1. La vigne et la maison (III)

    Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride ?
    Que me ferait le ciel, si le ciel était vide ?
    Je ne vois en ces lieux que ceux qui n’y sont pas !
    Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace ?
    Des bonheurs disparus se rappeler la place,
    C’est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas !

    Le mur est gris, la tuile est rousse,
    L’hiver a rongé le ciment ;
    Des pierres disjointes la mousse
    Verdit l’humide fondement ;
    Les gouttières, que rien n’essuie,
    Laissent, en rigoles de suie,
    S’égoutter le ciel pluvieux,
    Traçant sur la vide demeure
    Ces noirs sillons par où l’on pleure,
    Que les veuves ont sous les yeux ;

    La porte où file l’araignée,
    Qui n’entend plus le doux accueil,
    Reste immobile et dédaignée
    Et ne tourne plus sur son seuil ;
    Les volets que le moineau souille,
    Détachés de leurs gonds de rouille,
    Battent nuit et jour le granit ;
    Les vitraux brisés par les grêles
    Livrent aux vieilles hirondelles
    Un libre passage à leur nid !

    Leur gazouillement sur les dalles
    Couvertes de duvets flottants
    Est la seule voix de ces salles
    Pleines des silences du temps.
    De la solitaire demeure
    Une ombre lourde d’heure en heure
    Se détache sur le gazon ;
    Et cette ombre, couchée et morte,
    Est la seule chose qui sorte
    Tout le jour de cette maison !

    Alphonse de LamartineRecueil : Cours familier de littérature
    • 0
  2. La vigne et la maison (II)

    Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines
    Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines ;
    Le linceul même est tiède au coeur enseveli :
    On a vidé ses yeux de ses dernières larmes,
    L’âme à son désespoir trouve de tristes charmes,
    Et des bonheurs perdus se sauve dans l’oubli.

    Cette heure a pour nos sens des impressions douces
    Comme des pas muets qui marchent sur des mousses :
    C’est l’amère douceur du baiser des adieux.
    De l’air plus transparent le cristal est limpide,
    Des mots vaporisés l’azur vague et liquide
    S’y fond avec l’azur des cieux.

    Je ne sais quel lointain y baigne toute chose,
    Ainsi que le regard l’oreille s’y repose,
    On entend dans l’éther glisser le moindre vol ;
    C’est le pied de l’oiseau sur le rameau qui penche,
    Ou la chute d’un fruit détaché de la branche
    Qui tombe du poids sur le sol.

    Aux premières lueurs de l’aurore frileuse,
    On voit flotter ces fils dont la vierge fileuse
    D’arbre en arbre au verger a tissé le réseau :
    Blanche toison de l’air que la brume encor mouille,
    Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille
    Un fil traîne après le fuseau.


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    (il reste 16 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Cours familier de littérature
    • 1
  3. Un soir que je regardais le ciel

    Elle me dit, un soir, en souriant:
    – Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse
    Le jour qui fuit, ou l’ombre qui s’abaisse,
    Ou l’astre d’or qui monte à l’orient?
    Que font vos yeux là-haut? je les réclame.
    Quittez le ciel; regardez dans mon âme!

    Dans ce vaste ciel, ombre où vous vous plaisez,
    Où vos regards démesurés vont lire,
    Qu’apprendrez-vous qui vaille mon sourire?
    Qu’apprendras-tu qui vaille nos baisers?
    Oh! de mon coeur lève les chastes voiles.
    Si tu savais comme il est plein d’étoiles!

    Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons,
    Tout est en nous un radieux spectacle.
    Le dévouement, rayonnant sur l’obstacle,
    Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.
    Le vaste azur n’est rien, je te l’atteste;
    Le ciel que j’ai dans l’âme est plus céleste!

    C’est beau de voir un astre s’allumer.
    Le monde est plein de merveilleuses choses.
    Douce est l’aurore, et douces sont les roses.
    Rien n’est si doux que le charme d’aimer!
    La clarté vraie est la meilleure flamme,
    C’est le rayon qui va de l’âme à l’âme!


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    (il reste 8 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 5
  4. Un jour je vis

    Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
    Un jour jPasser, gonflant ses voiles,
    Un rapide navire enveloppé de vents,
    Un jour jDe vagues et d'étoiles ;

    Et j'entendis, penché sur l'abîme des cieux,
    Un jour jQue l'autre abîme touche,
    Me parler à l'oreille une voix dont mes yeux
    Un jour jNe voyaient pas la bouche :

    — Poëte, tu fais bien ! poëte au triste front,
    Un jour jTu rêves près des ondes,
    Et tu tires des mers bien des choses qui sont
    Un jour jSous les vagues profondes !

    La mer, c'est le Seigneur, que, misère ou bonheur,
    Un jour jTout destin montre et nomme ;
    Le vent, c'est le Seigneur ; l'astre, c'est le Seigneur ;
    Un jour jLe navire, c'est l'homme. —


    Lire le poème "Un jour je vis " en entier
    (il reste 1 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 2
  5. Trois Ans après

    Il est temps que je me repose ;
    Je suis terrassé par le sort.
    Ne me parlez pas d’autre chose
    Que des ténèbres où l’on dort !

    Que veut-on que je recommence ?
    Je ne demande désormais
    À la création immense
    Qu’un peu de silence et de paix !

    Pourquoi m’appelez-vous encore ?
    J’ai fait ma tâche et mon devoir.
    Qui travaillait avant l’aurore,
    Peut s’en aller avant le soir.

    À vingt ans, deuil et solitude !
    Mes yeux, baissés vers le gazon,
    Perdirent la douce habitude
    De voir ma mère à la maison.


    Lire le poème "Trois Ans après" en entier
    (il reste 29 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 4
  6. Quia pulvis es

    Ceux-ci partent, ceux-là demeurent.
    Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,
    Poussière et genre humain, tout s'envole à la fois.
    Hélas ! le même vent souffle, en l'ombre où nous sommes,
    Sur toutes les têtes des hommes,
    Sur toutes les feuilles des bois.

    Ceux qui restent à ceux qui passent
    Disent : — Infortunés ! déjà vos fronts s'effacent.
    Quoi ! vous n'entendrez plus la parole et le bruit !
    Quoi ! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres !
    Vous allez dormir sous les marbres !
    Vous aller tomber dans la nuit ! —

    Ceux qui passent à ceux qui restent
    Disent : — Vous n'avez rien à vous ! vos pleurs l'attestent !
    Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants,
    Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes.
    Vivants ! vous êtes des fantômes ;
    C'est nous qui sommes les vivants ! —

    Février 1843.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  7. Paroles dans l’ombre

    Elle disait: C’est vrai, j’ai tort de vouloir mieux;
    Les heures sont ainsi très-doucement passées;
    Vous êtes là; mes yeux ne quittent pas vos yeux,
    Où je regarde aller et venir vos pensées.

    Vous voir est un bonheur; je ne l’ai pas complet.
    Sans doute, c’est encor bien charmant de la sorte!
    Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît,
    A ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte;

    Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous;
    Vous êtes mon lion, je suis votre colombe;
    J’entends de vos papiers le bruit paisible et doux;
    Je ramasse parfois votre plume qui tombe;

    Sans doute, je vous ai; sans doute, je vous voi.
    La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,
    Je le sais; mais, pourtant, je veux qu’on songe à moi.
    Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,


    Lire le poème "Paroles dans l’ombre" en entier
    (il reste 2 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 1
  8. On vit, on parle, on a le ciel et les nuages

    On vit, on parle, on a le ciel et les nuages
    Sur la tête ; on se plaît aux livres des vieux sages ;
    On lit Virgile et Dante ; on va joyeusement
    En voiture publique à quelque endroit charmant,
    En riant aux éclats de l'auberge et du gîte ;
    Le regard d'une femme en passant vous agite ;
    On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois !
    On écoute le chant des oiseaux dans les bois
    Le matin, on s'éveille, et toute une famille
    Vous embrasse, une mère, une sœur, une fille !
    On déjeune en lisant son journal. Tout le jour
    On mêle à sa pensée espoir, travail, amour ;
    La vie arrive avec ses passions troublées ;
    On jette sa parole aux sombres assemblées ;
    Devant le but qu'on veut et le sort qui vous prend,
    On se sent faible et fort, on est petit et grand ;
    On est flot dans la foule, âme dans la tempête ;
    Tout vient et passe ; on est en deuil, on est en fête ;
    On arrive, on recule, on lutte avec effort –
    Puis, le vaste et profond silence de la mort !

    11 juillet 1846, en revenant du cimetière.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 2
  9. Mugitusque boum

    Mugissement des bœufs, au temps du doux Virgile,
    Comme aujourd'hui, le soir, quand fuit la nuit agile,
    Ou, le matin, quand l'aube aux champs extasiés
    Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez :
    Mûrissez, blés mouvants ! prés, emplissez-vous d'herbes !
    Que la terre, agitant son panache de gerbes,
    Chante dans l'onde d'or d'une riche moisson !
    Vis, bête ; vis, caillou ; vis, homme ; vis, buisson ;
    A l'heure où le soleil se couche, où l'herbe est pleine
    Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine
    Jusqu'aux lointains coteaux rampant et grandissant,
    Quand le brun laboureur des collines descend
    Et retourne à son toit d'où sort une fumée,
    Que la soif de revoir sa femme bien-aimée
    Et l'enfant qu'en ses bras hier il réchauffait,
    Que ce désir, croissant à chaque pas qu'il fait,
    Imite dans son cœur l'allongement de l'ombre !
    Êtres ! choses ! vivez ! sans peur, sans deuil, sans nombre
    Que tout s'épanouisse en sourire vermeil !
    Que l'homme ait le repos et le bœuf le sommeil !
    Vivez ! croissez ! semez le grain à l'aventure !
    Qu'on sente frissonner dans toute la nature,
    Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,
    Dans l'obscur tremblement des profonds horizons,
    Un vaste emportement d'aimer, dans l'herbe verte,
    Dans l'antre, dans l'étang, dans la clairière ouverte,
    D'aimer sans fin, d'aimer toujours, d'aimer encor,
    Sous la sérénité des sombres astres d'or !
    Faites tressaillir l'air, le flot, l'aile, la bouche,
    Ô palpitations du grand amour farouche !
    Qu'on sente le baiser l'être illimité !
    Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,
    Ô fruits divins, tombez des branches éternelles ! -

    Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles ;
    Et Virgile écoutait comme j'écoute, et l'eau
    Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau
    Le vent, et le rocher l'écume, et le ciel sombre
    L'homme Ô nature ! abîme ! immensité de l'ombre !

    Marine-Terrace, juillet 1855.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  10. Melancholia

    II

    Écoutez. Une femme au profil décharné,
    Maigre, blême, portant un enfant étonné,
    Est là qui se lamente au milieu de la rue.
    La foule, pour l’entendre, autour d’elle se rue.
    Elle accuse quelqu’un, une autre femme, ou bien
    Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n’a rien ;
    Pas d’argent ; pas de pain ; à peine un lit de paille.
    L’homme est au cabaret pendant qu’elle travaille.
    Elle pleure, et s’en va. Quand ce spectre a passé,
    Ô penseurs, au milieu de ce groupe amassé,
    Qui vient de voir le fond d’un cœur qui se déchire,
    Qu’entendez-vous toujours ? Un long éclat de rire.

    Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour,
    Avoir droit au bonheur, à la joie, à l’amour.
    Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille !
    Seule ! — n’importe ! elle a du courage, une aiguille,
    Elle travaille, et peut gagner dans son réduit,
    En travaillant le jour, en travaillant la nuit,
    Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile.
    Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile,
    Et chante au bord du toit tant que dure l’été.
    Mais l’hiver vient. Il fait bien froid, en vérité,
    Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe ;
    Les jours sont courts, il faut allumer une lampe ;
    L’huile est chère, le bois est cher, le pain est cher.
    Ô jeunesse ! printemps ! aube ! en proie à l’hiver !
    La faim passe bientôt sa griffe sous la porte,
    Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte

    Les meubles, prend enfin quelque humble bague d’or ;
    Tout est vendu ! L’enfant travaille et lutte encor ;
    Elle est honnête ; mais elle a, quand elle veille,
    La misère, démon, qui lui parle à l’oreille.
    L’ouvrage manque, hélas ! cela se voit souvent.
    Que devenir ! Un jour, ô jour sombre ! elle vend
    La pauvre croix d’honneur de son vieux père, et pleure ;
    Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu’elle meure !
    A dix-sept ans ! grand Dieu ! mais que faire ? — Voilà
    Ce qui fait qu’un matin la douce fille alla
    Droit au gouffre, et qu’enfin, à présent, ce qui monte
    À son front, ce n’est plus la pudeur, c’est la honte.
    Hélas, et maintenant, deuil et pleurs éternels !
    C’est fini. Les enfants, ces innocents cruels,
    La suivent dans la rue avec des cris de joie.
    Malheureuse ! elle traîne une robe de soie,
    Elle chante, elle rit ah ! pauvre âme aux abois !
    Et le peuple sévère, avec sa grande voix,
    Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme,
    Lui dit quand elle vient : « C’est toi ? Va-t-en, infâme ! »


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    (il reste 17 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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