1. J’avais froid

    Je l’ai rêvé ? c’eût été beau
    De s’appeler ta bien-aimée ;
    D’entrer sous ton aile enflammée,
    Où l’on monte par le tombeau :
    Il résume une vie entière,
    Ce rêve lu dans un regard :
    Je sais pourtant que ta paupière
    En troubla mes jours par hasard.

    Non, tu ne cherchais pas mes yeux
    Quand tu leur appris la tendresse ;
    Ton coeur s’essayait sans ivresse,
    Il avait froid, sevré des cieux :
    Seule aussi dans ma paix profonde,
    Vois-tu ? j’avais froid comme toi,
    Et ta vie, en s’ouvrant au monde,
    Laissa tomber du feu sur moi.

    Je t’aime comme un pauvre enfant
    Soumis au ciel quand le ciel change ;
    Je veux ce que tu veux, mon ange,
    Je rends les fleurs qu’on me défend.
    Couvre de larmes et de cendre,
    Tout le ciel de mon avenir :
    Tu m’élevas, fais-moi descendre ;
    Dieu n’ôte pas le souvenir !

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Elégies
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  2. Dors !

    L’orage de tes jours a passé sur ma vie ;
    J’ai plié sous ton sort, j’ai pleuré de tes pleurs ;
    Où ton âme a monté mon âme l’a suivie ;
    Pour aider tes chagrins, j’en ai fait mes douleurs.

    Mais, que peut l’amitié ? l’amour prend toute une âme !
    Je n’ai rien obtenu ; rien changé ; rien guéri :
    L’onde ne verdit plus ce qu’a séché la flamme,
    Et le coeur poignardé reste froid et meurtri.

    Moi, je ne suis pas morte : allons ! moi, j’aime encore ;
    J’écarte devant toi les ombres du chemin :
    Comme un pâle reflet descendu de l’aurore,
    Moi, j’éclaire tes yeux ; moi, j’échauffe ta main.

    Le malade assoupi ne sent pas de la brise
    L’haleine ravivante étancher ses sueurs ;
    Mais un songe a fléchi la fièvre qui le brise ;
    Dors ! ma vie est le songe où Dieu met ses lueurs.


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    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Elégies
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  3. Croyance

    Souvent il m’apparut sous la forme d’un ange
    Dont les ailes s’ouvraient,
    Remontant de la terre au ciel où rien ne change ;
    Et j’ai vu s’abaisser, pleins d’une force étrange,
    Ses bras qui m’attiraient.

    Je montais. Je sentais de ses plumes aimées
    L’attrayante chaleur ;
    Nous nous parlions de l’âme et nos âmes charmées,
    Comme le souffle uni de deux fleurs embaumées,
    N’étaient plus qu’une fleur.

    Et je tremblerai moins pour sortir de la vie :
    Il saura le chemin.
    J’en serai, de bien près, devancée ou suivie ;
    Puis, entre Dieu qui juge et ma crainte éblouie,
    Il étendra sa main.

    Ce noeud, tissu par nous dans un ardent mystère
    Dont j’ai pris tout l’effroi,
    Il dira que c’est lui, si la peur me fait taire ;
    Et s’il brûla son vol aux flammes de la terre,
    Je dirai que c’est moi !


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    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Elégies
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  4. Aveu d’une femme

    Savez-vous pourquoi, madame,
    Je refusais de vous voir ?
    J’aime ! Et je sens qu’une femme
    Des femmes craint le pouvoir.
    Le vôtre est tout dans vos charmes,
    Qu’il faut, par force, adorer.
    L’inquiétude a des larmes :
    Je ne voulais pas pleurer.

    Quelque part que je me trouve,
    Mon seul ami va venir ;
    Je vis de ce qu’il éprouve,
    J’en fais tout mon avenir.
    Se souvient-on d’humbles flammes
    Quand on voit vos yeux brûler ?
    Ils font trembler bien des âmes :
    Je ne voulais pas trembler.

    Dans cette foule asservie,
    Dont vous respirez l’encens,
    Où j’aurais senti ma vie
    S’en aller à vos accents,
    Celui qui me rend peureuse,
    Moins tendre, sans repentir,
    M’eût dit : » N’es-tu plus heureuse ? »
    Je ne voulais pas mentir.

    Dans l’éclat de vos conquêtes
    Si votre coeur s’est donné,
    Triste et fier au sein des fêtes,
    N’a-t-il jamais frissonné ?
    La plus tendre, ou la plus belle,
    Aiment-elles sans souffrir ?
    On meurt pour un infidèle :
    Je ne voulais pas mourir.

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Elégies
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  5. Avant toi

    Comme le rossignol qui meurt de mélodie
    Souffle sur son enfant sa tendre maladie,
    Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu,
    Me raconta son âme et me souffla son Dieu.
    Triste de me quitter, cette mère charmante,
    Me léguant à regret la flamme qui tourmente,
    Jeune, à son jeune enfant tendit longtemps sa main,
    Comme pour le sauver par le même chemin.
    Et je restai longtemps, longtemps, sans la comprendre,
    Et longtemps à pleurer son secret sans l’apprendre,
    A pleurer de sa mort le mystère inconnu,
    Le portant tout scellé dans mon coeur ingénu,
    Ce coeur signé d’amour comme sa tendre proie,
    Où pas un chant mortel n’éveillait une joie.
    On eût dit, à sentir ses faibles battements,
    Une montre cachée où s’arrêtait le temps ;
    On eût dit qu’à plaisir il se retint de vivre.
    Comme un enfant dormeur qui n’ouvre pas son livre,
    Je ne voulais rien lire à mon sort, j’attendais ;
    Et tous les jours levés sur moi, je les perdais.
    Par ma ceinture noire à la terre arrêtée,
    Ma mère était partie et tout m’avait quittée :
    Le monde était trop grand, trop défait, trop désert ;
    Une voix seule éteinte en changeait le concert :
    Je voulais me sauver de ses dures contraintes,
    J’avais peur de ses lois, de ses morts, de ses craintes,
    Et ne sachant où fuir ses échos durs et froids,
    Je me prenais tout haut à chanter mes effrois !

    Mais quand tu dis : » Je viens ! » quelle cloche de fête
    Fit bondir le sommeil attardé sur ma tête ;
    Quelle rapide étreinte attacha notre sort,
    Pour entre-ailer nos jours d’un fraternel essor !
    Ma vie, elle avait froid, s’alluma dans la tienne,
    Et ma vie a brillé, comme on voit au soleil
    Se dresser une fleur sans que rien la soutienne,
    Rien qu’un baiser de l’air, rien qu’un rayon vermeil
    Aussi, dès qu’en entier ton âme m’eut saisie,
    Tu fus ma piété ! Mon ciel ! Ma poésie !
    Aussi, sans te parler, je te nomme souvent
    Mon frère devant Dieu ! Mon âme ! Ou mon enfant !
    Tu ne sauras jamais, comme je sais moi-même,
    A quelle profondeur je t’atteins et je t’aime !
    Tu serais par la mort arraché de mes voeux,
    Que pour te ressaisir mon âme aurait des yeux,
    Des lueurs, des accents, des larmes, des prières,
    Qui forceraient la mort à rouvrir tes paupières !
    Je sais de quels frissons ta mère a dû frémir
    Sur tes sommeils d’enfant : moi, je t’ai vu dormir :
    Tous ses effrois charmants ont tremblé dans mon âme ;
    Tu dis vrai, tu dis vrai ; je ne suis qu’une femme ;
    Je ne sais qu’inventer pour te faire un bonheur ;
    Une surprise à voir s’émerveiller ton coeur !

    Toi, ne sois pas jaloux ! Quand tu me vois penchée,
    Quand tu me vois me taire, et te craindre et souffrir,
    C’est que l’amour m’accable. Oh ! Si j’en dois mourir,
    Attends : je veux savoir si, quand tu m’as cherchée,
    Tu t’es dit : » Voici l’âme où j’attache mon sort
    Et que j’épouserai dans la vie ou la mort. »
    Oh ! Je veux le savoir. Oh ! L’as-tu dit ? pardonne !
    On est étrange, on veut échanger ce qu’on donne.
    Ainsi, pour m’acquitter de ton regard à toi,
    Je voudrais être un monde et te dire : » Prends-moi ! »
    Née avant toi douleur ! Tu le verrais peut-être,
    Si je vivais trop tard. Ne le fais point paraître,
    Ne dis pas que l’amour sait compter, trompe-moi :
    Je m’en ressouviendrai pour mourir avant toi !

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Elégies
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  6. En envoyant un pot de fleurs

    Minuit au vieux beffroi : l’ombre dort, et la lune
    Se joue en l’aile noire et morne dont la nuit,
    Sombre corbeau, nous voile. Au ciel l’étoile fuit.
    - Mille voix du plaisir voltigent à moi : l’une

    M’apporte ris, baisers, chants de délire : suit
    Une fanfare où Strauss fait tournoyer la brune
    Au pied leste, au sein nu, que sa jupe importune.
    - Tes masques ! carnaval ! tes grelots ! joyeux bruit ! -

    Et moi, je dors d’un oeil, et je vous dis, Marie,
    Qu’en son vase embaumé votre fleur est ravie
    D’éclore sous vos mains, et tressaille au bonheur

    De vivre et se faner un soir sur votre coeur !
    - Ah ! d’une aurore au soir dût s’envoler ma vie
    Comme un rêve, fleurette, oui, ton sort, je l’envie !

    Stéphane Mallarmé
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  7. Petit air

    I

    Quelconque une solitude
    Sans le cygne ni le quai
    Mire sa désuétude
    Au regard que j’abdiquai

    Ici de la gloriole
    Haute à ne la pas toucher
    Dont maint ciel se bariole
    Avec les ors de coucher

    Mais langoureusement longe
    Comme de blanc linge ôté
    Tel fugace oiseau si plonge
    Exultatrice à côté


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    Stéphane MallarméRecueil : Poésies
    • 0
  8. Les fenêtres

    Las du triste hôpital, et de l’encens fétide
    Qui monte en la blancheur banale des rideaux
    Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide,
    Le moribond sournois y redresse un vieux dos,

    Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture
    Que pour voir du soleil sur les pierres, coller
    Les poils blancs et les os de la maigre figure
    Aux fenêtres qu’un beau rayon clair veut hâler,

    Et la bouche, fiévreuse et d’azur bleu vorace,
    Telle, jeune, elle alla respirer son trésor,
    Une peau virginale et de jadis ! encrasse
    D’un long baiser amer les tièdes carreaux d’or.

    Ivre, il vit, oubliant l’horreur des saintes huiles,
    Les tisanes, l’horloge et le lit infligé,
    La toux; et quand le soir saigne parmi les tuiles,
    Son oeil, à l’horizon de lumière gorgé,


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    (il reste 6 strophes à lire)
    Stéphane MallarméRecueil : Poésies
    • 0
  9. Les fleurs

    Des avalanches d’or du vieil azur, au jour
    Premier et de la neige éternelle des astres
    Jadis tu détachas les grands calices pour
    La terre jeune encore et vierge de désastres,

    Le glaïeul fauve, avec les cygnes au col fin,
    Et ce divin laurier des âmes exilées
    Vermeil comme le pur orteil du séraphin
    Que rougit la pudeur des aurores foulées,

    L’hyacinthe, le myrte à l’adorable éclair
    Et, pareille à la chair de la femme, la rose
    Cruelle, Hérodiade en fleur du jardin clair,
    Celle qu’un sang farouche et radieux arrose !

    Et tu fis la blancheur sanglotante des lys
    Qui roulant sur des mers de soupirs qu’elle effleure
    A travers l’encens bleu des horizons pâlis
    Monte rêveusement vers la lune qui pleure !


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    Stéphane MallarméRecueil : Poésies
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  10. Las de l’amer

    Las de l’amer repos où ma paresse offense
    Une gloire pour qui jadis j’ai fui l’enfance
    Adorable des bois de roses sous l’azur
    Naturel, et plus las sept fois du pacte dur
    De creuser par veillée une fosse nouvelle
    Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,
    Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,
    - Que dire à cette Aurore, ô Rêves, visité
    Par les roses, quand, peur de ses roses livides,
    Le vaste cimetière unira les trous vides ? -
    Je veux délaisser l’Art vorace d’un pays
    Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
    Que me font mes amis, le passé, le génie,
    Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,
    Imiter le Chinois au coeur limpide et fin
    De qui l’extase pure est de peindre la fin
    Sur ses tasses de neige à la lune ravie
    D’une bizarre fleur qui parfume sa vie
    Transparente, la fleur qu’il a sentie, enfant,
    Au filigrane bleu de l’âme se greffant.
    Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,
    Serein, je vais choisir un jeune paysage
    Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
    Une ligne d’azur mince et pâle serait
    Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
    Un clair croissant perdu par une blanche nue
    Trempe sa corne calme en la glace des eaux,
    Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux.

    Stéphane MallarméRecueil : Poésies
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