1. Elsa-Valse

    Où t’en vas-tu pensée où t’en vas-tu rebelle
    Le Sphinx reste à genoux dans les sables brûlants
    La victoire immobile en est-elle moins belle
    Dans la pierre qui l’encorbelle
    Faute de s’envoler de l’antique chaland

    Qu’elle valse inconnue entraînante et magique
    M’emporte malgré moi comme une folle idée
    Je sens fuir sous mes pieds cette époque tragique
    Elsa quelle est cette musique
    Ce n’est plus moi qui parle et mes pas sont guidés

    Cette valse est un vin qui ressemble au Saumur
    Cette valse est le vin que j’ai bu dans tes bras
    Tes cheveux en sont l’or et mes vers s’en émurent
    Valsons-la comme on saute un mur
    Ton nom s’y murmure Elsa valse et valsera

    La jeunesse y pétille où nos jours étant courts
    A Montmartre on allait oublier qu’on pleura
    Notre nuit a perdu ce secret du faux-jour
    Mais a-t-elle oublié l’amour
    L’amour est si lourd Elsa valse et valsera


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    (il reste 11 strophes à lire)
    Louis AragonRecueil : Les Yeux d'Elsa
    • 2
  2. J’arrive où je suis étranger

    Rien n’est précaire comme vivre
    Rien comme être n’est passager
    C’est un peu fondre pour le givre
    Et pour le vent être léger
    J’arrive où je suis étranger
    Un jour tu passes la frontière
    D’où viens-tu mais où vas-tu donc
    Demain qu’importe et qu’importe hier
    Le coeur change avec le chardon
    Tout est sans rime ni pardon
    Passe ton doigt là sur ta tempe
    Touche l’enfance de tes yeux
    Mieux vaut laisser basses les lampes
    La nuit plus longtemps nous va mieux
    C’est le grand jour qui se fait vieux
    Les arbres sont beaux en automne
    Mais l’enfant qu’est-il devenu
    Je me regarde et je m’étonne
    De ce voyageur inconnu
    De son visage et ses pieds nus
    Peu a peu tu te fais silence
    Mais pas assez vite pourtant
    Pour ne sentir ta dissemblance
    Et sur le toi-même d’antan
    Tomber la poussière du temps
    C’est long vieillir au bout du compte
    Le sable en fuit entre nos doigts
    C’est comme une eau froide qui monte
    C’est comme une honte qui croît
    Un cuir à crier qu’on corroie
    C’est long d’être un homme une chose
    C’est long de renoncer à tout
    Et sens-tu les métamorphoses
    Qui se font au-dedans de nous
    Lentement plier nos genoux
    Ô mer amère ô mer profonde
    Quelle est l’heure de tes marées
    Combien faut-il d’années-secondes
    À l’homme pour l’homme abjurer
    Pourquoi pourquoi ces simagrées
    Rien n’est précaire comme vivre
    Rien comme être n’est passager
    C’est un peu fondre pour le givre
    Et pour le vent être léger
    J’arrive où je suis étranger.

    Louis AragonRecueil : Le Voyage de Hollande et autres poèmes
    • 2
  3. Les oiseaux déguisés

    Tous ceux qui parlent des merveilles
    Leurs fables cachent des sanglots
    Et les couleurs de leur oreille
    Toujours à des plaintes pareilles
    Donnent leurs larmes pour de l’eau

    Le peintre assis devant sa toile
    A-t-il jamais peint ce qu’il voit
    Ce qu’il voit son histoire voile
    Et ses ténèbres sont étoiles
    Comme chanter change la voix

    Ses secrets partout qu’il expose
    Ce sont des oiseaux déguisés
    Son regard embellit les choses
    Et les gens prennent pour des roses
    La douleur dont il est brisé

    Ma vie au loin mon étrangère
    Ce que je fus je l’ai quitté
    Et les teintes d’aimer changèrent
    Comme roussit dans les fougères
    Le songe d’une nuit d’été


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    (il reste 1 strophes à lire)
    Louis AragonRecueil : Les Adieux et autres poèmes
    • 3
  4. Le vieil homme

    Moi qui n’ai jamais pu me faire à mon visage
    Que m’importe traîner dans la clarté des cieux
    Les coutures les traits et les taches de l’âge

    Mais lire les journaux demande d’autres yeux
    Comment courir avec ce cœur qui bat trop vite
    Que s’est-il donc passé La vie et je suis vieux

    Tout pèse L’ombre augmente aux gestes qu’elle imite
    Le monde extérieur se fait plus exigeant
    Chaque jour autrement je connais mes limites

    Je me sens étranger toujours parmi les gens
    J’entends mal je perds intérêt à tant de choses
    Le jour n’a plus pour moi ses doux effets changeants


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    (il reste 14 strophes à lire)
    Louis AragonRecueil : Le Roman inachevé
    • 3
  5. L’affiche rouge

    Vous n’avez réclamé ni gloire ni les larmes
    Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
    Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
    Vous vous étiez servis simplement de vos armes
    La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

    Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
    Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
    L’affiche qui semblait une tache de sang
    Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
    Y cherchait un effet de peur sur les passants

    Nul ne semblait vous voir Français de préférence
    Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
    Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
    Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

    Et les mornes matins en étaient différents
    Tout avait la couleur uniforme du givre
    A la fin février pour vos derniers moments
    Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
    Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
    Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand


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    (il reste 3 strophes à lire)
    Louis AragonRecueil : Le Roman inachevé
    • 3
  6. Je chante pour passer le temps

    Je chante pour passer le temps
    Petit qu’il me reste de vivre
    Comme on dessine sur le givre
    Comme on se fait le coeur content
    A lancer cailloux sur l’étang
    Je chante pour passer le temps

    J’ai vécu le jour des merveilles
    Vous et moi souvenez-vous-en
    Et j’ai franchi le mur des ans
    Des miracles plein les oreilles
    Notre univers n’est plus pareil
    J’ai vécu le jour des merveilles

    Allons que ces doigts se dénouent
    Comme le front d’avec la gloire
    Nos yeux furent premiers à voir
    Les nuages plus bas que nous
    Et l’alouette à nos genoux
    Allons que ces doigts se dénouent

    Nous avons fait des clairs de lune
    Pour nos palais et nos statues
    Qu’importe à présent qu’on nous tue
    Les nuits tomberont une à une
    La Chine s’est mise en Commune
    Nous avons fait des clairs de lune


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    (il reste 3 strophes à lire)
    Louis AragonRecueil : Le Roman inachevé
    • 0
  7. Elsa

    Tandis que je parlais le langage des vers
    Elle s’est doucement tendrement endormie
    Comme une maison d’ombre au creux de notre vie
    Une lampe baissée au coeur des myrrhes verts

    Sa joue a retrouvé le printemps du repos
    Ô corps sans poids posé dans un songe de toile
    Ciel formé de ses yeux à l’heure des étoiles
    Un jeune sang l’habite au couvert de sa peau
    La voila qui reprend le versant de ses fables
    Dieu sait obéissant à quels lointains signaux
    Et c’est toujours le bal la neige les traîneaux
    Elle a rejoint la nuit dans ses bras adorables
    Je vois sa main bouger Sa bouche Et je me dis
    Qu’elle reste pareille aux marches du silence
    Qui m’échappe pourtant de toute son enfance
    Dans ce pays secret à mes pas interdit
    Je te supplie amour au nom de nous ensemble
    De ma suppliciante et folle jalousie
    Ne t’en va pas trop loin sur la pente choisie
    Je suis auprès de toi comme un saule qui tremble
    J’ai peur éperdument du sommeil de tes yeux
    Je me ronge le coeur de ce coeur que j’écoute
    Amour arrête-toi dans ton rêve et ta route
    Rends-moi ta conscience et mon mal merveilleux

    Louis AragonRecueil : Le Roman inachevé
    • 1
  8. Comme il a vite entre les doigts passé

    Comme il a vite entre les doigts passé
    Le sable de jeunesse
    Je suis comme un qui n’a fait que danser
    Surpris que le jour naisse
    J’ai gaspillé je ne sais trop comment
    La saison de ma force
    La vie est là qui trouve un autre amant
    Et d’avec moi divorce
    Rien n’est plus amer A qui t’en prends-tu
    Plus commun plus facile
    Que perdre son temps et le temps perdu
    Pourquoi t’en souvient-il
    Le hasard fait que j’y pense parfois
    Et toujours je m’étonne
    Ainsi je fus ainsi j’ai vécu moi
    Ce printemps monotone
    On n’en peut compter rien d’intéressant
    Malgré ses airs baroques
    Et je n’ai jamais été qu’un passant
    Embourbé dans l’époque
    De loin tout ça paraît aventureux
    Saoulant blasphématoire
    Les nouveaux venus en parlent entre eux
    On en fait des histoires
    Vous du moins dit-on vous aurez bien ri
    Entre les draps du drame
    Sûr cela valait d’y mettre le prix
    Fût-ce le corps et l’âme
    Vous aurez été libres de rêver
    Libres comme l’injure
    Mais vous regardez nos pieds entravés
    Avoir raison c’est dur
    Ils rêvent pourtant ces fils d’aujourd’hui
    Où toute chose est claire
    Et s’ils ont regret c’est de notre nuit
    Et de notre colère
    Ah le beau plaisir que lire aux bougies
    Des choses éternelles
    Ils voudraient troquer l’idéologie
    Pour l’irrationnel
    Ne voyez-vous pas malheureux enfants
    Que tout ce que nous fûmes
    Se dresse devant vous et vous défend
    Le seuil mauvais des brumes
    Ce que nous étions nous l’avons payé
    Plus qu’on ne l’imagine
    Et regardez ceux qui vous foudroyés
    Sans cœur dans leur poitrine
    Mais qu’espéraient-ils et qui ne vint pas
    Quels astres quelles fêtes
    De qui croyez-vous ces traces de pas
    Des hommes ou des bêtes
    Ils s’imaginaient d’autres horizons
    D’autres airs de musique
    Et vous vous plaigniez vous d’avoir raison
    Sur leur métaphysique
    Moi j’ai tout donné que vous sachiez mieux
    La route qu’il faut prendre
    Voilà que vous faites la moue aux cieux
    Et vous couvrez de cendres
    Moi j’ai tout donné mes illusions
    Et ma vie et mes hontes
    Pour vous épargner la dérision
    De n’être au bout du compte
    Que ce qu’à la fin nous aurons été
    A chérir notre mal
    Le papier jauni des lettres jetées
    Au grenier dans la malle

    Louis AragonRecueil : Le Roman inachevé
    • 1
  9. Ô froide et brûlante à la fois pécheresse au corps de corail

    Un espion de Castille franchissant le Djebel Cholaïr As-Sadj parvient au dessus de Grenade

    Ô froide et brûlante à la fois pécheresse au corps de corail
    Ville des Juifs aux mille et trente tours dans tes rouges murailles
    Genoux talés percé d’aiguilles sourd de neige et l’âme en sang
    Je te découvre et tes jardins d’amandiers à l’ombre du Croissant
    Fille de Mahom sous ma robe j’apportais des clous
    Et l’arbre du Vrai Dieu comme la lettre d’un amant jaloux
    Te voilà terre philosophale à mes pieds d’où sort l’orange
    Et j’ai peur maintenant de trop bien comprendre les Mauvais Anges
    Séduit par l’attrait de l’enfer à retrouver l’Andalousie
    Je suis envahi tout à coup par un parfum d’apostasie
    Grenade à chair de violette et de jasmin dont le vent mène
    A moi comme de bains publics une anonyme odeur humaine
    Tel est le désir au ventre que j’ai de toi que je me dis
    Que pour connaître la senteur du bois il faut une incendie
    Et je ne te posséderai jamais autrement pour moi-même
    Je suis l’émissaire d’un Roi chargé de te dire qu’il t’aime
    Qu’il ira de force ou de gré te prendre bientôt dans ses bras
    Te serrer dans ses jambes d’or tant que le ciel en saignera
    Je ne vais pas te raconter ma longue et déplorable histoire
    Et pourquoi je flaire le vent quand je longe tes abattoirs
    Et de qui je suis le jouet Comment je ne m’appartiens plus
    Car ma vie est derrière moi Seul m’obéir m’est dévolu
    Il ne reste rien de ces jours ici qui furent ma jeunesse
    Et l’écuelle est renversée où nul n’a bu le lait d’ânesse
    Je suis le fruit tombé de l’arbre et l’objet de perversion
    Taché talé honni jauni sali séché par le vent noir des passions
    J’ai joué mon ciel et mon sang j’ai brûlé mes jours et mon ombre
    J’ai payé d’une éternité la saison de mes plaisirs sombres
    J’ai roulé l’image de Dieu dans la boue de l’ignominie
    Et dans mon propre cauchemar c’est moi qui moi-même punis
    C’est dans mon miroir que je lis le roman de mes propres crimes
    Devenu mon propre bourreau devenu ma propre victime
    Prisonnier de ce que j’ai fait prisonnier de ce que je fus
    Et chaque pas m’est pour le pire à quoi je n’ai droit au refus
    La calomnie est mon devoir la corruption mon système
    Qui je veux perdre je noirci du fard de mes propres blasphèmes
    Du stupre caché de mes nuits du sang que répandit ma main
    Soldat de cette guerre affreuse où le mal est le seul chemin
    Je suis venu voir ici le défaut des murs les lieux d’échelle
    Et dans l’âme des gens la brèche et l’heure où dort la sentinelle
    Il faut sonder le désespoir frapper où l’homme sonne creux
    Qui tremble perdre sa richesse ou celui qui est malheureux
    Faire lever l’ambition dans les pâtures subalternes
    Semer au créneau l’incrédulité soudoyer la poterne
    J’épongerai l’étoile au ciel je couperai sa gorge au cri
    Et seuls les chevaux remueront vaguement dans les écuries
    Mais vertige de ta beauté quand j’ouvre ta ceinture d’arbres
    Je trahis mon maître et la Croix dans tes cours d’ombrage et de marbre
    Je perds le Dieu de mon baptême à l’eau fraîche de tes vergers
    Sur la musique de mon c?ur il n’est plus que mots étrangers
    Sur les pentes du Cholaïr je suis comme l’infant Sanchol
    Qui rasa sa tête et changea pour Chandja son nom d’Espagnol
    Pour cela nul ne sait quel fruit parricide il avait mordu
    Ni si vraiment c’est pour quelques maravédis qu’il s’est vendu
    Moi c’est une façon de langueur qui corrompt l’air de ma narine
    Mon ombre n’est plus sur mes pas mon c?ur n’est plus dans ma poitrine
    Seigneur mon Dieu pardonnez-moi de vous préférer ce vin doux
    Et le parjure est sur ma langue et je vous renonce à genoux
    Et je frémis comme l’incestueux dans les bras de sa mère
    Car cela ne se peur terminer que dans une terre amère
    La jouissance même est pour lui sa honte et son dénuement
    De quelque côté qu’il se tourne il y trouve son châtiment
    Et je suis pire que celui qui profane sa propre souche
    Moi qui trahis ma trahison et qui mens à ma propre bouche
    En désaccord l’âme et la main par une infâme comédie
    Mêlant la mort et le baiser les péchés et le paradis
    Déjà je vois la gorge à l’air rouler dans d’autres bras la ville
    Et de sa chair il adviendra comme de Cordoue et de Séville
    Où les paroles du Coran se barrent de mots en latin
    Et chaque rue ivre et sanglante est devenue une putain
    Que baisent des soldats heureux proférant des jurons étranges
    Pour qui toute nuit désormais aura le parfum de l’orange
    Ils promèneront avec eux un carnaval de dieux géants
    Et le suaire et la cagoule et le feu pour les mécréants
    Ils installeront leur chenil au seuil des palais almohades
    Et mettront leur linge à sécher sur le visage de Grenade

    Louis AragonRecueil : Le Fou d'Elsa
    • 1
  10. Santa Espina

    Je me souviens d’un air qu’on ne pouvait entendre
    Sans que le coeur battît et le sang fût en feu
    Sans que le feu reprît comme un coeur sous la cendre
    Et l’on savait enfin pourquoi le ciel est bleu

    Je me souviens d’un air pareil à l’air du large
    D’un air pareil au cri des oiseaux migrateurs
    Un air dont le sanglot semble porter en marge
    La revanche de sel des mers sur leurs dompteurs

    Je me souviens d’un air que l’on sifflait dans l’ombre
    Dans les temps sans soleils ni chevaliers errants
    Quand l’enfance pleurait et dans les catacombes
    Rêvait un peuple pur à la mort des tyrans

    Il portait dans son nom les épines sacrées
    Qui font au front d’un dieu ses larmes de couleur
    Et le chant dans la chair comme une barque ancrée
    Ravivait sa blessure et rouvrait sa douleur


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    (il reste 5 strophes à lire)
    Louis AragonRecueil : Le Crève-coeur
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