Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresL’Échanson
À Clary.
Tu ne sais pas, Clary, quand, heureuse, ravie,
Tu me tends ton épaule et ton front tour à tour,
Que dans la double coupe où je puise la vie
Il est un autre goût que celui de l'amour
Ô ma chère Clary, tu ne sais pas sans doute
Qu'il est derrière nous un funèbre Échanson
Dont la main doit verser d'abord, goutte par goutte,
Dans tout amour un froid poison.Dès que nous nous aimons, cet Échanson terrible
Apparaît, ? et grandit, comme un spectre fatal ;
Il ne nous quitte plus présent, quoique invisible,
De l'amour partagé mystérieux vassal.Partout où nous allons, comme un sinistre Page,
Il s'attache à nos pas, il se tient à nos flancs,
Et l'horrible poison que d'abord il ménage
Bientôt il le verse à torrents !
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(il reste 7 strophes à lire)- 1
Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresLa Beauté
À Armance.
Eh quoi ! vous vous plaignez, vous aussi, de la vie !
Vous avez des douleurs, des ennuis, des dégoûts !
Un dard sans force aux yeux, sur la lèvre une lie,
Et du mépris au cœur ! ? Hélas ! c'est comme nous !
Lie aux lèvres ? ? poison, reste brûlant du verre ;
Dard aux yeux ? ? rapporté mi-brisé des combats ;
Et dans le cœur mépris ? ? Éternel Sagittaire
Dont le carquois ne tarit pas !Vous avez tout cela, ? comme nous, ô Madame !
En vain Dieu répandit ses sourires sur vous !
La Beauté n'est donc pas tout non plus pour la femme
Comme en la maudissant nous disions à genoux,Et comme tant de fois, dans vos soirs de conquête,
Vous l'ont dit vos amants, en des transports perdus,
Et que, pâle d'ennui, vous détourniez la tête,
Ô Dieu ! n'y pensant déjà plus
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(il reste 6 strophes à lire)- 4
Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresDébouclez-les, vos longs cheveux
Débouclez-les, vos longs cheveux de soie,
Passez vos mains sur leurs touffes d'anneaux,
Qui, réunis, empêchent qu'on ne voie
Vos longs cils bruns qui font vos yeux si beaux !
Lissez-les bien, puisque toutes pareilles
Négligemment deux boucles retombant
Roulent autour de vos blanches oreilles,
Comme autrefois, quand vous étiez enfant,
Quand vos seize ans ne vous avaient quittée
Pour s'en aller où tous nos ans s'en vont,
En nous laissant, dans la vie attristée,
Un cœur usé plus vite que le front !
Ah ! c'est alors que je vous imagine
Vous jetant toute aux bras de l'avenir,Sans larme aux yeux et rien dans la poitrine
Rien qui vous fît pleurer ou souvenir !Ah ! de ce temps montrez-moi quelque chose
En vous coiffant comme alors vous étiez ;
Que je vous voie ainsi, que je repose
Sur vos seize ans mes yeux de pleurs mouillés- 0
Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresChanson
Oui ! restons masqués pour le monde !
Il ne vaut pas ce qu'il verrait
Dans notre intimité profonde,
S'il en surprenait le secret !
Il en abuserait, sans doute ;
Il est si cruel et si bas !
Ma Clara, pour toi je redoute
Ce que, toi, tu ne connais pas !Toi, tu ne connais de la vie
Que ce qu'en a rêvé ton cœur
Mais moi, Clara, je m'en défie
Je sais ce qu'elle a de menteur.Je sais combien font de blessures
Les cœurs jaloux aux cœurs heureux
Nos masques seront nos armures !
Masquons-nous, Clara, tu le veux !Glace tes yeux charmants que j'aime ;
Fais mieux, ma Clara ! — remplis-les
De dédain, de cruauté même
Ris de moi, je te le permets !
Que jamais on ne puisse dire :
« Voyez ! ils se font les yeux doux !
« Ils ont l'un sur l'autre un empire »
Masquons-nous, Clara, masquons-nous !
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internauteRecueil : PoussièresÀ qui rêves-tu
À qui rêves-tu si tu rêves,
Front bombé que j'adore et voudrais entr'ouvrir,
Entr'ouvrir d'un baiser pénétrant comme un glaive,
Pour voir si c'est à moi, — que tu fais tant souffrir !
O front idolâtré, mais fermé, — noir mystère,
Plus noir que ces yeux noirs qui font la Nuit en moi,
Et dont le sombre feu nourrit et désespère
L'amour affreux que j'ai pour toi !Je n'ai su jamais si tu penses,
Si tu sens, — si ton cœur bat comme un autre cœur,
Et s'il est quelque chose au fond de ton silence
Obstinément gardé, cruellement boudeur !Non ! je n'ai jamais su s'il était dans ton âme
Une place où plus tard pût naître un sentiment,
Ou si tu dois rester une enfant, quoique femme,
Une enfant ! pas même ! — un néant !Un néant qui semble la vie !
Mais qui fait tout oser aux cœurs comme le mien ;
Car l'être inanimé qu'on aime, nous défie !
On brûlerait le marbre en l'aimant ! — Mais le rien ! !
Le rien vêtu d'un corps *
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Antonin ArtaudRévolte contre la poésie
Nous n'avons jamais écrit qu'avec la mise en incarnation de l'âme, mais elle était déjà faite, et pas par nous-mêmes, quand nous sommes entrés dans la poésie.
Le poète qui écrit s'adresse au Verbe et le Verbe a ses lois. Il est dans l'inconscient du poète de croire automatiquement à ces lois. Il se croit libre et il ne l'est pas.Il y a quelque chose derrière sa tête, autour de ses oreilles de sa pensée. Quelque chose est en germe dans sa nuque, où il était déjà quand il a commencé. Il est le fils de ses oeuvres, peut-être, mais ses oeuvres ne sont pas de lui, car ce qui était de lui-même dans sa poésie, ce n'est pas lui qui l'y avait mis, mais cet inconscient producteur de la vie qui l'avait désigné pour être son poète et qu'il n'avait pas désigné lui. Et qui ne fut jamais bien disposé pour lui.
Je ne veux pas être le poète de mon poète, de ce moi qui a voulu me choisir poète, mais le poète créateur, en rébellion contre le moi et le soi. Et je me souviens de la rébellion antique contre les formes qui venaient sur moi.
C'est par révolte contre le moi et le soi que je me suis débarrassé de toutes les mauvaises incarnations du Verbe qui ne furent jamais pour l'homme qu'un compromis de lâcheté et d'illusion et je ne sais quelle fornication abjecte entre la lâcheté et l'illusion. Je ne veux pas d'un verbe venu de je ne sais quelle libido astrale et qui fut toute consciente aux formations de mon désir en moi.
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Antonin ArtaudInvocation à la Momie
Ces narines d'os et de peau
par où commencent les ténèbres
de l'absolu, et la peinture de ces lèvres
que tu fermes comme un rideauEt cet or que te glisse en rêve
la vie qui te dépouille d'os,
et les fleurs de ce regard faux
par où tu rejoins la lumièreMomie, et ces mains de fuseaux
pour te retourner les entrailles,
ces mains où l'ombre épouvantable
prend la figure d'un oiseauTout cela dont s'orne la mort
comme d'un rite aléatoire,
ce papotage d'ombres, et l'or
où nagent tes entrailles noires
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Antonin ArtaudRecueil : Suppôts et suppliciationsC’est l’ordre de la cochonnerie criminelle
C'est l'ordre de la cochonnerie criminelle, mentale qui a
provoqué la formation des corps,
et elle était morale, augurale et préputiale,
car le mental de corps
c'est de la couille en bande
et de l'esprit à troude,
et tout cela ne fut jamais qu'un corps.
La masse
agit par un bisquille
et petandi mora trosquille
et tranchati lima mimille
et tematille maro pistille
parce que jamais un geste n'a pu être fait sans un corps,
ni une pensée avoir lieu sans un corps,
et plus il y a de corps plus il y a de pensée,
et plus il y a de pensée et moins il y a de corps,
alors il faut tuer la pensée pour le corps,
et il n'y a pas d'esprit
et je n'ai pas d'esprit
et je suis inintelligible
et je n'entre jamais sans inintelligible
attaché comme un nouveau corps
à l'aisselle de mes pieds morts,
et ils carapatent les pieds qui pensent,
ce n'est pas de la pensée mais de la panse,
et jamais je n'ai eu d'esprit,
et si tu dis: Jamais d'esprit, non, jamais d'esprit de ta vie,
dieu qui parles dans mon corps,
je te
parce que tu ne crois pas au corps,
et même ici pour ce discours,
apprête-toi à quelque chose.
Car si l'esprit ni la pensée existent, alors il ne fallait pas
en parler.
il n'aurait jamais fallu en parler.Moi je n'ai pas d'esprit,
je ne suis qu'un corps.- 3
Antonin ArtaudRecueil : L'Ombilic des LimbesL’amour sans trêve
Ce triangle d'eau qui a soif
cette route sans écriture
Madame, et le signe de vos mâtures
sur cette mer où je me noieLes messages de vos cheveux
le coup de fusil de vos lèvres
cet orage qui m'enlève
dans le sillage de vos yeux.Cette ombre enfin, sur le rivage
où la vie fait trêve, et le vent,
et l'horrible piétinement
de la foule sur mon passage.Quand je lève les yeux vers vous
on dirait que le monde tremble,
et les feux de l'amour ressemblent
aux caresses de votre époux.- 1
Antonin ArtaudRecueil : L'Ombilic des LimbesPoète noir
Poète noir, un sein de pucelle
te hante,
poète aigri, la vie bout
et la ville brûle,
et le ciel se résorbe en pluie,
ta plume gratte au coeur de la vie.Forêt, forêt, des yeux fourmillent
sur les pignons multipliés ;
cheveux d'orage, les poètes
enfourchent des chevaux, des chiens.Les yeux ragent, les langues tournent
le ciel afflue dans les narines
comme un lait nourricier et bleu ;
je suis suspendu à vos bouches
femmes, coeurs de vinaigre durs.- 3