1. Oh ! les yeux adorés

    Oh ! les yeux adorés ne sont pas ceux qui virent
    Qu'on les aimait, ? alors qu'on en mourait tout bas !
    Les rêves les plus doux ne sont pas ceux que firent
    Deux êtres, cœur à cœur et les bras dans les bras !
    Les bonheurs les plus chers à notre âme assouvie
    Ne sont pas ceux qu'on pleure après qu'ils sont partis ;
    Mais les plus beaux amours que l'on eut dans la vie
    Du cœur ne sont jamais sortis !

    Ils sont là, vivent là, durent là. ? Les années
    Tombent sur eux en vain. On les croit disparus,
    Perdus, anéantis, au fond des destinées !
    Et le Destin, c'est eux, qui semblaient n'être plus !

    On a dix fois aimé depuis eux. ? La jeunesse
    A coulé, fastueuse et brûlante, ? et le Temps
    Amène un soir d'hiver, par la main, la Vieillesse,
    Qui nous prend, elle ! par les flancs !

    Mais ces flancs terrassés qu'on croyait sans blessure
    En ont une depuis qu'ils respirent, hélas !
    D'un trait mal appuyé, légère égratignure,
    Qui n'a jamais guéri, mais qui ne saignait pas !
    Ce n'était rien le pli de ces premières roses
    Qu'on s'écrase au printemps sur le cœur, quand il bout
    Ah ! dans ce cœur combien il a passé de choses !
    Mais ce rien resté c'était tout !


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    Jules Barbey d'AurevillyRecueil : Poussières
    • 6
  2. Les Spectres

    À M. B.

    Vous les connaissez bien ces amants des clairières,
    Ces spectres, revenant, de la tombe transis,
    Sous la lune bleuâtre et ses pâles lumières
    Ils dansent dans les cimetières,
    Mais dans mon cœur, ils sont assis.

    Ils sont là, tous, assis avec mélancolie,
    Dans l'immobilité des morts, sous leurs tombeaux :
    Et pâles et navrés, croyant qu'on les oublie,
    Ils ne se doutent pas qu'ils sont pour nous la Vie,
    Plus puissants qu'elle et bien plus beaux !

    O spectres des amours finis, — spectres de femmes,
    Qui faites nos regrets pires que des remords
    Vous ne revenez pas que la nuit dans nos âmes
    Mais des jours les plus clairs vous noircissez les flammes
    Et, morts, faites de nous des morts !


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    Jules Barbey d'AurevillyRecueil : Poussières
    • 1
  3. Oh ! comme tu vieillis !

    Oh ! comme tu vieillis ! tu n'en es pas moins belle ;
    Ton front au poids des ans refuse de fléchir.
    La rose de ta lèvre est peut-être éternelle,
    Puisque pleurs ni baisers, rien n'a pu la flétrir !
    Oh ! comme tu vieillis ! Je te retrouve toute,
    Comme autrefois, — après deux ans d'amour cueillis !
    Mais sur ce cœur à toi, ton cœur frissonne et doute
    Pauvre enfant, comme tu vieillis !

    Jules Barbey d'AurevillyRecueil : Poussières
    • 0
  4. La Maîtresse rousse

    Je pris pour maître, un jour, une rude maîtresse,
    Plus fauve qu'un jaguar, plus rousse qu'un lion !
    Je l'aimais ardemment, âprement, sans tendresse,
    Avec possession plus qu'adoration !
    C'était ma rage, à moi ! la dernière folie
    Qui saisit, ? quand, touché par l'âge et le malheur,
    On sent au fond de soi la jeunesse finie
    Car le soleil des jours monte encor dans la vie,
    Qu'il s'en va baissant dans le cœur !

    Je l'aimais et jamais je n'avais assez d'elle !
    Je lui disais : « Démon des dernières amours,
    Salamandre d'enfer, à l'ivresse mortelle,
    Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours !

    Verse-moi dans tes feux les feux que je regrette,
    Ces beaux feux qu'autrefois j'allumais d'un regard !
    Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,
    Et, puisqu'il faut mourir, que je meure, ô Fillette !
    Sous tes morsures de jaguar ! »

    Alors je la prenais, dans son corset de verre,
    Et sur ma lèvre en feu, qu'elle enflammait encor,
    J'aimais à la pencher, coupe ardente et légère,
    Cette rousse beauté, ce poison dans de l'or !
    Et c'étaient des baisers ! Jamais, jamais vampire
    Ne suça d'une enfant le cou charmant et frais
    Comme moi je suçais, ô ma rousse hétaïre,
    La lèvre de cristal où buvait mon délire
    Et sur laquelle tu brûlais !


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    Jules Barbey d'AurevillyRecueil : Poussières
    • 3
  5. Le Buste jaune

    A mon grand ami
    le comte Roselly de Lorgues

    Le Jour meurt, — et la Nuit met le pied sur sa tombe
    Avec le noir orgueil d'avoir tué le Jour.
    De la patère au sphinx l'épais rideau retombe,
    Et le salon désert dans son vaste pourtour
    A pris des airs de catacombe.

    Et les volets fermés par-dessus le rideau
    Ont fait comme un cercueil à ma sombre pensée
    Je suis seul comme un mort ; — et la lampe baissée
    Sous son capuchon noir près de moi déposée
    Semble un moine sur un tombeau.

    Et les vases d'albâtre au fond des encoignures
    Blêmissent vaporeux, mais paraissent encor.
    Rien ne fait plus bouger les plis lourds des tentures
    Tout se tait, — excepté le vent du corridor
    Qui pleure aussi sur les toitures !


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    Jules Barbey d'AurevillyRecueil : Poussières
    • 1
  6. La Haine du soleil

    À Mademoiselle Louise Read.

    Un soir, j'étais debout, auprès d'une fenêtre
    Contre la vitre en feu j'avais mon front songeur,
    Et je voyais, là-bas, lentement disparaître
    Un soleil embrumé qui mourait sans splendeur !
    C'était un vieux soleil des derniers soirs d'automne,
    Globe d'un rouge épais, de chaleur épuisé,
    Qui ne faisait baisser le regard à personne,
    Et qu'un aigle aurait méprisé !

    Alors, je me disais, en une joie amère :
    « Et toi, Soleil, aussi, j'aime à te voir sombrer !
    Astre découronné comme un roi de la terre,
    Tête de roi tondu que la nuit va cloîtrer ! »

    Demain, je le sais bien, tu sortiras des ombres !
    Tes cheveux d'or auront tout à coup repoussé !
    Qu'importe ! j'aurai cru que tu meurs quand tu sombres !
    Un moment je l'aurai pensé !


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    Jules Barbey d'AurevillyRecueil : Poussières
    • 3
  7. L’Échanson

    À Clary.

    Tu ne sais pas, Clary, quand, heureuse, ravie,
    Tu me tends ton épaule et ton front tour à tour,
    Que dans la double coupe où je puise la vie
    Il est un autre goût que celui de l'amour
    Ô ma chère Clary, tu ne sais pas sans doute
    Qu'il est derrière nous un funèbre Échanson
    Dont la main doit verser d'abord, goutte par goutte,
    Dans tout amour un froid poison.

    Dès que nous nous aimons, cet Échanson terrible
    Apparaît, ? et grandit, comme un spectre fatal ;
    Il ne nous quitte plus présent, quoique invisible,
    De l'amour partagé mystérieux vassal.

    Partout où nous allons, comme un sinistre Page,
    Il s'attache à nos pas, il se tient à nos flancs,
    Et l'horrible poison que d'abord il ménage
    Bientôt il le verse à torrents !


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    Jules Barbey d'AurevillyRecueil : Poussières
    • 1
  8. La Beauté

    À Armance.

    Eh quoi ! vous vous plaignez, vous aussi, de la vie !
    Vous avez des douleurs, des ennuis, des dégoûts !
    Un dard sans force aux yeux, sur la lèvre une lie,
    Et du mépris au cœur ! ? Hélas ! c'est comme nous !
    Lie aux lèvres ? ? poison, reste brûlant du verre ;
    Dard aux yeux ? ? rapporté mi-brisé des combats ;
    Et dans le cœur mépris ? ? Éternel Sagittaire
    Dont le carquois ne tarit pas !

    Vous avez tout cela, ? comme nous, ô Madame !
    En vain Dieu répandit ses sourires sur vous !
    La Beauté n'est donc pas tout non plus pour la femme
    Comme en la maudissant nous disions à genoux,

    Et comme tant de fois, dans vos soirs de conquête,
    Vous l'ont dit vos amants, en des transports perdus,
    Et que, pâle d'ennui, vous détourniez la tête,
    Ô Dieu ! n'y pensant déjà plus


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    Jules Barbey d'AurevillyRecueil : Poussières
    • 4
  9. Je vivais sans cœur

    Je vivais sans cœur, tu vivais sans flamme,
    Incomplets, mais faits pour un sort plus beau ;
    Tu pris de mes sens, je pris de ton âme,
    Et tous deux ainsi nous nous partageâme :
    Mais c'est toi qui fis le meilleur cadeau !

    Oui ! c'est toi, merci C'est toi, sainte femme,
    Qui m'as fait sentir le profond amour
    Je mis de ma nuit dans ta blancheur d'âme,
    Mais toi, dans la mienne, as mis le grand jour !

    Je tombais, tombais Cet ange fidèle
    Qui suit les cœurs purs ne me suivait pas
    Pour me soutenir me manquait son aile
    Mais Dieu m'entr'ouvrit ton cœur et tes bras !

    Et j'aime tes bras tes bras mieux qu'une aile ;
    Car une aile, hélas ! sert à nous quitter :
    L'ange ailé s'en va, lorsque Dieu l'appelle
    Tandis que des bras servent à rester !


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    Jules Barbey d'AurevillyRecueil : Poussières
    • 1
  10. À Roger de Beauvoir

    En lui envoyant la Bague d'Annibal

    Poète de cape et d'épée
    À qui n'a jamais résisté
    Ni la Muse ni la Beauté,
    Ni la Grâce désoccupée,
    Thaumaturge d'amour, qui peux d'une poupée
    Faire un démon de volupté !

    Tu redemandes cette histoire
    Qu'aux temps si fous de mon passé
    J'écrivis, un soir, de mémoire,
    Avec de l'encre rose et noire,
    Et la gaieté d'un cœur brisé.

    Revois ce portrait d'une femme
    Dont le sourire était mortel,
    Argile inaccessible aux chaleurs dé la flamme,
    Corps charmant, mais vide d'une âme
    C'est de la vengeance au pastel !


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    Jules Barbey d'AurevillyRecueil : Poussières
    • 3
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