1. Consolation

    Quand le Dieu qui me frappe, attendri par mes larmes,
    De mon coeur oppressé soulève un peu sa main,
    Et, donnant quelque trêve à mes longues alarmes,
    Laisse tarir mes yeux et respirer mon sein;

    Soudain, comme le flot refoulé du rivage
    Aux bords qui l’ont brisé revient en gémissant,
    Ou comme le roseau, vain jouet de l’orage,
    Qui plie et rebondit sous la main du passant,

    Mon coeur revient à Dieu, plus docile et plus tendre,
    Et de ses châtiments perdant le souvenir,
    Comme un enfant soumis n’ose lui faire entendre
    Qu’un murmure amoureux pour se plaindre et bénir!

    Que le deuil de mon âme était lugubre et sombre!
    Que de nuits sans pavots, que de jours sans soleil!
    Que de fois j’ai compté les pas du temps dans l’ombre,
    Quand les heures passaient sans mener le sommeil!


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  2. Adieux a la mer

    Murmure autour de ma nacelle,
    Douce mer dont les flots chéris,
    Ainsi qu’une amante fidèle,
    Jettent une plainte éternelle
    Sur ces poétiques débris.

    Que j’aime à flotter sur ton onde.
    A l’heure où du haut du rocher
    L’oranger, la vigne féconde,
    Versent sur ta vague profonde
    Une ombre propice au nocher !

    Souvent, dans ma barque sans rame,
    Me confiant à ton amour,
    Comme pour assoupir mon âme,
    Je ferme au branle de ta lame
    Mes regards fatigués du jour.

    Comme un coursier souple et docile
    Dont on laisse flotter le mors,
    Toujours, vers quelque frais asile,
    Tu pousses ma barque fragile
    Avec l’écume de tes bords.


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  3. A El***

    Lorsque seul avec toi, pensive et recueillie,
    Tes deux mains dans la mienne, assis à tes côtés,
    J’abandonne mon âme aux molles voluptés
    Et je laisse couler les heures que j’oublie;
    Lorsqu’au fond des forêts je t’entraîne avec moi,
    Lorsque tes doux soupirs charment seuls mon oreille,
    Ou que, te répétant les serments de la veille,
    Je te jure à mon tour de n’adorer que toi;
    Lorsqu’enfin, plus heureux, ton front charmant repose
    Sur mon genou tremblant qui lui sert de soutien,
    Et que mes doux regards sont suspendus au tien
    Comme l’abeille avide aux feuilles de la rose;
    Souvent alors, souvent, dans le fond de mon coeur
    Pénètre comme un trait une vague terreur;
    Tu me vois tressaillir; je pâlis, je frissonne,
    Et troublé tout à coup dans le sein du bonheur,
    Je sens couler des pleurs dont mon âme s’étonne.
    Tu me presses soudain dans tes bras caressants,
    Tu m’interroges, tu t’alarmes,
    Et je vois de tes yeux s’échapper quelques larmes
    Qui viennent se mêler aux pleurs que je répands.
    » De quel ennui secret ton âme est-elle atteinte?
    Me dis-tu : cher amour, épanche ta douleur;
    J’adoucirai ta peine en écoutant ta plainte,
    Et mon coeur versera le baume dans ton coeur. »
    Ne m’interroge plus, à moitié de moi-même!
    Enlacé dans tes bras, quand tu me dis : Je t’aime;
    Quand mes yeux enivrés se soulèvent vers toi,
    Nul mortel sous les cieux n’est plus heureux que moi?
    Mais jusque dans le sein des heures fortunées
    Je ne sais quelle voix que j’entends retentir
    Me poursuit, et vient m’avertir
    Que le bonheur s’enfuit sur l’aile des années,
    Et que de nos amours le flambeau doit mourir!
    D’un vol épouvanté, dans le sombre avenir
    Mon âme avec effroi se plonge,
    Et je me dis : Ce n’est qu’un songe
    Que le bonheur qui doit finir.

    Alphonse de LamartineRecueil : Nouvelles méditations poétiques
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  4. Philosophie

    (Au Marquis de L.M.F)

    Oh ! qui m’emportera vers les tièdes rivages,
    Où l’Arno couronné de ses pâles ombrages,
    Aux murs des Médicis en sa course arrêté,
    Réfléchit le palais par un sage habité,
    Et semble, au bruit flatteur de son onde plus lente,
    Murmurer les grands noms de Pétrarque et du Dante ?
    Ou plutôt, que ne puis-je, au doux tomber du jour,
    Quand le front soulagé du fardeau de la cour,
    Tu vas sous tes bosquets chercher ton Égérie,
    Suivre, en rêvant, tes pas de prairie en prairie;
    Jusqu’au modeste toit par tes mains embelli,
    Où tu cours adorer le silence et l’oubli !
    J’adore aussi ces dieux : depuis que la sagesse
    Aux rayons du malheur a mûri ma jeunesse,
    Pour nourrir ma raison des seuls fruits immortels,
    J’y cherche en soupirant l’ombre de leurs autels ;
    Et, s’il est au sommet de la verte colline,
    S’il est sur le penchant du coteau qui s’incline,
    S’il est aux bords déserts du torrent ignoré
    Quelque rustique abri, de verdure entouré,
    Dont le pampre arrondi sur le seuil domestique
    Dessine en serpentant le flexible portique;
    Semblable à la colombe errante sur les eaux,
    Qui, des cèdres d’Arar découvrant les rameaux,
    Vola sur leur sommet poser ses pieds de rose,
    Soudain mon âme errante y vole et s’y repose !
    Aussi, pendant qu’admis dans les conseils des rois,
    Représentant d’un maître honoré par son choix,
    Tu tiens un des grands fils de la trame du monde ;
    Moi, parmi les pasteurs, assis aux bords de l’onde,
    Je suis d’un oeil rêveur les barques sur les eaux ;
    J’écoute les soupirs du vent dans les roseaux ;
    Nonchalamment couché près du lit des fontaines,
    Je suis l’ombre qui tourne autour du tronc des chênes,
    Ou je grave un vain nom sur l’écorce des bois,
    Ou je parle à l’écho qui répond à ma voix,
    Ou dans le vague azur contemplant les nuages,
    Je laisse errer comme eux mes flottantes images ;
    La nuit tombe, et le Temps, de son doigt redouté,
    Me marque un jour de plus que je n’ai pas compté !

    Quelquefois seulement quand mon âme oppressée
    Sent en rythmes nombreux déborder ma pensée ;
    Au souffle inspirateur du soir dans les déserts,
    Ma lyre abandonnée exhale encor des vers !
    J’aime à sentir ces fruits d’une sève plus mûre,
    Tomber, sans qu’on les cueille, au gré de la nature,
    Comme le sauvageon secoué par les vents,
    Sur les gazons flétris, de ses rameaux mouvants
    Laisse tomber ces fruits que la branche abandonne,
    Et qui meurent au pied de l’arbre qui les donne !
    Il fut un temps, peut-être, où mes jours mieux remplis,
    Par la gloire éclairés, par l’amour embellis,
    Et fuyant loin de moi sur des ailes rapides,
    Dans la nuit du passé ne tombaient pas si vides.
    Aux douteuses clartés de l’humaine raison,
    Egaré dans les cieux sur les pas de Platon,
    Par ma propre vertu je cherchais à connaître
    Si l’âme est en effet un souffle du grand être ;
    Si ce rayon divers, dans l’argile enfermé,
    Doit être par la mort éteint ou rallumé ;
    S’il doit après mille ans revivre sur la terre ;
    Ou si, changeant sept fois de destins et de sphère,
    Et montant d’astre en astre à son centre divin,
    D’un but qui fuit toujours il s’approche sans fin ?
    Si dans ces changements nos souvenirs survivent ?
    Si nos soins, nos amours, si nos vertus nous suivent
    S’il est un juge assis aux portes des enfers,
    Qui sépare à jamais les justes des pervers ?
    S’il est de saintes lois qui, du ciel émanées,
    Des empires mortels prolongent les années,
    Jettent un frein au peuple indocile à leur voix,
    Et placent l’équité sous la garde des rois ?
    Ou si d’un dieu qui dort l’aveugle nonchalance
    Laisse au gré du destin trébucher sa balance,
    Et livre, en détournant ses yeux indifférents,
    La nature au hasard, et la terre aux tyrans ?
    Mais ainsi que des cieux, où son vol se déploie,
    L’aigle souvent trompé redescend sans sa proie,
    Dans ces vastes hauteurs où mon oeil s’est porté
    Je n’ai rien découvert que doute et vanité !
    Et las d’errer sans fin dans des champs sans limite,
    Au seul jour où je vis, au seul bord que j’habite,
    J’ai borné désormais ma pensée et mes soins :
    Pourvu qu’un dieu caché fournisse à mes besoins !
    Pourvu que dans les bras d’une épouse chérie
    Je goûte obscurément les doux fruits de ma vie !
    Que le rustique enclos par mes pères planté
    Me donne un toit l’hiver, et de l’ombre l’été ;
    Et que d’heureux enfants ma table couronnée
    D’un convive de plus se peuple chaque année !
    Ami ! je n’irai plus ravir si loin de moi,
    Dans les secrets de Dieu ces comment ; ces pourquoi,
    Ni du risible effort de mon faible génie,
    Aider péniblement la sagesse infinie !
    Vivre est assez pour nous; un plus sage l’a dit :
    Le soin de chaque jour à chaque jour suffit.
    Humble, et du saint des saints respectant les mystères,
    J’héritai l’innocence et le dieu de mes pères ;
    En inclinant mon front j’élève à lui mes bras,
    Car la terre l’adore et ne le comprend pas :
    Semblable à l’Alcyon, que la mer dorme ou gronde,
    Qui dans son nid flottant s’endort en paix sur l’onde,
    Me reposant sur Dieu du soin de me guider
    A ce port invisible où tout doit aborder,
    Je laisse mon esprit, libre d’inquiétude,
    D’un facile bonheur faisant sa seule étude,
    Et prêtant sans orgueil la voile à tous les vents,
    Les yeux tournés vers lui, suivre le cours du temps.

    Toi, qui longtemps battu des vents et de l’orage,
    Jouissant aujourd’hui de ce ciel sans nuage,
    Du sein de ton repos contemples du même oeil
    Nos revers sans dédain, nos erreurs sans orgueil ;
    Dont la raison facile, et chaste sans rudesse,
    Des sages de ton temps n’a pris que la sagesse,
    Et qui reçus d’en haut ce don mystérieux
    De parler aux mortels dans la langue des dieux ;
    De ces bords enchanteurs où ta voix me convie,
    Où s’écoule à flots purs l’automne de ta vie,
    Où les eaux et les fleurs, et l’ombre, et l’amitié,
    De tes jours nonchalants usurpent la moitié,
    Dans ces vers inégaux que ta muse entrelace,
    Dis-nous, comme autrefois nous l’aurait dit Horace,
    Si l’homme doit combattre ou suivre son destin ?
    Si je me suis trompé de but ou de chemin ?
    S’il est vers la sagesse une autre route à suivre ?
    Et si l’art d’être heureux n’est as tout l’art de vivre.

    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
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  5. Le lac

    Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
    Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
    Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
    Jeter l’ancre un seul jour ?

    Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
    Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
    Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
    Où tu la vis s’asseoir !

    Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
    Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
    Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
    Sur ses pieds adorés.

    Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;
    On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
    Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
    Tes flots harmonieux.


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  6. Le désespoir

    Lorsque du Créateur la parole féconde,
    Dans une heure fatale, eut enfanté le monde
    Des germes du chaos,
    De son oeuvre imparfaite il détourna sa face,
    Et d’un pied dédaigneux le lançant dans l’espace,
    Rentra dans son repos.

    Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ;
    Trop indigne à mes yeux d’amour ou de colère,
    Tu n’es rien devant moi.
    Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ;
    Qu’à jamais loin de moi le destin soit ton guide,
    Et le Malheur ton roi.

    Il dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie,
    Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,
    Un long gémissement ;
    Et pressant l’univers dans sa serre cruelle,
    Embrasse pour jamais de sa rage éternelle
    L’éternel aliment.

    Le mal dès lors régna dans son immense empire ;
    Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
    Commença de souffrir ;
    Et la terre, et le ciel, et l’âme, et la matière,
    Tout gémit : et la voix de la nature entière
    Ne fut qu’un long soupir.


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  7. La retraite

    Aux bords de ton lac enchanté,
    Loin des sots préjugés que l’erreur déifie,
    Couvert du bouclier de ta philosophie,
    Le temps n’emporte rien de ta félicité ;
    Ton matin fut brillant ; et ma jeunesse envie
    L’azur calme et serein du beau soir de ta vie !

    Ce qu’on appelle nos beaux jours
    N’est qu’un éclair brillant dans une nuit d’orage,
    Et rien, excepté nos amours,
    N’y mérite un regret du sage ;
    Mais, que dis-je ? on aime à tout âge :
    Ce feu durable et doux, dans l’âme renfermé,
    Donne plus de chaleur en jetant moins de flamme ;
    C’est le souffle divin dont tout l’homme est formé,
    Il ne s’éteint qu’avec son âme.

    Etendre son esprit, resserrer ses désirs,
    C’est là ce grand secret ignoré du vulgaire :
    Tu le connais, ami ; cet heureux coin de terre
    Renferme tes amours, tes goûts et tes plaisirs ;
    Tes voeux ne passent point ton champêtre domaine,
    Mais ton esprit plus vaste étend son horizon,
    Et, du monde embrassant la scène,
    Le flambeau de l’étude éclaire ta raison.

    Tu vois qu’aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange,
    En tous lieux, en tous temps, sous des masques divers,
    L’homme partout est l’homme, et qu’en cet univers,
    Dans un ordre éternel tout passe et rien ne change ;
    Tu vois les nations s’éclipser tour à tour
    Comme les astres dans l’espace,
    De mains en mains le sceptre passe,
    Chaque peuple a son siècle, et chaque homme a son jour ;
    Sujets à cette loi suprême,
    Empire, gloire, liberté,
    Tout est par le temps emporté,
    Le temps emporta les dieux même
    De la crédule antiquité,
    Et ce que des mortels dans leur orgueil extrême
    Osaient nommer la vérité.


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    • 2
  8. La providence à l’homme

    Quoi ! le fils du néant a maudit l’existence !
    Quoi ! tu peux m’accuser de mes propres bienfaits !
    Tu peux fermer tes yeux à la magnificence
    Des dons que je t’ai faits !

    Tu n’étais pas encor, créature insensée,
    Déjà de ton bonheur j’enfantais le dessein ;
    Déjà, comme son fruit, l’éternelle pensée
    Te portait dans son sein.

    Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire ;
    Je préparais les temps selon ma volonté.
    Enfin ce jour parut; je dis : Nais pour ma gloire
    Et ta félicité !

    Tu naquis : ma tendresse, invisible et présente,
    Ne livra pas mon oeuvre aux chances du hasard ;
    J’échauffai de tes sens la sève languissante,
    Des feux de mon regard.


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    • 0
  9. La gloire

    (A un poète exilé)

    Généreux favoris des filles de mémoire,
    Deux sentiers différents devant vous vont s’ouvrir :
    L’un conduit au bonheur, l’autre mène à la gloire ;
    Mortels, il faut choisir.

    Ton sort, ô Manoel, suivit la loi commune ;
    La muse t’enivra de précoces faveurs ;
    Tes jours furent tissus de gloire et d’infortune,
    Et tu verses des pleurs !

    Rougis plutôt, rougis d’envier au vulgaire
    Le stérile repos dont son coeur est jaloux
    Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre,
    Mais la lyre est à nous.


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  10. La Foi

    O néant ! ô seul Dieu que je puisse comprendre !
    Silencieux abîme où je vais redescendre,
    Pourquoi laissas-tu l’homme échapper de ta main ?
    De quel sommeil profond je dormais dans ton sein !
    Dans l’éternel oubli j’y dormirais encore ;
    Mes yeux n’auraient pas vu ce faux jour que j’abhorre,
    Et dans ta longue nuit, mon paisible sommeil
    N’aurait jamais connu ni songes, ni réveil.
    - Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître.
    Si l’on m’eût consulté, j’aurais refusé l’être.
    Vains regrets ! le destin me condamnait au jour,
    Et je vins, ô soleil, te maudire à mon tour.
    - Cependant, il est vrai, cette première aurore,
    Ce réveil incertain d’un être qui s’ignore,
    Cet espace infini s’ouvrant devant ses yeux,
    Ce long regard de l’homme interrogeant les cieux,
    Ce vague enchantement, ces torrents d’espérance,
    Eblouissent les yeux au seuil de l’existence.
    Salut, nouveau séjour où le temps m’a jeté,
    Globe, témoin futur de ma félicité !
    Salut, sacré flambeau qui nourris la nature !
    Soleil, premier amour de toute créature !
    Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits !
    Terre, berceau de l’homme, admirable palais !
    Homme, semblable à moi, mon compagnon, mon frère !
    Toi plus belle à mes yeux, à mon âme plus chère !
    Salut, objets, témoins, instruments du bonheur !
    Remplissez vos destins, je vous apporte un coeur
    - Que ce rêve est brillant ! mais, hélas ! c’est un rêve.
    Il commençait alors ; maintenant il s’achève.
    La douleur lentement m’entr’ouvre le tombeau ;
    Salut, mon dernier jour! sois mon jour le plus beau !
    J’ai vécu; j’ai passé ce désert de la vie,
    Où toujours sous mes pas chaque fleur s’est flétrie ;
    Où toujours l’espérance, abusant ma raison,
    Me montrait le bonheur dans un vague horizon.
    Où du vent de la mort les brûlantes haleines
    Sous mes lèvres toujours tarissaient les fontaines.
    Qu’un autre, s’exhalant en regrets superflus,
    Redemande au passé ses jours qui ne sont plus,
    Pleure de son printemps l’aurore évanouie,
    Et consente à revivre une seconde vie:
    Pour moi, quand le destin m’offrirait à mon choix
    Le sceptre du génie, ou le trône des rois,
    La gloire, la beauté, les trésors, la sagesse,
    Et joindrait à ses dons l’éternelle jeunesse,
    J’en jure par la mort ; dans un monde pareil,
    Non, je ne voudrais pas rajeunir d’un soleil.
    Je ne veux pas d’un monde où tout change, où tout passe :
    Où, jusqu’au souvenir, tout s’use et tout s’efface ;
    Où tout est fugitif, périssable, incertain ;
    Où le jour du bonheur n’a pas de lendemain !
    - Combien de fois ainsi, trompé par l’existence,
    De mon sein pour jamais j’ai banni l’espérance !
    Combien de fois ainsi mon esprit abattu
    A cru s’envelopper d’une froide vertu,
    Et, rêvant de Zénon la trompeuse sagesse,
    Sous un manteau stoïque a caché sa faiblesse !
    Dans son indifférence un jour enseveli,
    Pour trouver le repos il invoquait l’oubli.
    Vain repos! faux sommeil! – Tel qu’au pied des collines,
    Où Rome sort du sein de ses propres ruines,
    L’oeil voit dans ce chaos, confusément épars,
    D’antiques monuments, de modernes remparts,
    Des théâtres croulants, dont les frontons superbes
    Dorment dans la poussière ou rampent sous les herbes,
    Les palais des héros par les ronces couverts,
    Des dieux couchés au seuil de leurs temples déserts,
    L’obélisque éternel ombrageant la chaumière,
    La colonne portant une image étrangère,
    L’herbe dans le forum, les fleurs dans les tombeaux,
    Et ces vieux panthéons peuplés de dieux nouveaux ;
    Tandis que, s’élevant de distance en distance,
    Un faible bruit de vie interrompt ce silence :
    Telle est notre âme, après ces longs ébranlements ;
    Secouant la raison jusqu’en ses fondements,
    Le malheur n’en fait plus qu’une immense ruine,
    Où comme un grand débris le désespoir domine !
    De sentiments éteints silencieux chaos,
    Eléments opposés, sans vie et sans repos,
    Restes de passions par le temps effacées,
    Combat désordonné de voeux et de pensées,
    Souvenirs expirants, regrets, dégoûts, remords.
    Si du moins ces débris nous attestaient sa mort !
    Mais sous ce vaste deuil l’âme encore est vivante ;
    Ce feu sans aliment soi-même s’alimente ;
    Il renaît de sa cendre, et ce fatal flambeau
    Craint de brûler encore au-delà du tombeau.
    Ame! qui donc es-tu ? flamme qui me dévore,
    Dois-tu vivre après moi ? dois-tu souffrir encore ?
    Hôte mystérieux, que vas-tu devenir ?
    Au grand flambeau du jour vas-tu te réunir ?
    Peut-être de ce feu tu n’es qu’une étincelle,
    Qu’un rayon égaré, que cet astre rappelle.
    Peut-être que, mourant lorsque l’homme est détruit,
    Tu n’es qu’un suc plus pur que la terre a produit,
    Une fange animée, une argile pensante
    Mais que vois-je ? à ce mot, tu frémis d’épouvante.
    Redoutant le néant, et lasse de souffrir,
    Hélas ! tu -crains de vivre et trembles de mourir.
    - Qui te révélera, redoutable mystère ?
    J’écoute en vain la voix des sages de la terre :
    Le doute égare aussi ces sublimes esprits,
    Et de la même argile ils ont été pétris.
    Rassemblant les rayons de l’antique sagesse,
    Socrate te cherchait aux beaux jours de la Grèce ;
    Platon à Sunium te cherchait après lui ;
    Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd’hui ;
    Deux mille ans passeront, et les enfants des hommes
    S’agiteront encor dans la nuit où nous sommes.
    La vérité rebelle échappe à nos regards,
    Et Dieu seul réunit tous ses rayons épars.
    - Ainsi, prêt à fermer mes yeux à la lumière,
    Nul espoir ne viendra consoler ma paupière:
    Mon âme aura passé, sans guide et sans flambeau
    De la nuit d’ici-bas dans la nuit du tombeau,
    Et j’emporte au hasard, au monde où je m’élance,
    Ma vertu sans espoir, mes maux sans récompense.
    Réponds-moi, Dieu cruel ! S’il est vrai que tu sois,
    J’ai donc le droit fatal de maudire tes lois !
    Après le poids du jour, du moins le mercenaire
    Le soir s’assied à l’ombre, et reçoit son salaire :
    Et moi, quand je fléchis sous le fardeau du sort,
    Quand mon jour est fini, mon salaire est la mort.

    Mais, tandis qu’exhalant le doute et le blasphème,
    Les yeux sur mon tombeau, je pleure sur moi-même,
    La foi, se réveillant, comme un doux souvenir,
    Jette un rayon d’espoir sur mon pâle avenir,
    Sous l’ombre de la mort me ranime et m’enflamme,
    Et rend à mes vieux jours la jeunesse de l’âme.
    Je remonte aux lueurs de ce flambeau divin,
    Du couchant de ma vie à son riant matin ;
    J’embrasse d’un regard la destinée humaine ;
    A mes yeux satisfaits tout s’ordonne et s’enchaîne;
    Je lis dans l’avenir la raison du présent ;
    L’espoir ferme après moi les portes du néant,
    Et rouvrant l’horizon à mon âme ravie,
    M’explique par la mort l’énigme de la vie.
    Cette foi qui m’attend au bord de mon tombeau,
    Hélas ! il m’en souvient, plana sur mon berceau.
    De la terre promise immortel héritage,
    Les pères à leurs fils l’ont transmis d’âge en âge.
    Notre esprit la reçoit à son premier réveil,
    Comme les dons d’en haut, la vie et le soleil ;
    Comme le lait de l’âme, en ouvrant la paupière,
    Elle a coulé pour nous des lèvres d’une mère ;
    Elle a pénétré l’homme en sa tendre saison ;
    Son flambeau dans les coeurs précéda la raison.
    L’enfant, en essayant sa première parole,
    Balbutie au berceau son sublime symbole,
    Et, sous l’oeil maternel germant à son insu,
    Il la sent dans son coeur croître avec la vertu.
    Ah ! si la vérité fut faite pour la terre,
    Sans doute elle a reçu ce simple caractère ;
    Sans doute dès l’enfance offerte à nos regards,
    Dans l’esprit par les sens entrant de toutes parts,
    Comme les purs rayons de la céleste flamme
    Elle a dû dès l’aurore environner notre âme,
    De l’esprit par l’amour descendre dans les coeurs,
    S’unir au souvenir, se fondre dans les moeurs;
    Ainsi qu’un grain fécond que l’hiver couvre encore,
    Dans notre sein longtemps germer avant d’éclore,
    Et, quand l’homme a passé son orageux été,
    Donner son fruit divin pour l’immortalité.
    Soleil mystérieux ! flambeau d’une autre sphère,
    Prête à mes yeux mourants ta mystique lumière,
    Pars du sein du Très-Haut, rayon consolateur.
    Astre vivifiant, lève-toi dans mon coeur !
    Hélas ! je n’ai que toi; dans mes heures funèbres,
    Ma raison qui pâlit m’abandonne aux ténèbres ;
    Cette raison superbe, insuffisant flambeau,
    S’éteint comme la vie aux portes du tombeau ;
    Viens donc la remplacer, ô céleste lumière !
    Viens d’un jour sans nuage inonder ma paupière ;
    Tiens-moi lieu du soleil que je ne dois plus voir,
    Et brille à l’horizon comme l’astre du soir.

    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
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