1. Le Somnambule

    À M. Soumet,
    auteur de Clytemnestre et de Saül.

    Voyez, en esprit, ces blessures :
    l’esprit, quand on dort, a des yeux,
    et quand on veille, il est aveugle.
    Eschyle.

    « Déjà, mon jeune époux ? Quoi ! l’aube paraît-elle ?
    Non ; la lumière, au fond de l’albâtre, étincelle
    Blanche et pure, et suspend son jour mystérieux ;
    La nuit règne profonde et noire dans les cieux,
    Vois, la clepsydre encor n’a pas versé trois heures :
    Dors près de ta Néra, sous nos chastes demeures ;
    Viens, dors près de mon sein. » Mais lui, furtif et lent,
    Descend du lit d’ivoire et d’or étincelant.
    Il va, d’un pied prudent, chercher la lampe errante,
    Dont il garde les feux dans sa main transparente,
    Son corps blanc est sans voile, il marche pas à pas,
    L’oeil ouvert, immobile, et murmurant tout bas :

    « Je la vois, la parjure ! interrompez vos fêtes,
    Aux Mânes un autel des cyprès sur vos têtes
    Ouvrez, ouvrez la tombe Allons Qui descendra ? »
    Cependant, à genoux et tremblante, Néra,
    Ses blonds cheveux épars, se traîne. « Arrête, écoute,
    Arrête, ami ; les Dieux te poursuivent, sans doute ;
    Au nom de la pitié, tourne tes yeux sur moi ;
    Vois, c’est moi, ton épouse en larmes devant toi ;
    Mais tu fuis ; par tes cris ma voix est étouffée !
    Phoebé, pardonne-lui ; pardonne-lui, Morphée. »

    — « J’irai je frapperai le glaive est dans ma main :
    Tous les deux Pollion.., c’est un jeune Romain
    Il ne résiste pas. Dieux ! qu’il est faible encore !
    D’un blond duvet sa joue à peine se décore,
    L’amour a couronné ce luxe éblouissant
    Ecartez ce manteau, je ne vois pas le sang. »


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    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
    • 1
  2. Le Déluge

    Serait-il dit que vous fassiez mourir
    le Juste avec le méchant ?
    Genèse.

    La Terre était riante et dans sa fleur première ;
    Le jour avait encor cette même lumière
    Qui du Ciel embelli couronna les hauteurs
    Quand Dieu la fit tomber de ses doigts créateurs.
    Rien n’avait dans sa forme altéré la nature,
    Et des monts réguliers l’immense architecture
    S’élevait jusqu’aux Cieux par ses degrés égaux,
    Sans que rien de leur chaîne eût brisé les anneaux.
    La forêt, plus féconde, ombrageait, sous ses dômes,
    Des plaines et des fleurs les gracieux royaumes
    Et des fleuves aux mers le cours était réglé
    Dans un ordre parfait qui n’était pas troublé.
    Jamais un voyageur n’aurait, sous le feuillage,
    Rencontré, loin des flots, l’émail du coquillage,
    Et la perle habitait son palais de cristal :
    Chaque trésor restait dans l’élément natal,
    Sans enfreindre jamais la céleste défense ;
    Et la beauté du monde attestait son enfance ;
    Tout suivait sa loi douce et son premier penchant,
    Tout était pur encor. Mais l’homme était méchant.

    Les peuples déjà vieux, les races déjà mûres,
    Avaient vu jusqu’au fond des sciences obscures ;
    Les mortels savaient tout, et tout les affligeait ;
    Le prince était sans joie ainsi que le sujet ;
    Trente religions avaient eu leurs prophètes,
    Leurs martyrs, leurs combats, leurs gloires, leurs défaites,
    Leur temps d’indifférence et leur siècle d’oubli ;
    Chaque peuple, à son tour dans l’ombre enseveli,
    Chantait languissamment ses grandeurs effacées :
    La mort régnait déjà dans les âmes glacées.
    Même plus haut que l’homme atteignaient ses malheurs :
    D’autres êtres cherchaient ses plaisirs et ses pleurs.
    Souvent, fruit inconnu d’un orgueilleux mélange,
    Au sein d’une mortelle on vit le fils d’un Ange.
    Le crime universel s’élevait jusqu’aux cieux.
    Dieu s’attrista lui-même et détourna les yeux.

    Et cependant, un jour, au sommet solitaire
    Du mont sacré d’Arar, le plus haut de la Terre,
    Apparut une vierge et près d’elle un pasteur :
    Tous deux nés dans les champs, loin d’un peuple imposteur,
    Leur langage était doux, leurs mains étaient unies
    Comme au jour fortuné des unions bénies ;
    Ils semblaient, en passant sur ces monts inconnus,
    Retourner vers le Ciel dont ils étaient venus ;
    Et, sans l’air de douleur, signe que Dieu nous laisse,
    Rien n’eût de leur nature indiqué la faiblesse,
    Tant les traits primitifs et leur simple beauté
    Avaient sur leur visage empreint de majesté.


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    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
    • 2
  3. Le Malheur

    Suivi du Suicide impie,
    A travers les pâles cités,
    Le Malheur rôde, il nous épie,
    Prés de nos seuils épouvantés.
    Alors il demande sa proie ;
    La jeunesse, au sein de la joie,
    L’entend, soupire et se flétrit ;
    Comme au temps où la feuille tombe,
    Le vieillard descend dans la tombe,
    Privé du feu qui le nourrit.

    Où fuir ? Sur le seuil de ma porte
    Le Malheur, un jour, s’est assis ;
    Et depuis ce jour je l’emporte
    A travers mes jours obscurcis.
    Au soleil et dans les ténèbres,
    En tous lieux ses ailes funèbres
    Me couvrent comme un noir manteau ;
    De mes douleurs ses bras avides
    M’enlacent ; et ses mains livides
    Sur mon cœur tiennent le couteau.

    J’ai jeté ma vie aux délices,
    Je souris à la volupté ;
    Et les insensés, mes complices
    Admirent ma félicité.
    Moi-même, crédule à ma joie,
    J’enivre mon cœur, je me noie
    Aux torrents d’un riant orgueil ;
    Mais le Malheur devant ma face
    A passé : le rire s’efface,
    Et mon front a repris son deuil.

    En vain je redemande aux fêtes
    Leurs premiers éblouissements,
    De mon cœur les molles défaites
    Et les vagues enchantements :
    Le spectre se mêle à la danse ;
    Retombant avec la cadence,
    Il tache le sol de ses pleurs,
    Et de mes yeux trompant l’attente,
    Passe sa tête dégoûtante
    Parmi des fronts ornés de fleurs.


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    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
    • 4
  4. Le Bal

    La harpe tremble encore et la flûte soupire,
    Car la Walse bondit dans son sphérique empire ;
    Des couples passagers éblouissent les yeux,
    Volent entrelacés en cercle gracieux,
    Suspendent des repos balancés en mesure,
    Aux reflets d’une glace admirent leur parure,
    Repartent ; puis, troublés par leur groupe riant,
    Dans leurs tours moins adroits se heurtent en criant.
    La danseuse, enivrée aux transports de la fête,
    Sème et foule en passant les bouquets de sa tête,
    Au bras qui la soutient se livre, et, pâlissant,
    Tourne, les yeux baissés sur un sein frémissant.

    Courez, jeunes beautés, formez la double danse :
    Entendez-vous l’archet du bal joyeux,
    Jeunes beautés ? Bientôt la légère cadence
    Toutes va, tout à coup, vous mêler à mes yeux.

    Dansez et couronnez de fleurs vos fronts d’albâtre ;
    Liez au blanc muguet l’hyacinthe bleuâtre,
    Et que vos pas moelleux, délices d’un amant,
    Sur le chêne poli glissent légèrement ;
    Dansez, car dès demain vos mères exigeantes
    A vos jeunes travaux vous diront négligentes ;
    L’aiguille détestée aura fui de vos doigts,
    Ou, de la mélodie interrompant les lois,
    Sur l’instrument mobile, harmonieux ivoire,
    Vos mains auront perdu la touche blanche et noire ;
    Demain, sous l’humble habit du jour laborieux,
    Un livre, sans plaisir, fatiguera vos yeux ;
    Ils chercheront en vain, sur la feuille indocile,
    De ses simples discours le sens clair et facile ;
    Loin du papier noirci votre esprit égaré,
    Partant, seul et léger, vers le Bal adoré,
    Laissera de vos yeux l’indécise prunelle
    Recommencer vingt fois une page éternelle.
    Prolongez, s’il se peut, oh ! prolongez la nuit
    Qui d’un pas diligent plus que vos pas s’enfuit !

    Le signal est donné, l’archet frémit encore :
    Elancez-vous, liez ces pas nouveaux
    Que l’Anglais inventa, nœuds chers à Terpsichore,
    Qui d’une molle chaîne imitent les anneaux.


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    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
    • 1
  5. La Prison

    « Oh ! ne vous jouez plus d’un vieillard et d’un prêtre !
    « Étranger dans ces lieux, comment les reconnaître ?
    « Depuis une heure au moins, cet importun bandeau
    « Presse mes yeux souffrants de son épais fardeau.
    « Soin stérile et cruel ! car de ces édifices
    « Ils n’ont jamais tenté les sombres artifices.
    « Soldats ! vous outragez le ministre et le Dieu,
    « Dieu même que mes mains apportent dans ce lieu. »
    Il parle ; mais en vain sa crainte les prononce :
    Ces mots et d’autres cris se taisent sans réponse.
    On l’entraîne toujours en des détours savants.
    Tantôt crie à ses pieds le bois des ponts mouvants,
    Tantôt sa voix s’éteint à de courts intervalles,
    Tantôt fait retentir l’écho des vastes salles,
    Dans l’escalier tournant on dirige ses pas ;
    Il monte à la prison que lui seul ne voit pas,
    Et, les bras étendus, le vieux prêtre timide
    Tâte les murs épais du corridor humide.
    On s’arrête ; il entend le bruit des pas mourir,
    Sous de bruyantes clés des gonds de fer s’ouvrir.
    Il descend trois degrés sur la pierre glissante,
    Et, privé du secours de sa vue impuissante,
    La chaleur l’avertit qu’on éclaire ces lieux ;
    Enfin, de leur bandeau l’on délivre ses yeux.
    Dans un étroit cachot dont les torches funèbres
    Ont peine à dissiper les épaisses ténèbres,
    Un vieillard expirant attendait ses secours :
    Du moins ce fut ainsi qu’en un brusque discours
    Ses sombres conducteurs le lui firent entendre.
    Un instant, en silence, on le pria d’attendre.
    « Mon prince, dit quelqu’un, le saint homme est venu,
    « — Eh ! que m’importe, à moi ? » soupira l’inconnu.
    Cependant, vers le lit que deux lourdes tentures
    Voilent du luxe ancien de leurs pâles peintures,
    Le prêtre s’avança lentement, et, sans voir
    Le malade caché, se mit à son devoir.

    LE PRETRE.
    Écoutez-moi, mon fils.

    LE MOURANT.
    Hélas ! malgré ma haine,
    J’écoute votre voix, c’est une voix humaine :
    J’étais né pour l’entendre, et je ne sais pourquoi
    Ceux qui m’ont fait du mal ont tant d’attrait pour moi.
    Jamais je ne connus cette rare parole
    Qu’on appelle amitié, qui, dit-on, vous console ;
    Et les chants maternels qui charment vos berceaux
    N’ont jamais résonné sous mes tristes arceaux ;
    Et pourtant, lorsqu’un mot m’arriva moins sévère,
    Il ne fut pas perdu pour mon cœur solitaire.
    Mais, puisque vous m’aimez, ô vieillard inconnu,
    Pourquoi jusqu’à ce jour n’êtes-vous pas venu ?

    LE PRÊTRE.
    Ô, qui que vous soyez ! vous que tant de mystère,
    Avant le temps prescrit, sépara de la terre,
    Vous n’aurez plus de fers dans l’asile des morts :
    Si vous avez failli, rappelez les remords,
    Versez-les dans le sein du Dieu qui vous écoute ;
    Ma main du repentir vous montrera la route.
    Entrevoyez le Ciel par vos maux acheté :
    Je suis prêtre, et vous porte ici la liberté.
    De la confession j’accomplis l’œuvre sainte ;
    Le tribunal divin siège dans cette enceinte.
    Répondez, le pardon déjà vous est offert ;
    Dieu même


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    • 0
  6. La Femme adultère

    L’adultère attend le soir et se dit :
    Aucun oeil ne me verra ; et il se
    cache le visage car la lumière est pour
    lui comme la mort.
    Job. ch.XXIV. v.15-17

    I

    « Mon lit est parfumé d’aloès et de myrrhe ;
    « L’odorant cinnamome et le nard de Palmyre
    « Ont chez moi de l’Egypte embaumé les tapis.
    « J’ai placé sur mon front et l’or et le lapis ;
    « Venez, mon bien-aimé, m’enivrer de délices
    « Jusqu’à l’heure où le jour appelle aux sacrifices :
    « Aujourd’hui que l’époux n’est plus dans la cité,
    « Au nocturne bonheur soyez don invité ;
    « Il est allé bien loin. » — C’était ainsi, dans l’ombre,
    Sur les toits aplanis et sous l’oranger sombre,
    Qu’une femme parlait, et son bras abaissé
    Montrait la porte étroite à l’amant empressé.
    Il a franchi le seuil où le cèdre s’entr’ouvre,
    Et qu’un verrou secret rapidement recouvre ;
    Puis ces mots ont frappé le cyprès des lambris :
    « Voilà ces yeux si purs dont mes yeux sont épris !
    « Votre front est semblable au lys de la vallée,
    « De vos lèvres toujours la rose est exhalée :
    « Que votre voix est douce et douces vos amours !
    « Oh ! quittez ces colliers et ces brillants atours ! »
    — Non ; ma main veut tarir cette humide rosée
    Que l’air sur vos cheveux a longtemps déposée :
    C’est pour moi que ce front s’est glacé sous la nuit !
    « — Mais ce cœur est brûlant, et l’amour l’a conduit.
    « Me voici devant vous, ô belle entre les belles !
    « Qu’importent les dangers ? que sont les nuits cruelles
    « Quand du palmier d’amour le fruit va se cueillir,
    « Quand sous mes doigts tremblants je le sens tressaillir ?
    - Oui Mais d’où vient ce cri, puis ces pas sur la pierre ?
    « — C’est un des fils d’Aaron qui sonne la prière.
    « Et quoi ! vous pâlissez ! Que le feu du baiser
    « Consume nos amours qu’il peut seul apaiser,
    « Qu’il vienne remplacer cette crainte farouche
    « Et fermer au refus la pourpre de ta bouche ! »
    On n’entendit plus rien, et les feux abrégés
    Dans les lampes d’airain moururent négligés.

    II


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    • 0
  7. La Fille de Jephté

    « Et de là vient la coutume qui
    s’est toujours observée depuis en Israël,
    Que toutes les filles d’Israël s’assemblent
    une fois l’année, pour pleurer la
    fille de Jephté de Galaad
    pendant quatre jours. »
    Juges, ch. IX, V. 40.

    Voilà ce qu’ont chanté les filles d’Israël,
    Et leurs pleurs ont coulé sur l’herbe du Carmel :

    — Jephté de Galaad a ravagé trois villes ;
    Abel ! la flamme a lui sur tes vignes fertiles !
    Aroër sous la cendre éteignit ses chansons,
    Et Mennith s’est assise en pleurant ses moissons !

    Tous les guerriers d’Ammon sont détruits, et leur terre
    Du Seigneur notre Dieu reste la tributaire.
    Israël est vainqueur, et par ses cris perçants
    Reconnaît du Très-Haut les secours tout-puissants.


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    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
    • 0
  8. Éloa, ou la sœur des Anges – Chant III – Chute

    D’où venez-vous, Pudeur, noble crainte, ô Mystère,
    Qu’au temps de son enfance a vu naître la terre,
    Fleurs de ses premiers jours qui germez parmi nous,
    Rose du Paradis ! Pudeur, d’où venez-vous ?
    Vous pouvez seule encor remplacer l’innocence,
    Mais l’arbre défendu vous a donné naissance ;
    Au charme des vertus votre charme est égal,
    Mais vous êtes aussi le premier pas du mal ;
    D’un chaste vêtement votre sein se décore :
    Ève avant le serpent n’en avait pas encore ;
    Et, si le voile pur orne votre maintien,
    C’est un voile toujours, et le crime a le sien ;
    Tout vous trouble, un regard blesse votre paupière,
    Mais l’enfant ne craint rien, et cherche la lumière.
    Sous ce pouvoir nouveau, la Vierge fléchissait,
    Elle tombait déjà, car elle rougissait ;
    Déjà presque soumise au joug de l’Esprit sombre,
    Elle descend, remonte, et redescend dans l’ombre.
    Telle on voit la perdrix voltiger et planer
    Sur des épis brisés qu’elle voudrait glaner,
    Car tout son nid l’attend ; si son vol se hasarde,
    Son regard ne peut fuir celui qui la regarde
    Et c’est le chien d’arrêt qui, sombre surveillant,
    La suit, la suit toujours d’un oeil fixe et brillant.

    Ô des instants d’amour ineffable délire !
    Le cœur répond au cœur comme l’air à la lyre.
    Ainsi qu’un jeune amant, interprète adoré,
    Explique le désir par lui-même inspiré,
    Et contre la pudeur aidant sa bien-aimée,
    Entraînant dans ses bras sa faiblesse charmée,
    Tout enivré d’espoir, plus qu’à demi vainqueur,
    Prononce les serments qu’elle fait dans son cœur,
    Le prince des Esprits, d’une voix oppressée,
    De la Vierge timide expliquait la pensée.
    Éloa, sans parler, disait : « Je suis à toi. » ;
    Et l’Ange ténébreux dit tout bas : « Sois à moi !
    « Sois à moi, sois ma sœur, je t’appartiens moi-même ;
    Je t’ai bien méritée, et dès longtemps je t’aime,
    Car je t’ai vue un jour. Parmi les fils de l’air
    Je me mêlais, voilé comme un soleil d’hiver.
    Je revis une fois l’ineffable contrée,
    Des peuples lumineux la patrie azurée,
    Et n’eus pas un regret d’avoir quitté ces lieux
    Où la crainte toujours siège parmi les Dieux.
    Toi seule m’apparus comme une jeune étoile
    Qui de la vaste nuit perce à l’écart le voile ;
    Toi seule me parus ce qu’on cherche toujours,
    Ce que l’homme poursuit dans l’ombre de ses jours,
    Le dieu qui du bonheur connaît seul le mystère,
    Et la Reine qu’attend mon trône solitaire.
    Enfin, par ta présence, habile à me charmer,
    Il me fut révélé que je pouvais aimer.

    « Soit que tes yeux, voilés d’une ombre de tristesse,
    Aient entendu les miens qui les cherchaient sans cesse,
    Soit que ton origine, aussi douce que toi,
    T’ait fait une patrie un peu plus près de moi,
    Je ne sais, mais depuis l’heure qui te vit naître,
    Dans tout être créé j’ai cru te reconnaître ;
    J’ai trois fois en pleurant passé dans l’Univers ;
    Je te cherchais partout : dans un souffle des airs,
    Dans un rayon tombé du disque de la lune,
    Dans l’étoile qui fuit le ciel qui l’importune,
    Dans l’arc-en-ciel, passage aux Anges familier,
    Ou sur le lit moelleux des neiges du glacier ;
    Des parfums de ton vol je respirais la trace ;
    En vain j’interrogeai les globes de l’espace,
    Du char des astres purs j’obscurcis les essieux,
    Je voilai leurs rayons pour attirer tes yeux,
    J’osai même, enhardi par mon nouveau délire,
    Toucher les fibres d’or de la céleste lyre.
    Mais tu n’entendis rien, mais tu ne me vis pas.
    Je revins à la terre, et je glissai mes pas
    Sous les abris de l’homme où tu reçus naissance.
    Je croyais t’y trouver protégeant l’innocence,
    Au berceau balancé d’un enfant endormi,
    Rafraîchissant sa lèvre avec un souffle ami ;
    Ou bien comme un rideau développant ton aile,
    Et gardant contre moi, timide sentinelle,
    Le sommeil de la vierge aux côtés de sa sœur,
    Qui, rêvant, sur son sein la presse avec douceur.
    Mais seul je retournai sous ma belle demeure,
    J’y pleurai comme ici, j’y gémis, jusqu’à l’heure
    Où le son de ton vol m’émut, me fit trembler,
    Comme un prêtre qui sent que son Dieu va parler. »

    Il disait ; et bientôt comme une jeune reine,
    Qui rougit de plaisir au nom de souveraine,
    Et fait à ses sujets un geste gracieux,
    Ou donne à leurs transports un regard de ses yeux,
    Éloa, soulevant le voile de sa tête,
    Avec un doux sourire à lui parler s’apprête,
    Descend plus près de lui, se penche, et mollement
    Contemple avec orgueil son immortel amant.
    Son beau sein, comme un flot qui sur la rive expire,
    Pour la première fois se soulève et soupire ;
    Son bras, comme un lis blanc sur le lac suspendu,
    S’approche sans effroi lentement étendu ;
    Sa bouche parfumée en s’ouvrant semble éclore,
    Comme la jeune rose aux faveurs de l’aurore,
    Quand, le matin lui verse une fraîche liqueur,
    Et qu’un rayon du jour entre jusqu’à son cœur.
    Elle parle, et sa voix dans un beau son rassemble
    Ce que les plus doux bruits auraient de grâce ensemble ;
    Et la lyre accordée aux flûtes dans les bois,
    Et l’oiseau qui se plaint pour la première fois,
    Et la mer quand ses flots apportent sur la grève
    Les chants du soir aux pieds du voyageur qui rêve,
    Et le vent qui se joue aux cloches des hameaux,
    Ou fait gémir les joncs de la fuite des eau :
    « Puisque vous êtes beau, vous êtes bon, sans doute ;
    Car, sitôt que des Cieux une âme prend la route,
    Comme un saint vêtement nous voyons sa bonté
    Lui donner en entrant l’éternelle beauté.
    Mais pourquoi vos discours m’inspirent-ils la crainte ?
    Pourquoi sur votre front tant de douleur empreinte ?
    Comment avez-vous pu descendre du Saint Lieu ?
    Et comment m’aimez-vous, si vous n’aimez pas Dieu ? »


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    • 0
  9. Éloa, ou la sœur des Anges – Chant I – Naissance

    C’est le serpent, dit-elle, je l’ai écouté,
    et il m’a trompée.
    Genèse.

    Il naquit sur la terre un Ange, dans le temps
    Où le Médiateur sauvait ses habitants.
    Avec sa suite obscure et comme lui bannie,
    Jésus avait quitté les murs de Béthanie ;
    À travers la campagne il fuyait d’un pas lent,
    Quelquefois s’arrêtait, priant et consolant,
    Assis au bord d’un champ le prenait pour symbole,
    Ou du Samaritain disait la parabole,
    La brebis égarée, ou le mauvais pasteur,
    Ou le sépulcre blanc pareil à l’imposteur ;
    Et, de là, poursuivant sa paisible conquête,
    De la Chananéenne écoutait la requête,
    À la fille sans guide enseignait ses chemins,
    Puis aux petits enfants il imposait les mains.
    L’aveugle-né voyait, sans pouvoir le comprendre,
    Le lépreux et le sourd se toucher et s’entendre,
    Et tous, lui consacrant des larmes pour adieu,
    Ils quittaient le désert où l’on exilait Dieu.
    Fils de l’homme et sujet aux maux de la naissance,
    Il les commençait tous par le plus grand, l’absence,
    Abandonnant sa ville et subissant l’Édit,
    Pour accomplir en tout ce qu’on avait prédit.

    Or, pendant ces temps-là, ses amis en Judée
    Voyaient venir leur fin qu’il avait retardée :
    Lazare, qu’il aimait et ne visitait plus,
    Vint à mourir, ses jours étant tous révolus.
    Mais l’amitié de Dieu n’est-elle pas la vie ?
    Il partit dans la nuit ; sa marche était suivie
    Par les deux jeunes sœurs du malade expiré,
    Chez qui dans ses périls il s’était retiré.
    C’étaient Marthe et Marie ; or Marie était celle
    Qui versa les parfums et fit blâmer son zèle.
    Tous s’affligeaient ; Jésus disait en vain : « Il dort. »
    Et lui-même, en voyant le linceul et le mort,
    Il pleura. — Larme sainte à l’amitié donnée,
    Oh ! vous ne fûtes point aux vents abandonnée !
    Des Séraphins penchés l’urne de diamant,
    Invisible aux mortels, vous reçut mollement,
    Et comme une merveille, au Ciel même étonnante,
    Aux pieds de l’Éternel vous porta rayonnante.
    De l’oeil toujours ouvert un regard complaisant
    Émut et fit briller l’ineffable présent ;
    Et l’Esprit-Saint sur elle épanchant sa puissance,
    Donna l’âme et la vie à la divine essence.
    Comme l’encens qui brûle aux rayons du soleil
    Se change en un feu pur, éclatant et vermeil,
    On vit alors du sein de l’urne éblouissante
    S’élever une forme et blanche et grandissante,
    Une voix s’entendit qui disait : « Éloa ! »
    Et l’Ange apparaissant répondit : « Me voilà. »

    Toute parée, aux yeux du Ciel qui la contemple,
    Elle marche vers Dieu comme une épouse au Temple ;
    Son beau front est serein et pur comme un beau lis,
    Et d’un voile d’azur il soulève les plis ;
    Ses cheveux, partagés comme des gerbes blondes,
    Dans les vapeurs de l’air perdent leurs molles ondes,
    Comme on voit la comète errante dans les cieux
    Fondre au sein de la nuit ses rayons gracieux ;
    Une rose aux lueurs de l’aube matinale
    N’a pas de son teint frais la rougeur virginale ;
    Et la lune, des bois éclairant l’épaisseur,
    D’un de ses doux regards n’atteint pas la douceur.
    Ses ailes sont d’argent ; sous une pâle robe,
    Son pied blanc tour à tour se montre et se dérobe,
    Et son sein agité, mais à peine aperçu,
    Soulève les contours du céleste tissu.
    C’est une femme aussi, c’est une Ange charmante ;
    Car ce peuple d’Esprits, cette famille aimante,
    Qui, pour nous, près de nous, prie et veille toujours,
    Unit sa pure essence en de saintes amours :
    L’Archange Raphaël, lorsqu’il vint sur la Terre,
    Sous le berceau d’Éden conta ce doux mystère.
    Mais nulle de ces sœurs que Dieu créa pour eux
    N’apporta plus de joie au ciel des Bienheureux.
    Les Chérubins brûlants qu’enveloppent six ailes,
    Les tendres Séraphins, dieux des amours fidèles,
    Les Trônes, les Vertus, les Princes, les Ardeurs,
    Les Dominations, les Gardiens, les Splendeurs,
    Et les Rêves pieux, et les saintes Louanges,
    Et tous les Anges purs, et tous les grands Archanges,
    Et tout ce que le Ciel renferme d’habitants,
    Tous, de leurs ailes d’or voilés en même temps,
    Abaissèrent leurs fronts jusqu’à ses pieds de neige,
    Et les Vierges ses sœurs, s’unissant en cortège,
    Comme autour de la Lune on voit les feux du soir,
    Se tenant par la main, coururent pour la voir.
    Des harpes d’or pendaient à leur chaste ceinture ;
    Et des fleurs qu’au Ciel seul fit germer la nature,
    Des fleurs qu’on ne voit pas dans l’Été des humains,
    Comme une large pluie abondaient sous leurs mains.


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    (il reste 7 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
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  10. Wanda

    Histoire russe
    CONVERSATION AU BAL À PARIS

    I

    UN FRANÇAIS.

    Qui donc vous a donné ces bagues enchantées
    Que vous ne touchez pas sans un air de douleur ?
    Vos mains, par ces rubis, semblent ensanglantées.
    Ces cachets grecs, ces croix, souvenirs d’un malheur,


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    (il reste 65 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Les Destinées
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