1. La nuit opérée

    Dans les outres de draps gonflés
    où la nuit entière respire,
    le poète sent ses cheveux
    grandir et se multiplier.

    Sur tous les comptoirs de la terre
    montent des verres déracinés,
    le poète sent sa pensée
    et son sexe l'abandonner.

    Car ici la vie est en cause
    et le ventre de la pensée;
    les bouteilles heurtent les crânes
    de l'aérienne assemblée.

    Le Verbe pousse du sommeil
    comme une fleur ou comme un verre
    plein de formes et de fumées.


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    (il reste 4 strophes à lire)
    Antonin ArtaudRecueil : Bilboquet
    • 2
  2. Eau de vie, Au-delà

    Eau-de-vie ! Au-delà !
    À l’heure du plaisir,
    Choisir n’est pas trahir,
    Je choisis celui-là.

    Je choisis celui-là
    Qui sait me faire rire,
    D’un doigt de-ci, de-là,
    Comme on fait pour écrire.

    Comme on fait pour écrire,
    Il va par-ci, par-là,
    Sans que j’ose lui dire:
    J’aime bien ce jeu-là.

    J’aime bien ce jeu-là,
    Qu’un souffle fait finir,
    Jusqu’au dernier soupir
    Je choisis ce jeu-là.


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    (il reste 2 strophes à lire)
    Louise de Vilmorin
    • 1
  3. Un rire sur mes maux

    Mon beau petit oiseau, mon enfant sur ma tombe
    Qu'elle est pâle la nuit, qu'il est doux le berceau
    De tes bras, de ton cœur, de ton regard d'où tombent
    Des larmes sur ma vie, un rire sur mes maux.

    Mon enfant sur ma tombe, en regardant la route
    Je vois partout l'empreinte et le rythme passé
    De ton pas, mon voisin, l'ami de tous mes doutes
    Et ton regard empli de l'amour trépassé.

    Qu'il fut doux le berceau d'où je sortis vivante,
    Humide et fraîche enfant d'un destin déjà mort ;
    Tu me fis naître tard sur la route savante
    Où cherchant notre paix nous trouvions le remords.

    Louise de VilmorinRecueil : Solitude, ô mon éléphant
    • 7
  4. Cailloux des souvenirs

    Cailloux des souvenirs vous faites trop de bruit
    En vous entrechoquant. J'en ai la tête lourde,
    Le cœur fou, l'âme folle et quand tombe la nuit
    Et que je vous entends, je voudrais être sourde.

    Le silence viendrait. Les fleurs me parleraient
    De leur vie incessante et de leur pharmacie,
    Mon savoir serait autre avec d'autres secrets
    Que celui qui m'éveille et dont je me soucie.

    Je passerais mon temps à ne pas me revoir
    Et je m'écarterais des eaux de mon miroir
    Où l'oiseau voyageur s'éprenait des colombes.

    Sourde et seule avec moi dans mon lit de pâleur
    Ne me parviendrait plus le chant des crève-cœur
    Ni le bruit des cailloux qui construisent ma tombe.

    Louise de VilmorinRecueil : Solitude, ô mon éléphant
    • 1
  5. À Roger Nimier

    L'amour est imposant que laisse la personne
    Dont la mort prend le nom qui nous appartenait.
    Le sanglot dans le sang monte au cœur et couronne
    L'absent d'une présence où la vie apparaît.

    Fugitif, à demain ! Distance n'est mortelle
    Qu'aux yeux de l'insensé. Je te garde enlacé,
    Mon taquin, mon plus doux que la douceur réelle,
    Aux rives d'à présent je m'en vais te bercer.

    Tu te promèneras, éloquent ou silence,
    Comme tu le voulais. Ta prunelle en mon œil
    Vivra de tes regards dont je porte le deuil.

    Sur tes chemins secrets, cherchant ta préférence,
    Je te redonnerai la vie à chaque pas.
    Et tu vivras par moi ce que je ne sais pas.

    1962

    Louise de VilmorinRecueil : Les Lettres françaises
    • 0
  6. L’allée italienne

    Plus tard, par l'allée italienne,
    J'irai l'après-midi, longeant les murs du temps,
    Promener dans sa grâce nouvelle
    L'enfant de mes soucis.

    Cœur à cœur
    Je lui dirai sa venue
    Sans mystère en mon cœur.
    Le secret de son nom par nos lèvres béni.

    (Ah ! Que j'aimais ces vœux
    Qui m'ont conquise et menée.
    Cet œil bleu de déraison,
    La mauvaise saison de cette année
    Sur les plantes,
    Ce front qui refusait de s'ouvrir au bonheur
    Et mon bonheur de tant aimer.)

    Pas à pas
    Côte à côte,
    Par l'allée italienne,
    Mon fils et moi irons
    Chantant les premiers mots de sa vie,
    Le regard de son œil
    Par la feuille verdie
    Et, pris entre mes mains,
    Ses doigts humides,
    Ses mains,
    Seront les fruits de mes baisers.


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    (il reste 2 strophes à lire)
    Louise de VilmorinRecueil : Le Sable du sablier
    • 0
  7. La maison des enfants

    La maison des enfants
    Est livrée au grand vent
    Leurs chambres sont désertes.
    Le grand vent du matin
    Ne dénoue au jardin
    Nul ruban de soie verte.

    Plus de mots hésitants
    Et plus de compliments
    Au midi de ma fête
    Et plus de petits pas,
    Plus de secrets tout bas
    Ni de cris à tue-tête.

    Loin de moi grandissez
    Enfants de mon passé
    Qui vivez en voyage,
    Puis venez à mon cœur
    Fontaine de mes pleurs
    Y puiser votre image.

    Usez de mon amour.
    Votre jour est toujours
    L'objet de mon envie.
    Revenez à mes bras,
    Ne vous éloignez pas
    Du sein de votre vie.


    Lire le poème "La maison des enfants" en entier
    (il reste 6 strophes à lire)
    Louise de VilmorinRecueil : Le Sable du sablier
    • 8
  8. Oiseaux

    Partout autour de moi des oiseaux de théâtre
    Sifflent des valses lentes qui me font pleurer
    Et lorsque leurs ombres contre le mur de plâtre
    Traversent mon ombre, je leur crie : « Arrêtez
    Assassins, c'est par l'ombre que je suis sensible,
    Le reflet de ma vie met mes jours en danger,
    Un cœur de rêve y bat mes rêves impossibles,
    D'un coup d'aile en ce cœur on peut m'assassiner »

    1939

    Louise de VilmorinRecueil : Fiançailles pour rire
    • 9
  9. Mon cadavre est doux comme un gant

    Mon cadavre est doux comme un gant
    Doux comme un gant de peau glacée
    Et mes prunelles effacées
    Font de mes yeux des cailloux blancs.

    Deux cailloux blancs dans mon visage,
    Dans le silence deux muets
    Ombrés encore d'un secret
    Et lourds du poids mort des images.

    Mes doigts tant de fois égarés
    Sont joints en attitude sainte
    Appuyés au creux de mes plaintes
    Au nœud de mon cœur arrêté.

    Et mes deux pieds sont les montagnes,
    Les deux derniers monts que j'ai vus
    À la minute où j'ai perdu
    La course que les années gagnent.


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    (il reste 2 strophes à lire)
    Louise de VilmorinRecueil : Fiançailles pour rire
    • 0
  10. Habillée au goût du bonheur

    Habillée au goût du bonheur
    Elle traversa mes années
    Sans jamais parler du bonheur.
    Et le soir cheminant l'allée,
    Cheminant les sentiers des lièvres,
    Elle disait de petits mots
    Qui s'en allaient hors de ses lèvres
    Comme l'eau frisée du ruisseau
    Qui coupait en deux nos journées.

    Passant le pont, penchée vers l'eau,
    Penchée vers l'eau que disait-elle ?
    « Tous les oiseaux battent de l'aile
    Quand le courant tire le ciel.
    Chaque poisson est un oiseau
    Tombé d'amour, tombé à l'eau
    Pendant les messes de Noël. »

    Habillée au goût du bonheur
    Elle traversait la prairie
    En berçant un bouquet de fleurs,
    Un bouquet de Vierge Marie
    Qui était lourd comme un enfant.
    Enfant fleuri en ses bras blancs,
    Petites filles endormies
    Qu'elle apportait à la maison,
    Amour en chapeau de prairie
    Aux couleurs de chaque saison.

    En traversant notre prairie
    Elle disait, berçant les fleurs :
    « Les moutons de la bergerie
    Ont fui les armes du malheur
    Et moutonnent au ciel d'orage.
    Dès que s'annonce le danger
    Chaque mouton devient nuage,
    Nuages de moutons légers
    Partis au vent, haut sur la côte,
    Lorsque s'éloigne le berger
    Pour la messe de Pentecôte. »


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    (il reste 3 strophes à lire)
    Louise de VilmorinRecueil : Fiançailles pour rire
    • 1
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