1. Le Désir de peindre

    Malheureux peut-être l'homme, mais heureux l'artiste que le désir déchire !

    Je brûle de peindre celle qui m'est apparue si rarement et qui a fui si vite, comme une belle chose regrettable derrière le voyageur emporté dans la nuit. Comme il y a longtemps déjà qu'elle a disparu !

    Elle est belle, et plus que belle ; elle est surprenante. En elle le noir abonde : et tout ce qu'elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son regard illumine comme l'éclair : c'est une explosion dans les ténèbres.

    Je la comparerais à un soleil noir, si l'on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur. Mais elle fait plus volontiers penser à la lune, qui sans doute l'a marquée de sa redoutable influence ; non pas la lune blanche des idylles, qui ressemble à une froide mariée, mais la lune sinistre et enivrante, suspendue au fond d'une nuit orageuse et bousculée par les nuées qui courent ; non pas la lune paisible et discrète visitant le sommeil des hommes purs, mais la lune arrachée du ciel, vaincue et révoltée, que les Sorcières thessaliennes contraignent durement à danser sur l'herbe terrifiée !


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  2. La Solitude

    Un gazetier philanthrope me dit que la solitude est mauvaise pour l'homme ; et à l'appui de sa thèse, il cite, comme tous les incrédules, des paroles des Pères de l'Église.

    Je sais que le Démon fréquente volontiers les lieux arides, et que l'Esprit de meurtre et de lubricité s'enflamme merveilleusement dans les solitudes. Mais il serait possible que cette solitude ne fût dangereuse que pour l'âme oisive et divagante qui la peuple de ses passions et de ses chimères.

    Il est certain qu'un bavard, dont le suprême plaisir consiste à parler du haut d'une chaire ou d'une tribune, risquerait fort de devenir fou furieux dans l'île de Robinson. Je n'exige pas de mon gazetier les courageuses vertus de Crusoé, mais je demande qu'il ne décrète pas d'accusation les amoureux de la solitude et du mystère.

    Il y a dans nos races jacassières des individus qui accepteraient avec moins de répugnance le supplice suprême, s'il leur était permis de faire du haut de l'échafaud une copieuse harangue, sans craindre que les tambours de Santerre ne leur coupassent intempestivement la parole.


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  3. L’Invitation au voyage

    Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu'on pourrait appeler l'Orient de l'Occident, la Chine de l'Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s'y est donné carrière, tant elle l'a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.

    Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l'ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d'où le désordre, la turbulence et l'imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.

    Tu connais cette maladie fiévreuse qui s'empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu'on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C'est là qu'il faut aller vivre, c'est là qu'il faut aller mourir !

    Oui, c'est là qu'il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l'infini des sensations. Un musicien a écrit l'Invitation à la valse ; quel est celui qui composera l'Invitation au voyage, qu'on puisse offrir à la femme aimée, à la sœur d'élection ?


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  4. Assommons les pauvres !

    Pendant quinze jours je m'étais confiné dans ma chambre, et je m'étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans) ; je veux parler des livres où il est traité de l'art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J'avais donc digéré, — avalé, veux-je dire, — toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, — de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu'ils sont tous des rois détrônés. — On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d'esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.

    Il m'avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d'une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j'avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n'était que l'idée d'une idée, quelque chose d'infiniment vague.

    Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.

    Comme j'allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l'esprit remuait la matière, et si l'œil d'un magnétiseur faisait mûrir les raisins.


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  5. L’Esprit conforme

    I.

    Cet imbécile de Tournai
    Me dit : « J'ai l'esprit mieux tourné
    Que vous, Monsieur. Ma jouissance
    Dérive de l'obéissance ;
    J'ai mis toute ma volupté
    Dans l'esprit de Conformité ;
    Mon cœur craint toute façon neuve
    En fait de plaisir ou d'ennui,
    Et veut que le bonheur d'autrui
    Toujours au sien serve de preuve. »

    Ce que dit l'homme de Tournai,
    (Dont vous devinez bien, je pense,
    Que j'ai retouché l'éloquence)
    N'était pas si bien tourné.

    II.


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    Charles BaudelaireRecueil : Amœnitates Belgicæ
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  6. Tristesse

    Ramenez-moi, disais-je, au fortuné rivage
    Où Naples réfléchit dans une mer d’azur
    Ses palais, ses coteaux, ses astres sans nuage,
    Où l’oranger fleurit sous un ciel toujours pur.
    Que tardez-vous? Partons! Je veux revoir encore
    Le Vésuve enflammé sortant du sein des eaux;
    Je veux de ses hauteurs voir se lever l’aurore;
    Je veux, guidant les pas de celle que j’adore,
    Redescendre, en rêvant, de ces riants coteaux;
    Suis-moi dans les détours de ce golfe tranquille;
    Retournons sur ces bords à nos pas si connus,
    Aux jardins de Cinthie, au tombeau de Virgile,
    Près des débris épars du temple de Vénus :
    Là, sous les orangers, sous la vigne fleurie,
    Dont le pampre flexible au myrte se marie,
    Et tresse sur ta tête une voûte de fleurs,
    Au doux bruit de la vague ou du vent qui murmure,
    Seuls avec notre amour, seuls avec la nature,
    La vie et la lumière auront plus de douceurs.

    De mes jours pâlissants le flambeau se consume,
    Il s’éteint par degrés au souffle du malheur,
    Ou, s’il jette parfois une faible lueur,
    C’est quand ton souvenir dans mon sein le rallume;
    Je ne sais si les dieux me permettront enfin
    D’achever ici-bas ma pénible journée.
    Mon horizon se borne, et mon oeil incertain
    Ose l’étendre à peine au-delà d’une année.
    Mais s’il faut périr au matin,
    S’il faut, sur une terre au bonheur destinée,
    Laisser échapper de ma main
    Cette coupe que le destin
    Semblait avoir pour moi de roses couronnée,
    Je ne demande aux dieux que de guider mes pas
    Jusqu’aux bords qu’embellit ta mémoire chérie,
    De saluer de loin ces fortunés climats,
    Et de mourir aux lieux où j’ai goûté la vie.

    Alphonse de LamartineRecueil : Nouvelles méditations poétiques
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  7. Les préludes


    L’onde qui baise ce rivage,
    De quoi se plaint-elle à ses bords ?
    Pourquoi le roseau sur la plage,
    Pourquoi le ruisseau sous l’ombrage
    Rendent-ils de tristes accords ?

    De quoi gémit la tourterelle
    Quand, dans le silence des bois,
    Seule auprès du ramier fidèle,
    L’Amour fait palpiter son aile,
    Les baisers étouffent sa voix ?

    Et toi, qui mollement te livre
    Au doux sourire du bonheur,
    Et du regard dont tu m’enivre,
    Me fais mourir, me fais revivre,
    De quoi te plains-tu sur mon coeur ?

    Plus jeune que la jeune aurore,
    Plus limpide que ce flot pur,
    Ton âme au bonheur vient d’éclore,
    Et jamais aucun souffle encore
    N’en a terni le vague azur.


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    Alphonse de LamartineRecueil : Nouvelles méditations poétiques
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  8. Sapho

    L’aurore se levait, la mer battait la plage ;
    Ainsi parla Sapho debout sur le rivage,
    Et près d’elle, à genoux, les filles de Lesbos
    Se penchaient sur l’abîme et contemplaient les flots :

    Fatal rocher, profond abîme !
    Je vous aborde sans effroi !
    Vous allez à Vénus dérober sa victime :
    J’ai méconnu l’amour, l’amour punit mon crime.
    Ô Neptune ! tes flots seront plus doux pour moi !
    Vois-tu de quelles fleurs j’ai couronné ma tête ?
    Vois : ce front, si longtemps chargé de mon ennui,
    Orné pour mon trépas comme pour une fête,
    Du bandeau solennel étincelle aujourd’hui !

    On dit que dans ton sein mais je ne puis le croire !
    On échappe au courroux de l’implacable Amour ;
    On dit que, par tes soins, si l’on renaît au jour,
    D’une flamme insensée on y perd la mémoire !
    Mais de l’abîme, ô dieu ! quel que soit le secours,
    Garde-toi, garde-toi de préserver mes jours !
    Je ne viens pas chercher dans tes ondes propices
    Un oubli passager, vain remède à mes maux !
    J’y viens, j’y viens trouver le calme des tombeaux !
    Reçois, ô roi des mers, mes joyeux sacrifices !
    Et vous, pourquoi ces pleurs ? pourquoi ces vains sanglots ?
    Chantez, chantez un hymne, ô vierges de Lesbos !

    Importuns souvenirs, me suivrez-vous sans cesse ?
    C’était sous les bosquets du temple de Vénus ;
    Moi-même, de Vénus insensible prêtresse,
    Je chantais sur la lyre un hymne à la déesse :
    Aux pieds de ses autels, soudain je t’aperçus !
    Dieux ! quels transports nouveaux ! ô dieux ! comment décrire
    Tous les feux dont mon sein se remplit à la fois ?
    Ma langue se glaça, je demeurais sans voix,
    Et ma tremblante main laissa tomber ma lyre !
    Non: jamais aux regards de l’ingrate Daphné
    Tu ne parus plus beau, divin fils de Latone ;
    Jamais le thyrse en main, de pampres couronné,
    Le jeune dieu de l’Inde, en triomphe traîné,
    N’apparut plus brillant aux regards d’Erigone.
    Tout sortit de lui seul je me souvins, hélas !
    Sans rougir de ma flamme, en tout temps, à toute heure,
    J’errais seule et pensive autour de sa demeure.
    Un pouvoir plus qu’humain m’enchaînait sur ses pas !
    Que j’aimais à le voir, de la foule enivrée,
    Au gymnase, au théâtre, attirer tous les yeux,
    Lancer le disque au loin, d’une main assurée,
    Et sur tous ses rivaux l’emporter dans nos jeux !
    Que j’aimais à le voir, penché sur la crinière
    D’un coursier de I’EIide aussi prompt que les vents,
    S’élancer le premier au bout de la carrière,
    Et, le front couronné, revenir à pas lents !
    Ah ! de tous ses succès, que mon âme était fière !
    Et si de ce beau front de sueur humecté
    J’avais pu seulement essuyer la poussière
    Ô dieux ! j’aurais donné tout, jusqu’à ma beauté,
    Pour être un seul instant ou sa soeur ou sa mère !
    Vous, qui n’avez jamais rien pu pour mon bonheur !
    Vaines divinités des rives du Permesse,
    Moi-même, dans vos arts, j’instruisis sa jeunesse ;
    Je composai pour lui ces chants pleins de douceur,
    Ces chants qui m’ont valu les transports de la Grèce :
    Ces chants, qui des Enfers fléchiraient la rigueur,
    Malheureuse Sapho ! n’ont pu fléchir son coeur,
    Et son ingratitude a payé ta tendresse !


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    • 1
  9. Le passé

    A M. A. de V***.

    Arrêtons-nous sur la colline
    A l’heure où, partageant les jours,
    L’astre du matin qui décline
    Semble précipiter son cours!
    En avançant dans sa carrière,
    Plus faible il rejette en arrière
    L’ombre terrestre qui le suit,
    Et de l’horizon qu’il colore
    Une moitié le voit encore,
    L’autre se plonge dans la nuit!

    C’est l’heure où, sous l’ombre inclinée,
    Le laboureur dans le vallon
    Suspend un moment sa journée,
    Et s’assied au bord du sillon!
    C’est l’heure où, près de la fontaine,
    Le voyageur reprend haleine
    Après sa course du matin
    Et c’est l’heure où l’âme qui pense
    Se retourne et voit l’espérance
    Qui l’abandonne en son chemin!

    Ainsi notre étoile pâlie,
    Jetant de mourantes lueurs
    Sur le midi de notre vie,
    Brille à peine à travers nos pleurs.
    De notre rapide existence
    L’ombre de la mort qui s’avance
    Obscurcit déjà la moitié!
    Et, près de ce terme funeste,
    Comme à l’aurore, il ne nous reste
    Que l’espérance et l’amitié!


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    Alphonse de LamartineRecueil : Nouvelles méditations poétiques
    • 0
  10. Ischia

    Le soleil va porter le jour à d’autres mondes;
    Dans l’horizon désert Phébé monte sans bruit,
    Et jette, en pénétrant les ténèbres profondes,
    Un voile transparent sur le front de la nuit.

    Voyez du haut des monts ses clartés ondoyantes
    Comme un fleuve de flamme inonder les coteaux,
    Dormir dans les vallons, ou glisser sur les pentes,
    Ou rejaillir au loin du sein brillant des eaux.

    La douteuse lueur, dans l’ombre répandue,
    Teint d’un jour azuré la pâle obscurité,
    Et fait nager au loin dans la vague étendue
    Les horizons baignés par sa molle clarté!

    L’Océan amoureux de ces rives tranquilles
    Calme, en baisant leurs pieds, ses orageux transports,
    Et pressant dans ses bras ces golfes et ces îles,
    De son humide haleine en rafraîchit les bords.


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    Alphonse de LamartineRecueil : Nouvelles méditations poétiques
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