Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresTe souviens-tu ?
Te souviens-tu du soir, où près de la fenêtre
Ouverte d'un salon plein de joyeux ébats,
Tu n'avais pas seize ans les avais-tu ? peut-être
Sous le rideau tombé, nous nous parlions tout bas ?
Ce n'était pas l'amour que t'exprimait ma bouche,
Mon cœur était trop vieux, trop glacé, trop hautain
Pour parler à ton cœur ; mais, prophète farouche,
Je te prédisais ton destin.Et toi, tu m'écoutais, sur la barre accoudée ;
Tu me montrais ta nuque, en me cachant ton front,
Et tu restais muette à la cruelle idée
De ce premier amour qui, t'ayant possédée,Deviendra mon dernier affront !
Nuit, ciel, jardin, massifs, dehors tout était sombre,
Et tu regardais dans ce noir.
Mais ton cœur de seize ans avait encor plus d'ombre
Et là, comme dehors, tu ne pouvais rien voir !Mais moi, moi j'y voyais ! mes yeux perçaient le voile
Qui te cachait ton avenir,
Et je voyais au loin monter l'affreuse étoile
De ce premier amour qui pour toi doit venir !
Je te disais alors : « Il va bientôt paraître
Celui-là qui prendra d'autorité vos jours !
Mais moi qui ne veux pas vous voir subir un maître,
J'aurai disparu pour toujours ! »
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Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresSi j’avais, sous ma mantille
Si j'avais, sous ma mantille,
Cet œil gris de lin,
Et cette svelte cheville
Dans mon svelte brodequin ;Si j'avais ta morbidesse,
Tes cheveux dorés,
Retombant en double tresse
Jusque sur mes reins cambrés !Si j'avais, ô ma pensée,
Dans mon corset blanc,
Ta blonde épaule irisée
D'un duvet étincelant !.
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Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresSi tu pleures jamais
Si tu pleures jamais, que ce soit en silence ;
Si l'on te voit pleurer, essuie au moins tes pleurs !
Car tu ne peux trouver au fond de ta souffrance
Le calme fier qui naît des injustes douleurs.Non ! tu ne le peux pas. Si ta vie est brisée,
Qui me brisa le cœur où tu vivais ? Dis-moi,
Dis-moi qui l'a voulu, si je t'ai délaissée ?
Tes pleurs amers et vains n'accuseraient que toi !Les femmes sont ainsi ! Que je t'eusse trahie,
Tu reviendrais m'offrir à genoux mon pardon.
Si tu m'aimais, pourquoi cette triste folie
D'implorer de l'amour la fuite et l'abandon ?Mon orgueil t'obéit sans risquer un murmure.
A ce monde sans cœur je cache mes regrets ;
Sous un dédain léger je voile ma torture,
Et si bien — que toi-même aussi t'y tromperais !
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Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresOh ! pourquoi voyager ?
« Oh ! pourquoi voyager ? » as-tu dit. C'est que l'âme
Se prend de longs ennuis et partout et toujours ;
C'est qu'il est un désir, ardent comme une flamme,
Qui, nos amours éteints, survit à nos amours !
C'est qu'on est mal ici ! ? Comme les hirondelles,
Un vague instinct d'aller nous dévore à mourir ;
C'est qu'à nos cœurs, mon Dieu ! vous avez mis des ailes.
Voilà pourquoi je veux partir !C'est que le cœur hennit en pensant aux voyages,
Plus fort que le coursier qui sellé nous attend ;
C'est qu'il est dans le nom des plus lointains rivages
Des charmes sans pareils pour celui qui l'entend ;Irrésistible appel, ranz des vaches pour l'âme
Qui cherche son pays perdu ? dans l'avenir ;
C'est fier comme un clairon, doux comme un chant de femme.
Voilà pourquoi je veux partir !C'est que toi, pauvre enfant, et si jeune et si belle,
Qui vivais près de nous et couchais sur nos cœurs,
Tu n'as pas su dompter cette force rebelle
Qui nous jeta vers toi pour nous pousser ailleurs !
Tu n'as plus de mystère au fond de ton sourire,
Nous le connaissons trop pour jamais revenir ;
La chaîne des baisers se rompt, ? l'amour expire
Voilà pourquoi je veux partir !
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Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresOh ! les yeux adorés
Oh ! les yeux adorés ne sont pas ceux qui virent
Qu'on les aimait, ? alors qu'on en mourait tout bas !
Les rêves les plus doux ne sont pas ceux que firent
Deux êtres, cœur à cœur et les bras dans les bras !
Les bonheurs les plus chers à notre âme assouvie
Ne sont pas ceux qu'on pleure après qu'ils sont partis ;
Mais les plus beaux amours que l'on eut dans la vie
Du cœur ne sont jamais sortis !Ils sont là, vivent là, durent là. ? Les années
Tombent sur eux en vain. On les croit disparus,
Perdus, anéantis, au fond des destinées !
Et le Destin, c'est eux, qui semblaient n'être plus !On a dix fois aimé depuis eux. ? La jeunesse
A coulé, fastueuse et brûlante, ? et le Temps
Amène un soir d'hiver, par la main, la Vieillesse,
Qui nous prend, elle ! par les flancs !Mais ces flancs terrassés qu'on croyait sans blessure
En ont une depuis qu'ils respirent, hélas !
D'un trait mal appuyé, légère égratignure,
Qui n'a jamais guéri, mais qui ne saignait pas !
Ce n'était rien le pli de ces premières roses
Qu'on s'écrase au printemps sur le cœur, quand il bout
Ah ! dans ce cœur combien il a passé de choses !
Mais ce rien resté c'était tout !
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Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresLes Spectres
À M. B.
Vous les connaissez bien ces amants des clairières,
Ces spectres, revenant, de la tombe transis,
Sous la lune bleuâtre et ses pâles lumières
Ils dansent dans les cimetières,
Mais dans mon cœur, ils sont assis.Ils sont là, tous, assis avec mélancolie,
Dans l'immobilité des morts, sous leurs tombeaux :
Et pâles et navrés, croyant qu'on les oublie,
Ils ne se doutent pas qu'ils sont pour nous la Vie,
Plus puissants qu'elle et bien plus beaux !O spectres des amours finis, — spectres de femmes,
Qui faites nos regrets pires que des remords
Vous ne revenez pas que la nuit dans nos âmes
Mais des jours les plus clairs vous noircissez les flammes
Et, morts, faites de nous des morts !
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Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresLe Vieux Goëland
À Léon Ostrowski.
C'était un fier oiseau, farouche et solitaire,
Au bec crochu d'or pâle, aux pieds d'ambre, à l'œil clair,
Arraché tout vivant au rocher, son repaire,
Aux flots verts, à la nue, aux brisans, au grand air !
Ils l'avaient pris dans un de ces jours de tempête
Où Satan, sur les mers, déchaîne son Sabbat
Un harpon lui cassa l'aile au lieu de la tête
Et ils en firent un forçat !Dans le fond d'une cour aux quatre angles de pierre,
Ils l'avaient interné, ce sauvage reclus,
Qui restait, toujours l'œil rentré sous sa paupière,
Comme un rêveur qui songe à ce qu'il ne voit plus !Oh ! lui, qui quand la mer se creusait en abîmes
Se plongeait dans sa courbe et remontait au jour,
Comme il a dû souffrir, ce fils des pics sublimes,
Des pierres plates de sa cour !
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Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresLa Maîtresse rousse
Je pris pour maître, un jour, une rude maîtresse,
Plus fauve qu'un jaguar, plus rousse qu'un lion !
Je l'aimais ardemment, âprement, sans tendresse,
Avec possession plus qu'adoration !
C'était ma rage, à moi ! la dernière folie
Qui saisit, ? quand, touché par l'âge et le malheur,
On sent au fond de soi la jeunesse finie
Car le soleil des jours monte encor dans la vie,
Qu'il s'en va baissant dans le cœur !Je l'aimais et jamais je n'avais assez d'elle !
Je lui disais : « Démon des dernières amours,
Salamandre d'enfer, à l'ivresse mortelle,
Quand les cœurs sont si froids, embrase-moi toujours !Verse-moi dans tes feux les feux que je regrette,
Ces beaux feux qu'autrefois j'allumais d'un regard !
Rajeunis le rêveur, réchauffe le poète,
Et, puisqu'il faut mourir, que je meure, ô Fillette !
Sous tes morsures de jaguar ! »Alors je la prenais, dans son corset de verre,
Et sur ma lèvre en feu, qu'elle enflammait encor,
J'aimais à la pencher, coupe ardente et légère,
Cette rousse beauté, ce poison dans de l'or !
Et c'étaient des baisers ! Jamais, jamais vampire
Ne suça d'une enfant le cou charmant et frais
Comme moi je suçais, ô ma rousse hétaïre,
La lèvre de cristal où buvait mon délire
Et sur laquelle tu brûlais !
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Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresLe Buste jaune
A mon grand ami
le comte Roselly de LorguesLe Jour meurt, — et la Nuit met le pied sur sa tombe
Avec le noir orgueil d'avoir tué le Jour.
De la patère au sphinx l'épais rideau retombe,
Et le salon désert dans son vaste pourtour
A pris des airs de catacombe.Et les volets fermés par-dessus le rideau
Ont fait comme un cercueil à ma sombre pensée
Je suis seul comme un mort ; — et la lampe baissée
Sous son capuchon noir près de moi déposée
Semble un moine sur un tombeau.Et les vases d'albâtre au fond des encoignures
Blêmissent vaporeux, mais paraissent encor.
Rien ne fait plus bouger les plis lourds des tentures
Tout se tait, — excepté le vent du corridor
Qui pleure aussi sur les toitures !
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(il reste 10 strophes à lire)- 1
Jules Barbey d'AurevillyRecueil : PoussièresLa Haine du soleil
À Mademoiselle Louise Read.
Un soir, j'étais debout, auprès d'une fenêtre
Contre la vitre en feu j'avais mon front songeur,
Et je voyais, là-bas, lentement disparaître
Un soleil embrumé qui mourait sans splendeur !
C'était un vieux soleil des derniers soirs d'automne,
Globe d'un rouge épais, de chaleur épuisé,
Qui ne faisait baisser le regard à personne,
Et qu'un aigle aurait méprisé !Alors, je me disais, en une joie amère :
« Et toi, Soleil, aussi, j'aime à te voir sombrer !
Astre découronné comme un roi de la terre,
Tête de roi tondu que la nuit va cloîtrer ! »Demain, je le sais bien, tu sortiras des ombres !
Tes cheveux d'or auront tout à coup repoussé !
Qu'importe ! j'aurai cru que tu meurs quand tu sombres !
Un moment je l'aurai pensé !
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