l'ombre
    Le songe
    où je mordais Pastèque ininterrompue
    Mille raisons de faire le sourd
    La pendule annonce le jour d'une voix blanche
    Deuil d'enfant paresser encore
    Lycéen j'avais le dimanche
    comme un ballon dans les deux mains
    Le jour du cirque et des amis
    Les amis
    Des pommes des pêches
    sous leurs casquettes genre anglais
    Mollets nus et nos lavalières
    Au printemps
    On voit des lavoirs sur la Seine
    des baleines couleur de nuée
    L'hiver
    On souffle en l'air Buée
    A qui en fera le plus
    Pivoine de Mars Camarades
    Vos cache-nez volent au vent
    par élégance
    L'âge ingrat sortes de mascarades
    Drôles de voix hors des faux-cols
    On rit trop fort pour être gais
    Je me sens gauche rouge Craintes
    Mes manches courtes
    Toutes les femmes sont trop peintes
    et portent des jupons trop propres
    CHAMBRES GARNIES
    Quand y va-t-on
    HÔTEL MEUBLÉ
    Boutonné jusqu'au menton
    J'essaierai à la mi-carême
    Aux vacances de Pâques
    on balance encore
    Les jours semblent longs et si pâles
    Il vaut mieux attendre l'été
    les grandes chaleurs
    la paille des granges
    Le pré libre et large
    au bout de l'année scolaire
    la campagne en marge du temps
    les costumes de toile clairs
    On me donnerait dix-sept ans
    Avec mon canotier
    mon auréole
    Elle tombe et roule
    sur le plancher des stations balnéaires
    Le sable qu'on boit dans la brise
    Eau-de-vie à paillettes d'or
    La saison me grise
    Mais surtout
    Ce qui va droit au cœur
    Ce qui parle
    La mer
    La perfidie amère des marées
    Les cheveux longs des flots Les algues
    s'enroulent au bras du nageur
    Parfois la vague
    Musique du sol et de l'eau
    me soulève comme une plume
    En haut
    L'écume danse le soleil
    Alors
    l'émoi me prend par la taille
    Descente à pic
    Jusqu'à l'orteil
    un frisson court Oiseau des îles
    Le désir me perd par les membres
    Tout retourne à son élément
    Mensonge
    Ici le dormeur fait gémir le sommeil
    Les cartes brouillées
    Les cartes d'images
    Dans le hall de la galerie des Machines les mains fardées pour l'amour les mannequins passent d'un air prétentieux comme pendant un steeple-chase Les pianos de l'Æolian Company assurent le succès de la fête Les mendiants apportent tout leur or pour assister au spectacle On a dépensé sans compter et personne ne songe plus au lendemain Personne excepté l'ibis lumineux suspendu par erreur au plafond
    en guise de lustre
    La lumière tombe d'aplomb sur les paupières
    Dans la chambre nue à dessein
    DEBOUT
    L'ombre recule et le dessin du papier
    sur les murs
    se met à grimacer des visages bourgeois
    La vie
    le repas froid commence
    Le plus dur les pieds sur les planches
    et la glace renvoie une figure longue
    Un miracle d'éponge et de bleu de lessive
    La cuvette et le jour
    Ellipse
    qu'on ferme d'une main malhabile
    Les objets de toilette
    Je ne sais plus leurs noms
    trop tendres à mes lèvres
    Le pot à eau si lourd
    La houppe charmante
    Le prestige inouï de l'alcool de menthe
    Le souffle odorant de l'amour
    Le miroir ce matin me résume le monde
    Pièce ébauchée
    Le regard monte
    et suit le geste des bras qui s'achève en linge
    en pitié
    Mon portrait me fixe et dit Songe
    sans en mourir au gagne-pain
    au travail tout le long du jour
    L'habitude
    Le pli pris
    L'habit gris
    Servitude
    Une fois par hasard
    regarde le soleil en face
    Fais crouler les murs les devoirs
    Que sais-tu si j'envie être libre et sans place
    simple reflet peint sur le verre
    Donc écris
    A l'étude
    Faux Latude
    Et souris

    que les châles
    les yeux morts
    les fards pâles
    et les corps
    n'appartiennent
    qu'aux riches
    Le tapis déchiré par endroits
    Le plafond trop voisin
    Que la vie est étroite
    Tout de même j'en ai assez
    Sortira-t-on Je suis à bout
    Casser cet univers sur le genou ployé
    Bois sec dont on ferait des flammes singulières
    Ah taper sur la table à midi
    que le vin se renverse
    qu'il submerge
    les hommes à la mâchoire carrée
    marteaux pilons
    Alors se lèveront les poneys
    les jeunes gens
    en bande par la main par les villes
    en promenade
    pour chanter
    à bride abattue à gorge déployée
    comme un drapeau
    la beauté la seule vertu
    qui tende encore ses mains pures

    Louis AragonRecueil : Feu de joie
    • 1
  7. Acrobate

    Bras en sang Gai comme les sainfoins
    L'hyperbole retombe Les mains

    Les oiseaux sont des nombres
    L'algèbre est dans les arbres
    C'est Rousseau qui peignit sur la portée du ciel
    cette musique à vocalises

    Cent A Cent pour la vie

    Qui tatoue


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    (il reste 1 strophes à lire)
    Louis AragonRecueil : Feu de joie
    • 1
  8. Chien

    Les Animaux et leurs hommes

    Chien chaud,
    Tout entier dans la voix, dans les gestes
    De ton maître,
    Prends la vie comme le vent,
    Avec ton nez.

    Reste tranquille.

    Paul EluardRecueil : Les Animaux et leurs hommes, les hommes et leurs animaux
    • 0
  9. Sérénité

    Mes sommets étaient à ma taille
    J'ai roulé dans tous mes ravins
    Et je suis bien certain que ma vie est banale
    Mes amours ont poussé dans un jardin commun
    Mes vérités et mes erreurs
    J'ai pu les peser comme on pèse
    Le blé qui double le soleil
    Ou bien celui qui manque aux granges
    J'ai donné à ma soif l'ombre d'un gouffre lourd
    J'ai donné à ma joie de comprendre la forme
    D'une jarre parfaite.

    Paul EluardRecueil : Le Phénix
    • 0
  10. Marine

    Je te regarde et le soleil grandit
    Il va bientôt couvrir notre journée
    Éveille-toi cœur et couleur en tête
    Pour dissiper les malheurs de la nuit

    Je te regarde tout est nu
    Dehors les barques ont peu d'eau
    Il faut tout dire en peu de mots
    La mer est froide sans amour

    C'est le commencement du monde
    Les vagues vont bercer le ciel
    Toi tu te berces dans tes draps
    Tu tires le sommeil à toi

    Éveille-toi que je suive tes traces
    J'ai un corps pour t'attendre, pour te suivre
    Des portes de l'aube aux portes de l'ombre
    Un corps pour passer ma vie à t'aimer


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    (il reste 1 strophes à lire)
    Paul EluardRecueil : Le Phénix
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