1. En envoyant un pot de fleurs

    Minuit au vieux beffroi : l’ombre dort, et la lune
    Se joue en l’aile noire et morne dont la nuit,
    Sombre corbeau, nous voile. Au ciel l’étoile fuit.
    - Mille voix du plaisir voltigent à moi : l’une

    M’apporte ris, baisers, chants de délire : suit
    Une fanfare où Strauss fait tournoyer la brune
    Au pied leste, au sein nu, que sa jupe importune.
    - Tes masques ! carnaval ! tes grelots ! joyeux bruit ! -

    Et moi, je dors d’un oeil, et je vous dis, Marie,
    Qu’en son vase embaumé votre fleur est ravie
    D’éclore sous vos mains, et tressaille au bonheur

    De vivre et se faner un soir sur votre coeur !
    - Ah ! d’une aurore au soir dût s’envoler ma vie
    Comme un rêve, fleurette, oui, ton sort, je l’envie !

    Stéphane Mallarmé
    • 0
  2. Toast funèbre

    Ô de notre bonheur, toi, le fatal emblème !

    Salut de la démence et libation blême,
    Ne crois pas qu’au magique espoir du corridor
    J’offre ma coupe vide où souffre un monstre d’or !
    Ton apparition ne va pas me suffire :
    Car je t’ai mis, moi-même, en un lieu de porphyre.
    Le rite est pour les mains d’éteindre le flambeau
    Contre le fer épais des portes du tombeau
    Très simple de chanter l’absence du poëte,
    Que ce beau monument l’enferme tout entier :
    Si ce n’est que la gloire ardente du métier,
    Jusqu’à l’heure commune et vile de la cendre,
    Par le carreau qu’allume un soir fier d’y descendre,
    Retourne vers les feux du pur soleil mortel !

    Magnifique, total et solitaire, tel
    Tremble de s’exhaler le faux orgueil des hommes.
    Cette foule hagarde ! elle annonce : Nous sommes
    La triste opacité de nos spectres futurs.
    Mais le blason des deuils épars sur de vains murs,
    J’ai méprisé l’horreur lucide d’une larme,
    Quand, sourd même à mon vers sacré qui ne l’alarme,
    Quelqu’un de ces passants, fier, aveugle et muet,
    Hôte de son linceul vague, se transmuait
    En le vierge héros de l’attente posthume.
    Vaste gouffre apporté dans l’amas de la brume
    Par l’irascible vent des mots qu’il n’a pas dits,
    Le néant à cet Homme aboli de jadis :
    « Souvenir d’horizons, qu’est-ce, ô toi, que la Terre ? »
    Hurle ce songe; et, voix dont la clarté s’altère,
    L’espace a pour jouet le cri : « Je ne sais pas ! »

    Le Maître, par un oeil profond, a, sur ses pas,
    Apaisé de l’éden l’inquiète merveille
    Dont le frisson final, dans sa voix seule, éveille
    Pour la Rose et le Lys le mystère d’un nom.
    Est-il de ce destin rien qui demeure, non ?
    Ô vous tous! oubliez une croyance sombre.
    Le splendide génie éternel n’a pas d’ombre.
    Moi, de votre désir soucieux, je veux voir,
    A qui s’évanouit, hier, dans le devoir,
    Idéal que nous font les jardins de cet astre,
    Survivre pour l’honneur du tranquille désastre
    Une agitation solennelle par l’air
    De paroles, pourpre ivre et grand calice clair,
    Que, pluie et diamant, le regard diaphane
    Resté là sur ces fleurs dont nulle ne se fane,
    Isole parmi l’heure et le rayon du jour !


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    Stéphane MallarméRecueil : Poésies
    • 0
  3. Les fenêtres

    Las du triste hôpital, et de l’encens fétide
    Qui monte en la blancheur banale des rideaux
    Vers le grand crucifix ennuyé du mur vide,
    Le moribond sournois y redresse un vieux dos,

    Se traîne et va, moins pour chauffer sa pourriture
    Que pour voir du soleil sur les pierres, coller
    Les poils blancs et les os de la maigre figure
    Aux fenêtres qu’un beau rayon clair veut hâler,

    Et la bouche, fiévreuse et d’azur bleu vorace,
    Telle, jeune, elle alla respirer son trésor,
    Une peau virginale et de jadis ! encrasse
    D’un long baiser amer les tièdes carreaux d’or.

    Ivre, il vit, oubliant l’horreur des saintes huiles,
    Les tisanes, l’horloge et le lit infligé,
    La toux; et quand le soir saigne parmi les tuiles,
    Son oeil, à l’horizon de lumière gorgé,


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    (il reste 6 strophes à lire)
    Stéphane MallarméRecueil : Poésies
    • 0
  4. Le guignon

    Au-dessus du bétail ahuri des humains
    Bondissaient en clartés les sauvages crinières
    Des mendieurs d’azur le pied dans nos chemins.

    Un noir vent sur leur marche éployé pour bannières
    La flagellait de froid tel jusque dans la chair,
    Qu’il y creusait aussi d’irritables ornières.

    Toujours avec l’espoir de rencontrer la mer,
    Ils voyageaient sans pain, sans bâtons et sans urnes,
    Mordant au citron d’or de l’idéal amer.

    La plupart râla dans les défilés nocturnes,
    S’enivrant du bonheur de voir couler son sang,
    Ô Mort le seul baiser aux bouches taciturnes !


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    (il reste 18 strophes à lire)
    Stéphane MallarméRecueil : Poésies
    • 0
  5. La Prison

    « Oh ! ne vous jouez plus d’un vieillard et d’un prêtre !
    « Étranger dans ces lieux, comment les reconnaître ?
    « Depuis une heure au moins, cet importun bandeau
    « Presse mes yeux souffrants de son épais fardeau.
    « Soin stérile et cruel ! car de ces édifices
    « Ils n’ont jamais tenté les sombres artifices.
    « Soldats ! vous outragez le ministre et le Dieu,
    « Dieu même que mes mains apportent dans ce lieu. »
    Il parle ; mais en vain sa crainte les prononce :
    Ces mots et d’autres cris se taisent sans réponse.
    On l’entraîne toujours en des détours savants.
    Tantôt crie à ses pieds le bois des ponts mouvants,
    Tantôt sa voix s’éteint à de courts intervalles,
    Tantôt fait retentir l’écho des vastes salles,
    Dans l’escalier tournant on dirige ses pas ;
    Il monte à la prison que lui seul ne voit pas,
    Et, les bras étendus, le vieux prêtre timide
    Tâte les murs épais du corridor humide.
    On s’arrête ; il entend le bruit des pas mourir,
    Sous de bruyantes clés des gonds de fer s’ouvrir.
    Il descend trois degrés sur la pierre glissante,
    Et, privé du secours de sa vue impuissante,
    La chaleur l’avertit qu’on éclaire ces lieux ;
    Enfin, de leur bandeau l’on délivre ses yeux.
    Dans un étroit cachot dont les torches funèbres
    Ont peine à dissiper les épaisses ténèbres,
    Un vieillard expirant attendait ses secours :
    Du moins ce fut ainsi qu’en un brusque discours
    Ses sombres conducteurs le lui firent entendre.
    Un instant, en silence, on le pria d’attendre.
    « Mon prince, dit quelqu’un, le saint homme est venu,
    « — Eh ! que m’importe, à moi ? » soupira l’inconnu.
    Cependant, vers le lit que deux lourdes tentures
    Voilent du luxe ancien de leurs pâles peintures,
    Le prêtre s’avança lentement, et, sans voir
    Le malade caché, se mit à son devoir.

    LE PRETRE.
    Écoutez-moi, mon fils.

    LE MOURANT.
    Hélas ! malgré ma haine,
    J’écoute votre voix, c’est une voix humaine :
    J’étais né pour l’entendre, et je ne sais pourquoi
    Ceux qui m’ont fait du mal ont tant d’attrait pour moi.
    Jamais je ne connus cette rare parole
    Qu’on appelle amitié, qui, dit-on, vous console ;
    Et les chants maternels qui charment vos berceaux
    N’ont jamais résonné sous mes tristes arceaux ;
    Et pourtant, lorsqu’un mot m’arriva moins sévère,
    Il ne fut pas perdu pour mon cœur solitaire.
    Mais, puisque vous m’aimez, ô vieillard inconnu,
    Pourquoi jusqu’à ce jour n’êtes-vous pas venu ?

    LE PRÊTRE.
    Ô, qui que vous soyez ! vous que tant de mystère,
    Avant le temps prescrit, sépara de la terre,
    Vous n’aurez plus de fers dans l’asile des morts :
    Si vous avez failli, rappelez les remords,
    Versez-les dans le sein du Dieu qui vous écoute ;
    Ma main du repentir vous montrera la route.
    Entrevoyez le Ciel par vos maux acheté :
    Je suis prêtre, et vous porte ici la liberté.
    De la confession j’accomplis l’œuvre sainte ;
    Le tribunal divin siège dans cette enceinte.
    Répondez, le pardon déjà vous est offert ;
    Dieu même


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    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
    • 0
  6. La Femme adultère

    L’adultère attend le soir et se dit :
    Aucun oeil ne me verra ; et il se
    cache le visage car la lumière est pour
    lui comme la mort.
    Job. ch.XXIV. v.15-17

    I

    « Mon lit est parfumé d’aloès et de myrrhe ;
    « L’odorant cinnamome et le nard de Palmyre
    « Ont chez moi de l’Egypte embaumé les tapis.
    « J’ai placé sur mon front et l’or et le lapis ;
    « Venez, mon bien-aimé, m’enivrer de délices
    « Jusqu’à l’heure où le jour appelle aux sacrifices :
    « Aujourd’hui que l’époux n’est plus dans la cité,
    « Au nocturne bonheur soyez don invité ;
    « Il est allé bien loin. » — C’était ainsi, dans l’ombre,
    Sur les toits aplanis et sous l’oranger sombre,
    Qu’une femme parlait, et son bras abaissé
    Montrait la porte étroite à l’amant empressé.
    Il a franchi le seuil où le cèdre s’entr’ouvre,
    Et qu’un verrou secret rapidement recouvre ;
    Puis ces mots ont frappé le cyprès des lambris :
    « Voilà ces yeux si purs dont mes yeux sont épris !
    « Votre front est semblable au lys de la vallée,
    « De vos lèvres toujours la rose est exhalée :
    « Que votre voix est douce et douces vos amours !
    « Oh ! quittez ces colliers et ces brillants atours ! »
    — Non ; ma main veut tarir cette humide rosée
    Que l’air sur vos cheveux a longtemps déposée :
    C’est pour moi que ce front s’est glacé sous la nuit !
    « — Mais ce cœur est brûlant, et l’amour l’a conduit.
    « Me voici devant vous, ô belle entre les belles !
    « Qu’importent les dangers ? que sont les nuits cruelles
    « Quand du palmier d’amour le fruit va se cueillir,
    « Quand sous mes doigts tremblants je le sens tressaillir ?
    - Oui Mais d’où vient ce cri, puis ces pas sur la pierre ?
    « — C’est un des fils d’Aaron qui sonne la prière.
    « Et quoi ! vous pâlissez ! Que le feu du baiser
    « Consume nos amours qu’il peut seul apaiser,
    « Qu’il vienne remplacer cette crainte farouche
    « Et fermer au refus la pourpre de ta bouche ! »
    On n’entendit plus rien, et les feux abrégés
    Dans les lampes d’airain moururent négligés.

    II


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    (il reste 8 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
    • 0
  7. Éloa, ou la sœur des Anges – Chant III – Chute

    D’où venez-vous, Pudeur, noble crainte, ô Mystère,
    Qu’au temps de son enfance a vu naître la terre,
    Fleurs de ses premiers jours qui germez parmi nous,
    Rose du Paradis ! Pudeur, d’où venez-vous ?
    Vous pouvez seule encor remplacer l’innocence,
    Mais l’arbre défendu vous a donné naissance ;
    Au charme des vertus votre charme est égal,
    Mais vous êtes aussi le premier pas du mal ;
    D’un chaste vêtement votre sein se décore :
    Ève avant le serpent n’en avait pas encore ;
    Et, si le voile pur orne votre maintien,
    C’est un voile toujours, et le crime a le sien ;
    Tout vous trouble, un regard blesse votre paupière,
    Mais l’enfant ne craint rien, et cherche la lumière.
    Sous ce pouvoir nouveau, la Vierge fléchissait,
    Elle tombait déjà, car elle rougissait ;
    Déjà presque soumise au joug de l’Esprit sombre,
    Elle descend, remonte, et redescend dans l’ombre.
    Telle on voit la perdrix voltiger et planer
    Sur des épis brisés qu’elle voudrait glaner,
    Car tout son nid l’attend ; si son vol se hasarde,
    Son regard ne peut fuir celui qui la regarde
    Et c’est le chien d’arrêt qui, sombre surveillant,
    La suit, la suit toujours d’un oeil fixe et brillant.

    Ô des instants d’amour ineffable délire !
    Le cœur répond au cœur comme l’air à la lyre.
    Ainsi qu’un jeune amant, interprète adoré,
    Explique le désir par lui-même inspiré,
    Et contre la pudeur aidant sa bien-aimée,
    Entraînant dans ses bras sa faiblesse charmée,
    Tout enivré d’espoir, plus qu’à demi vainqueur,
    Prononce les serments qu’elle fait dans son cœur,
    Le prince des Esprits, d’une voix oppressée,
    De la Vierge timide expliquait la pensée.
    Éloa, sans parler, disait : « Je suis à toi. » ;
    Et l’Ange ténébreux dit tout bas : « Sois à moi !
    « Sois à moi, sois ma sœur, je t’appartiens moi-même ;
    Je t’ai bien méritée, et dès longtemps je t’aime,
    Car je t’ai vue un jour. Parmi les fils de l’air
    Je me mêlais, voilé comme un soleil d’hiver.
    Je revis une fois l’ineffable contrée,
    Des peuples lumineux la patrie azurée,
    Et n’eus pas un regret d’avoir quitté ces lieux
    Où la crainte toujours siège parmi les Dieux.
    Toi seule m’apparus comme une jeune étoile
    Qui de la vaste nuit perce à l’écart le voile ;
    Toi seule me parus ce qu’on cherche toujours,
    Ce que l’homme poursuit dans l’ombre de ses jours,
    Le dieu qui du bonheur connaît seul le mystère,
    Et la Reine qu’attend mon trône solitaire.
    Enfin, par ta présence, habile à me charmer,
    Il me fut révélé que je pouvais aimer.

    « Soit que tes yeux, voilés d’une ombre de tristesse,
    Aient entendu les miens qui les cherchaient sans cesse,
    Soit que ton origine, aussi douce que toi,
    T’ait fait une patrie un peu plus près de moi,
    Je ne sais, mais depuis l’heure qui te vit naître,
    Dans tout être créé j’ai cru te reconnaître ;
    J’ai trois fois en pleurant passé dans l’Univers ;
    Je te cherchais partout : dans un souffle des airs,
    Dans un rayon tombé du disque de la lune,
    Dans l’étoile qui fuit le ciel qui l’importune,
    Dans l’arc-en-ciel, passage aux Anges familier,
    Ou sur le lit moelleux des neiges du glacier ;
    Des parfums de ton vol je respirais la trace ;
    En vain j’interrogeai les globes de l’espace,
    Du char des astres purs j’obscurcis les essieux,
    Je voilai leurs rayons pour attirer tes yeux,
    J’osai même, enhardi par mon nouveau délire,
    Toucher les fibres d’or de la céleste lyre.
    Mais tu n’entendis rien, mais tu ne me vis pas.
    Je revins à la terre, et je glissai mes pas
    Sous les abris de l’homme où tu reçus naissance.
    Je croyais t’y trouver protégeant l’innocence,
    Au berceau balancé d’un enfant endormi,
    Rafraîchissant sa lèvre avec un souffle ami ;
    Ou bien comme un rideau développant ton aile,
    Et gardant contre moi, timide sentinelle,
    Le sommeil de la vierge aux côtés de sa sœur,
    Qui, rêvant, sur son sein la presse avec douceur.
    Mais seul je retournai sous ma belle demeure,
    J’y pleurai comme ici, j’y gémis, jusqu’à l’heure
    Où le son de ton vol m’émut, me fit trembler,
    Comme un prêtre qui sent que son Dieu va parler. »

    Il disait ; et bientôt comme une jeune reine,
    Qui rougit de plaisir au nom de souveraine,
    Et fait à ses sujets un geste gracieux,
    Ou donne à leurs transports un regard de ses yeux,
    Éloa, soulevant le voile de sa tête,
    Avec un doux sourire à lui parler s’apprête,
    Descend plus près de lui, se penche, et mollement
    Contemple avec orgueil son immortel amant.
    Son beau sein, comme un flot qui sur la rive expire,
    Pour la première fois se soulève et soupire ;
    Son bras, comme un lis blanc sur le lac suspendu,
    S’approche sans effroi lentement étendu ;
    Sa bouche parfumée en s’ouvrant semble éclore,
    Comme la jeune rose aux faveurs de l’aurore,
    Quand, le matin lui verse une fraîche liqueur,
    Et qu’un rayon du jour entre jusqu’à son cœur.
    Elle parle, et sa voix dans un beau son rassemble
    Ce que les plus doux bruits auraient de grâce ensemble ;
    Et la lyre accordée aux flûtes dans les bois,
    Et l’oiseau qui se plaint pour la première fois,
    Et la mer quand ses flots apportent sur la grève
    Les chants du soir aux pieds du voyageur qui rêve,
    Et le vent qui se joue aux cloches des hameaux,
    Ou fait gémir les joncs de la fuite des eau :
    « Puisque vous êtes beau, vous êtes bon, sans doute ;
    Car, sitôt que des Cieux une âme prend la route,
    Comme un saint vêtement nous voyons sa bonté
    Lui donner en entrant l’éternelle beauté.
    Mais pourquoi vos discours m’inspirent-ils la crainte ?
    Pourquoi sur votre front tant de douleur empreinte ?
    Comment avez-vous pu descendre du Saint Lieu ?
    Et comment m’aimez-vous, si vous n’aimez pas Dieu ? »


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    (il reste 10 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
    • 0
  8. Éloa, ou la sœur des Anges – Chant I – Naissance

    C’est le serpent, dit-elle, je l’ai écouté,
    et il m’a trompée.
    Genèse.

    Il naquit sur la terre un Ange, dans le temps
    Où le Médiateur sauvait ses habitants.
    Avec sa suite obscure et comme lui bannie,
    Jésus avait quitté les murs de Béthanie ;
    À travers la campagne il fuyait d’un pas lent,
    Quelquefois s’arrêtait, priant et consolant,
    Assis au bord d’un champ le prenait pour symbole,
    Ou du Samaritain disait la parabole,
    La brebis égarée, ou le mauvais pasteur,
    Ou le sépulcre blanc pareil à l’imposteur ;
    Et, de là, poursuivant sa paisible conquête,
    De la Chananéenne écoutait la requête,
    À la fille sans guide enseignait ses chemins,
    Puis aux petits enfants il imposait les mains.
    L’aveugle-né voyait, sans pouvoir le comprendre,
    Le lépreux et le sourd se toucher et s’entendre,
    Et tous, lui consacrant des larmes pour adieu,
    Ils quittaient le désert où l’on exilait Dieu.
    Fils de l’homme et sujet aux maux de la naissance,
    Il les commençait tous par le plus grand, l’absence,
    Abandonnant sa ville et subissant l’Édit,
    Pour accomplir en tout ce qu’on avait prédit.

    Or, pendant ces temps-là, ses amis en Judée
    Voyaient venir leur fin qu’il avait retardée :
    Lazare, qu’il aimait et ne visitait plus,
    Vint à mourir, ses jours étant tous révolus.
    Mais l’amitié de Dieu n’est-elle pas la vie ?
    Il partit dans la nuit ; sa marche était suivie
    Par les deux jeunes sœurs du malade expiré,
    Chez qui dans ses périls il s’était retiré.
    C’étaient Marthe et Marie ; or Marie était celle
    Qui versa les parfums et fit blâmer son zèle.
    Tous s’affligeaient ; Jésus disait en vain : « Il dort. »
    Et lui-même, en voyant le linceul et le mort,
    Il pleura. — Larme sainte à l’amitié donnée,
    Oh ! vous ne fûtes point aux vents abandonnée !
    Des Séraphins penchés l’urne de diamant,
    Invisible aux mortels, vous reçut mollement,
    Et comme une merveille, au Ciel même étonnante,
    Aux pieds de l’Éternel vous porta rayonnante.
    De l’oeil toujours ouvert un regard complaisant
    Émut et fit briller l’ineffable présent ;
    Et l’Esprit-Saint sur elle épanchant sa puissance,
    Donna l’âme et la vie à la divine essence.
    Comme l’encens qui brûle aux rayons du soleil
    Se change en un feu pur, éclatant et vermeil,
    On vit alors du sein de l’urne éblouissante
    S’élever une forme et blanche et grandissante,
    Une voix s’entendit qui disait : « Éloa ! »
    Et l’Ange apparaissant répondit : « Me voilà. »

    Toute parée, aux yeux du Ciel qui la contemple,
    Elle marche vers Dieu comme une épouse au Temple ;
    Son beau front est serein et pur comme un beau lis,
    Et d’un voile d’azur il soulève les plis ;
    Ses cheveux, partagés comme des gerbes blondes,
    Dans les vapeurs de l’air perdent leurs molles ondes,
    Comme on voit la comète errante dans les cieux
    Fondre au sein de la nuit ses rayons gracieux ;
    Une rose aux lueurs de l’aube matinale
    N’a pas de son teint frais la rougeur virginale ;
    Et la lune, des bois éclairant l’épaisseur,
    D’un de ses doux regards n’atteint pas la douceur.
    Ses ailes sont d’argent ; sous une pâle robe,
    Son pied blanc tour à tour se montre et se dérobe,
    Et son sein agité, mais à peine aperçu,
    Soulève les contours du céleste tissu.
    C’est une femme aussi, c’est une Ange charmante ;
    Car ce peuple d’Esprits, cette famille aimante,
    Qui, pour nous, près de nous, prie et veille toujours,
    Unit sa pure essence en de saintes amours :
    L’Archange Raphaël, lorsqu’il vint sur la Terre,
    Sous le berceau d’Éden conta ce doux mystère.
    Mais nulle de ces sœurs que Dieu créa pour eux
    N’apporta plus de joie au ciel des Bienheureux.
    Les Chérubins brûlants qu’enveloppent six ailes,
    Les tendres Séraphins, dieux des amours fidèles,
    Les Trônes, les Vertus, les Princes, les Ardeurs,
    Les Dominations, les Gardiens, les Splendeurs,
    Et les Rêves pieux, et les saintes Louanges,
    Et tous les Anges purs, et tous les grands Archanges,
    Et tout ce que le Ciel renferme d’habitants,
    Tous, de leurs ailes d’or voilés en même temps,
    Abaissèrent leurs fronts jusqu’à ses pieds de neige,
    Et les Vierges ses sœurs, s’unissant en cortège,
    Comme autour de la Lune on voit les feux du soir,
    Se tenant par la main, coururent pour la voir.
    Des harpes d’or pendaient à leur chaste ceinture ;
    Et des fleurs qu’au Ciel seul fit germer la nature,
    Des fleurs qu’on ne voit pas dans l’Été des humains,
    Comme une large pluie abondaient sous leurs mains.


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    (il reste 7 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
    • 0
  9. Les Destinées

    C'était écrit !

    Depuis le premier jour de la création,
    Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée
    Pesaient sur chaque tête et sur toute action.

    Chaque front se courbait et traçait sa journée,
    Comme le front d'un bœuf creuse un sillon profond
    Sans dépasser la pierre où sa ligne est bornée.

    Ces froides déités liaient le joug de plomb
    Sur le crâne et les yeux des hommes leurs esclaves,
    Tous errants, sans étoile, en un désert sans fond ;


    Lire le poème "Les Destinées" en entier
    (il reste 39 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Les Destinées
    • 1
  10. La Flûte

    I

    Un jour je vis s'asseoir au pied de ce grand arbre
    Un Pauvre qui posa sur ce vieux banc de marbre
    Son sac et son chapeau, s'empressa d'achever
    Un morceau de pain noir, puis se mit à rêver.
    Il paraissait chercher dans les longues allées
    Quelqu'un pour écouter ses chansons désolées ;
    Il suivait à regret la trace des passants
    Rares et qui, pressés, s'en allaient en tous sens.
    Avec eux s'enfuyait l'aumône disparue,

    Prix douteux d'un lit dur en quelque étroite rue
    Et d'un amer souper dans un logis malsain.
    Cependant il tirait lentement de son sein,
    Comme se préparait au martyre un apôtre,
    Les trois parts d'une Flûte et liait l'une à l'autre
    Essayait l'embouchure à son menton tremblant,
    Faisait mouvoir la clef, l'épurait en soufflant,
    Sur ses genoux ployés frottait le bois d'ébène,
    Puis jouait. — Mais son front en vain gonflait sa veine,
    Personne autour de lui pour entendre et juger
    L'humble acteur d'un public ingrat et passager.
    J'approchais une main du vieux chapeau d'artiste
    Sans attendre un regard de son œil doux et triste
    En ce temps, de révolte et d'orgueil si rempli ;
    Mais, quoique pauvre, il fut modeste et très poli.

    II


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    (il reste 19 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Les Destinées
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