Louis AragonRecueil : Les Yeux d'ElsaElsa-Valse
Où t’en vas-tu pensée où t’en vas-tu rebelle
Le Sphinx reste à genoux dans les sables brûlants
La victoire immobile en est-elle moins belle
Dans la pierre qui l’encorbelle
Faute de s’envoler de l’antique chalandQu’elle valse inconnue entraînante et magique
M’emporte malgré moi comme une folle idée
Je sens fuir sous mes pieds cette époque tragique
Elsa quelle est cette musique
Ce n’est plus moi qui parle et mes pas sont guidésCette valse est un vin qui ressemble au Saumur
Cette valse est le vin que j’ai bu dans tes bras
Tes cheveux en sont l’or et mes vers s’en émurent
Valsons-la comme on saute un mur
Ton nom s’y murmure Elsa valse et valseraLa jeunesse y pétille où nos jours étant courts
A Montmartre on allait oublier qu’on pleura
Notre nuit a perdu ce secret du faux-jour
Mais a-t-elle oublié l’amour
L’amour est si lourd Elsa valse et valsera
Lire le poème "Elsa-Valse" en entier
(il reste 11 strophes à lire)- 2
Louis AragonRecueil : Le Voyage de Hollande et autres poèmesJ’arrive où je suis étranger
Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger
Un jour tu passes la frontière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon
Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux
Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus
Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d’antan
Tomber la poussière du temps
C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie
C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
Ô mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
À l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées
Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger.- 2
Louis AragonRecueil : Les Adieux et autres poèmesLes oiseaux déguisés
Tous ceux qui parlent des merveilles
Leurs fables cachent des sanglots
Et les couleurs de leur oreille
Toujours à des plaintes pareilles
Donnent leurs larmes pour de l’eauLe peintre assis devant sa toile
A-t-il jamais peint ce qu’il voit
Ce qu’il voit son histoire voile
Et ses ténèbres sont étoiles
Comme chanter change la voixSes secrets partout qu’il expose
Ce sont des oiseaux déguisés
Son regard embellit les choses
Et les gens prennent pour des roses
La douleur dont il est briséMa vie au loin mon étrangère
Ce que je fus je l’ai quitté
Et les teintes d’aimer changèrent
Comme roussit dans les fougères
Le songe d’une nuit d’été
Lire le poème "Les oiseaux déguisés" en entier
(il reste 1 strophes à lire)- 3
Louis AragonRecueil : Le Roman inachevéLe vieil homme
Moi qui n’ai jamais pu me faire à mon visage
Que m’importe traîner dans la clarté des cieux
Les coutures les traits et les taches de l’âgeMais lire les journaux demande d’autres yeux
Comment courir avec ce cœur qui bat trop vite
Que s’est-il donc passé La vie et je suis vieuxTout pèse L’ombre augmente aux gestes qu’elle imite
Le monde extérieur se fait plus exigeant
Chaque jour autrement je connais mes limitesJe me sens étranger toujours parmi les gens
J’entends mal je perds intérêt à tant de choses
Le jour n’a plus pour moi ses doux effets changeants
Lire le poème "Le vieil homme" en entier
(il reste 14 strophes à lire)- 3
Louis AragonRecueil : Le Roman inachevéL’affiche rouge
Vous n’avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des PartisansVous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passantsNul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCEEt les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand
Lire le poème "L’affiche rouge" en entier
(il reste 3 strophes à lire)- 3
Louis AragonRecueil : Le Roman inachevéJe chante pour passer le temps
Je chante pour passer le temps
Petit qu’il me reste de vivre
Comme on dessine sur le givre
Comme on se fait le coeur content
A lancer cailloux sur l’étang
Je chante pour passer le tempsJ’ai vécu le jour des merveilles
Vous et moi souvenez-vous-en
Et j’ai franchi le mur des ans
Des miracles plein les oreilles
Notre univers n’est plus pareil
J’ai vécu le jour des merveillesAllons que ces doigts se dénouent
Comme le front d’avec la gloire
Nos yeux furent premiers à voir
Les nuages plus bas que nous
Et l’alouette à nos genoux
Allons que ces doigts se dénouentNous avons fait des clairs de lune
Pour nos palais et nos statues
Qu’importe à présent qu’on nous tue
Les nuits tomberont une à une
La Chine s’est mise en Commune
Nous avons fait des clairs de lune
Lire le poème "Je chante pour passer le temps" en entier
(il reste 3 strophes à lire)- 0
Louis AragonRecueil : Le Roman inachevéElsa
Tandis que je parlais le langage des vers
Elle s’est doucement tendrement endormie
Comme une maison d’ombre au creux de notre vie
Une lampe baissée au coeur des myrrhes vertsSa joue a retrouvé le printemps du repos
Ô corps sans poids posé dans un songe de toile
Ciel formé de ses yeux à l’heure des étoiles
Un jeune sang l’habite au couvert de sa peau
La voila qui reprend le versant de ses fables
Dieu sait obéissant à quels lointains signaux
Et c’est toujours le bal la neige les traîneaux
Elle a rejoint la nuit dans ses bras adorables
Je vois sa main bouger Sa bouche Et je me dis
Qu’elle reste pareille aux marches du silence
Qui m’échappe pourtant de toute son enfance
Dans ce pays secret à mes pas interdit
Je te supplie amour au nom de nous ensemble
De ma suppliciante et folle jalousie
Ne t’en va pas trop loin sur la pente choisie
Je suis auprès de toi comme un saule qui tremble
J’ai peur éperdument du sommeil de tes yeux
Je me ronge le coeur de ce coeur que j’écoute
Amour arrête-toi dans ton rêve et ta route
Rends-moi ta conscience et mon mal merveilleux- 1
Louis AragonRecueil : Le Roman inachevéComme il a vite entre les doigts passé
Comme il a vite entre les doigts passé
Le sable de jeunesse
Je suis comme un qui n’a fait que danser
Surpris que le jour naisse
J’ai gaspillé je ne sais trop comment
La saison de ma force
La vie est là qui trouve un autre amant
Et d’avec moi divorce
Rien n’est plus amer A qui t’en prends-tu
Plus commun plus facile
Que perdre son temps et le temps perdu
Pourquoi t’en souvient-il
Le hasard fait que j’y pense parfois
Et toujours je m’étonne
Ainsi je fus ainsi j’ai vécu moi
Ce printemps monotone
On n’en peut compter rien d’intéressant
Malgré ses airs baroques
Et je n’ai jamais été qu’un passant
Embourbé dans l’époque
De loin tout ça paraît aventureux
Saoulant blasphématoire
Les nouveaux venus en parlent entre eux
On en fait des histoires
Vous du moins dit-on vous aurez bien ri
Entre les draps du drame
Sûr cela valait d’y mettre le prix
Fût-ce le corps et l’âme
Vous aurez été libres de rêver
Libres comme l’injure
Mais vous regardez nos pieds entravés
Avoir raison c’est dur
Ils rêvent pourtant ces fils d’aujourd’hui
Où toute chose est claire
Et s’ils ont regret c’est de notre nuit
Et de notre colère
Ah le beau plaisir que lire aux bougies
Des choses éternelles
Ils voudraient troquer l’idéologie
Pour l’irrationnel
Ne voyez-vous pas malheureux enfants
Que tout ce que nous fûmes
Se dresse devant vous et vous défend
Le seuil mauvais des brumes
Ce que nous étions nous l’avons payé
Plus qu’on ne l’imagine
Et regardez ceux qui vous foudroyés
Sans cœur dans leur poitrine
Mais qu’espéraient-ils et qui ne vint pas
Quels astres quelles fêtes
De qui croyez-vous ces traces de pas
Des hommes ou des bêtes
Ils s’imaginaient d’autres horizons
D’autres airs de musique
Et vous vous plaigniez vous d’avoir raison
Sur leur métaphysique
Moi j’ai tout donné que vous sachiez mieux
La route qu’il faut prendre
Voilà que vous faites la moue aux cieux
Et vous couvrez de cendres
Moi j’ai tout donné mes illusions
Et ma vie et mes hontes
Pour vous épargner la dérision
De n’être au bout du compte
Que ce qu’à la fin nous aurons été
A chérir notre mal
Le papier jauni des lettres jetées
Au grenier dans la malle- 1
Louis AragonRecueil : Le Fou d'ElsaÔ froide et brûlante à la fois pécheresse au corps de corail
Un espion de Castille franchissant le Djebel Cholaïr As-Sadj parvient au dessus de Grenade
Ô froide et brûlante à la fois pécheresse au corps de corail
Ville des Juifs aux mille et trente tours dans tes rouges murailles
Genoux talés percé d’aiguilles sourd de neige et l’âme en sang
Je te découvre et tes jardins d’amandiers à l’ombre du Croissant
Fille de Mahom sous ma robe j’apportais des clous
Et l’arbre du Vrai Dieu comme la lettre d’un amant jaloux
Te voilà terre philosophale à mes pieds d’où sort l’orange
Et j’ai peur maintenant de trop bien comprendre les Mauvais Anges
Séduit par l’attrait de l’enfer à retrouver l’Andalousie
Je suis envahi tout à coup par un parfum d’apostasie
Grenade à chair de violette et de jasmin dont le vent mène
A moi comme de bains publics une anonyme odeur humaine
Tel est le désir au ventre que j’ai de toi que je me dis
Que pour connaître la senteur du bois il faut une incendie
Et je ne te posséderai jamais autrement pour moi-même
Je suis l’émissaire d’un Roi chargé de te dire qu’il t’aime
Qu’il ira de force ou de gré te prendre bientôt dans ses bras
Te serrer dans ses jambes d’or tant que le ciel en saignera
Je ne vais pas te raconter ma longue et déplorable histoire
Et pourquoi je flaire le vent quand je longe tes abattoirs
Et de qui je suis le jouet Comment je ne m’appartiens plus
Car ma vie est derrière moi Seul m’obéir m’est dévolu
Il ne reste rien de ces jours ici qui furent ma jeunesse
Et l’écuelle est renversée où nul n’a bu le lait d’ânesse
Je suis le fruit tombé de l’arbre et l’objet de perversion
Taché talé honni jauni sali séché par le vent noir des passions
J’ai joué mon ciel et mon sang j’ai brûlé mes jours et mon ombre
J’ai payé d’une éternité la saison de mes plaisirs sombres
J’ai roulé l’image de Dieu dans la boue de l’ignominie
Et dans mon propre cauchemar c’est moi qui moi-même punis
C’est dans mon miroir que je lis le roman de mes propres crimes
Devenu mon propre bourreau devenu ma propre victime
Prisonnier de ce que j’ai fait prisonnier de ce que je fus
Et chaque pas m’est pour le pire à quoi je n’ai droit au refus
La calomnie est mon devoir la corruption mon système
Qui je veux perdre je noirci du fard de mes propres blasphèmes
Du stupre caché de mes nuits du sang que répandit ma main
Soldat de cette guerre affreuse où le mal est le seul chemin
Je suis venu voir ici le défaut des murs les lieux d’échelle
Et dans l’âme des gens la brèche et l’heure où dort la sentinelle
Il faut sonder le désespoir frapper où l’homme sonne creux
Qui tremble perdre sa richesse ou celui qui est malheureux
Faire lever l’ambition dans les pâtures subalternes
Semer au créneau l’incrédulité soudoyer la poterne
J’épongerai l’étoile au ciel je couperai sa gorge au cri
Et seuls les chevaux remueront vaguement dans les écuries
Mais vertige de ta beauté quand j’ouvre ta ceinture d’arbres
Je trahis mon maître et la Croix dans tes cours d’ombrage et de marbre
Je perds le Dieu de mon baptême à l’eau fraîche de tes vergers
Sur la musique de mon c?ur il n’est plus que mots étrangers
Sur les pentes du Cholaïr je suis comme l’infant Sanchol
Qui rasa sa tête et changea pour Chandja son nom d’Espagnol
Pour cela nul ne sait quel fruit parricide il avait mordu
Ni si vraiment c’est pour quelques maravédis qu’il s’est vendu
Moi c’est une façon de langueur qui corrompt l’air de ma narine
Mon ombre n’est plus sur mes pas mon c?ur n’est plus dans ma poitrine
Seigneur mon Dieu pardonnez-moi de vous préférer ce vin doux
Et le parjure est sur ma langue et je vous renonce à genoux
Et je frémis comme l’incestueux dans les bras de sa mère
Car cela ne se peur terminer que dans une terre amère
La jouissance même est pour lui sa honte et son dénuement
De quelque côté qu’il se tourne il y trouve son châtiment
Et je suis pire que celui qui profane sa propre souche
Moi qui trahis ma trahison et qui mens à ma propre bouche
En désaccord l’âme et la main par une infâme comédie
Mêlant la mort et le baiser les péchés et le paradis
Déjà je vois la gorge à l’air rouler dans d’autres bras la ville
Et de sa chair il adviendra comme de Cordoue et de Séville
Où les paroles du Coran se barrent de mots en latin
Et chaque rue ivre et sanglante est devenue une putain
Que baisent des soldats heureux proférant des jurons étranges
Pour qui toute nuit désormais aura le parfum de l’orange
Ils promèneront avec eux un carnaval de dieux géants
Et le suaire et la cagoule et le feu pour les mécréants
Ils installeront leur chenil au seuil des palais almohades
Et mettront leur linge à sécher sur le visage de Grenade- 1
Louis AragonRecueil : Le Crève-coeurSanta Espina
Je me souviens d’un air qu’on ne pouvait entendre
Sans que le coeur battît et le sang fût en feu
Sans que le feu reprît comme un coeur sous la cendre
Et l’on savait enfin pourquoi le ciel est bleuJe me souviens d’un air pareil à l’air du large
D’un air pareil au cri des oiseaux migrateurs
Un air dont le sanglot semble porter en marge
La revanche de sel des mers sur leurs dompteursJe me souviens d’un air que l’on sifflait dans l’ombre
Dans les temps sans soleils ni chevaliers errants
Quand l’enfance pleurait et dans les catacombes
Rêvait un peuple pur à la mort des tyransIl portait dans son nom les épines sacrées
Qui font au front d’un dieu ses larmes de couleur
Et le chant dans la chair comme une barque ancrée
Ravivait sa blessure et rouvrait sa douleur
Lire le poème "Santa Espina" en entier
(il reste 5 strophes à lire)- 1