1. A Cupidon

    Le jour pousse la nuit,
    Et la nuit sombre
    Pousse le jour qui luit
    D’une obscure ombre.

    L’Autonne suit l’Esté,
    Et l’aspre rage
    Des vents n’a point esté
    Apres l’orage.

    Mais la fièvre d’amours
    Qui me tourmente,
    Demeure en moy tousjours,
    Et ne s’alente.

    Ce n’estoit pas moy, Dieu,
    Qu’il falloit poindre,
    Ta fleche en autre lieu
    Se devoit joindre.


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  2. Odelette à sa maistresse

    Je veux aymer ardentement,
    Aussi veus-je qu’egallement
    On m’ayme d’une amour ardente :
    Toute amitié froidement lente
    Qui peut dissimuler son bien
    Ou taire son mal, ne vaut rien,
    Car faire en amours bonne mine
    De n’aymer point c’est le vray sine.

    Les amans si frois en esté
    Admirateurs de chasteté,
    Et qui morfondus petrarquisent,
    Sont toujours sots, car ils meprisent
    Amour, qui de sa nature est
    Ardent et pront, et à qui plest
    De faire qu’une amitié dure
    Quand elle tient de sa nature.

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  3. Ode en dialogue, l’Espérance et Ronsard

    Pipé des ruses d’Amour
    Je me promenois un jour
    Devant l’huis de ma cruelle,
    Et tant rebuté j’estois,
    Qu’en jurant je prometois
    De m’enfuir de chez elle.

    Il sufist d’avoir esté
    Neuf ou dix ans arresté
    Es cordes d’Amour, disoie,
    Il faut m’en developer,
    Ou bien du tout les couper
    Afin que libre je soie.

    Et pour ce faire, je pris
    Une dague, que je mis
    Bien avant dedans la lesse :
    Et son noud j’eusse brisé
    Si lors je n’eusse avisé
    Devant l’huis une Déesse.

    Mais incontinent que j’eu
    Son dos garny d’aisles veu,
    Sa robbe et sa contenance,
    Et son roquet retroussé
    Incontinent je pensé
    Que c’estoit dame Espérance.


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  4. Ode en dialogue des yeux et de son coeur

    J’avoi les yeux et le coeur
    Malades d’une langueur
    L’une à l’autre différente,
    Toujours une fievre ardente
    Le pauvre coeur me bruloit,
    Et toujours l’oeil distiloit
    Une pluye caterreuse,
    Qui s’écoulant dangereuse
    Tout le cerveau m’espuisoit.
    Lors mon coeur aus yeus disoit :

    LE CÅ'UR
    C’est bien raison que sans cesse
    Une pluie vengeresse
    Lave le mal qu’avez fait,
    Car par vous entra le trait
    Qui m’a la fievre causée,
    Lors mes yeus plains de rosée,
    En distillant mon soucy,
    Au coeur respondoient ainsi.

    LES YEUX
    Mais c’est vous qui fustes cause
    Du premier mal, qui nous cause
    A vous l’ardente chaleur,
    Et à nous l’umide pleur.
    Il est bien vray que nous fûmes
    Auteurs du mal, qui receûmes
    Le trait qui vous a blessé,
    Mais il fut si tost passé
    Qu’à peine tiré le vîmes
    Que ja dans nous le sentîmes :
    Vous debviés come plus fort
    Contre son premier efort
    Faire un peu de resistance,
    Mais vous printes acointance
    Tout soudain aveques lui,
    Pour nous donner tout l’ennuy.
    O la belle emprise veine !
    Puis que vous soufrez la peine
    Aussi bien que nous, d’avoir
    Voulu seulz nous decevoir.
    Car la chose est raisonnable
    » Que le trompeur miserable
    » Reçoive le mal sur luy
    » Qu’il machinoit contre autruy,
    » Et que pour sa fraude il meure.

    Ainsi mes yeux à toute heure,
    Et mon coeur contre mes yeux,
    Quereloient sedicieux
    Quand vous, ma douce maistresse,
    Ayant soing de ma destresse
    Et de mon tourment nouveau,
    Me fistes present d’une eau
    Qui la lumiere perdue
    De mes deus yeux m’a rendue.
    Reste plus à secourir
    Le coeur qui s’en va mourir,
    S’il ne vous plest qu’on luy face
    Ainsi qu’aux yeux quelque grace.
    Or pour esteindre le chaut
    Qui le consomme, il ne faut
    Sinon qu’une fois je touche
    De la mienne vostre bouche,
    Afin que le doux baiser
    Aille du tout apaiser
    Par le vent de son haleine
    La flamme trop inhumaine
    Que de ses ailes Amour
    M’evente tout à l’entour,
    Depuis l’heure que la fleche
    De voz yeux lui fist la breche
    Si avant, qu’il ne pourroit
    En guarir s’il ne mouroit,
    Ou si vostre douce haleine
    Ne le tiroit hors de peine

    Pierre de RonsardRecueil : Les meslanges
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  5. Ode à la fièvre

    Ah fievreuse maladie,
    Coment es-tu si hardie
    D’assaillir mon pauvre cors
    Qu’amour dedans et dehors
    De nuit et de jour m’enflame,
    Jusques au profond de l’ame ;
    Et sans pitié prend à jeu
    De le mettre tout en feu :
    Ne crains-tu point vieille blême
    Qu’il ne te brule toimême ?
    Mais que cerches-tu chés moi ?
    Sonde moi partout, et voi
    Que je ne suis plus au nombre
    Des vivans, mais bien un ombre
    De ceus qu’amour et la mort
    Ont conduit delà le port
    Compagnons des troupes vaines
    Je n’ay plus ni sang, ni venes,
    Ni flanc, ni poumons, ni coeur,
    Long tems a que la rigueur
    De ma trop fiere Cassandre
    Me les a tournés en cendre.
    Donq, si tu veux m’offencer,
    Il te faut aller blesser
    Le tendre cors de m’amie,
    Car en elle gist ma vie,
    Et non en moi, qui mort suis,
    Et qui sans ame ne puis
    Sentir chose qu’on me face,
    Non plus qu’une froide mace
    De rocher, ou de metal,
    Qui ne sent ne bien ne mal.

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  6. Ode à Cassandre

    En vous donnant ce pourtraict mien
    Dame, je ne vous donne rien
    Car tout le bien qui estoit nostre
    Amour dès le jour le fit vostre
    Que vous me fistes prisonnier,
    Mais tout ainsi qu’un jardinier
    Envoye des presens au maistre
    De son jardin loüé, pour estre
    Toujours la grace desservant
    De l’heritier, qu’il va servant
    Ainsi tous mes presens j’adresse
    A vous Cassandre ma maistresse,
    Corne à mon tout, et maintenant
    Mon portrait je vous vois donnant :
    Car la chose est bien raisonnable
    Que la peinture ressemblable,
    Au cors qui languist en souci
    Pour vostre amour, soit vostre aussi.
    Mais voyez come elle me semble
    Pensive, triste et pasle ensemble,
    Portraite de mesme couleur
    Qu’amour a portrait son seigneur.
    Que pleust à Dieu que la Nature
    M’eust fait au coeur une ouverture,
    Afin que vous eussiez pouvoir
    De me cognoistre et de me voir !
    Car ce n’est rien de voir, Maistresse,
    La face qui est tromperesse,
    Et le front bien souvent moqueur,
    C’est le tout que de voir le coeur.
    Vous voyriés du mien la constance,
    La foi, l’amour, l’obeissance,
    Et les voyant, peut estre aussi
    Qu’auriés de lui quelque merci,
    Et des angoisses qu’il endure :
    Voire quand vous seriés plus dure
    Que les rochers Caucaseans
    Ou les cruels flos Aegeans
    Qui sourds n’entendent les prieres
    Des pauvres barques marinieres.

    Pierre de RonsardRecueil : Les meslanges
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  7. Ode à l’Aloüette

    T’oseroit bien quelque poëte
    Nyer des vers, douce aloüette ?
    Quant à moy je ne l’oserois,
    Je veux celebrer ton ramage
    Sur tous oyseaus qui sont en cage,
    Et sur tous ceus qui sont es bois.

    Qu’il te fait bon ouyr ! à l’heure
    Que le bouvier les champs labeure
    Quand la terre le printems sent,
    Qui plus de ta chanson est gaye,
    Que couroussée de la playe
    Du soc, qui l’estomac lui fend.

    Si tost que tu es arrosée
    Au point du jour, de la rosée,
    Tu fais en l’air mile discours
    En l’air des ailes tu fretilles,
    Et pendue au ciel, tu babilles,
    Et contes aus vens tes amours.

    Puis du ciel tu te laisses fondre
    Dans un sillon vert, soit pour pondre,
    Soit pour esclorre, ou pour couver,
    Soit pour aporter la bechée
    A tes petis, ou d’une Achée
    Ou d’une chenille, ou d’un ver.


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  8. Le boyteus mari de Vénus

    Le boyteus mari de Vénus
    Aveques ses Cyclopes nus
    R’alumoir un jour les flammeches
    De sa forge, à fin d’echaufer
    Une grande masse de fer
    Pour en faire à l’Amour des fleches.

    Venus les trampoit dans du miel,
    Amour les trampoit dans du fiel,
    Quand Mars, retourné des alarmes,
    En se moquant, les meprisoit
    Et branlant son dard, lui disoit :
    Voicy bien de plus fortes armes.

    Tu t’en ris donq, lui dist Amour,
    Vrayment tu sentiras un jour
    Combien leur pointure est amere.
    Quand d’elles blessé dans le coeur,
    Toi qui fais tant du belliqueur,
    Languiras au sein de ma mere.

    Pierre de RonsardRecueil : Les meslanges
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  9. Foufroye moy de grace

    Foudroye moy de grace ainsi que Capanée
    O pere Jupiter, et de ton feu cruel
    Esteins moy l’autre feu qu’Amour continuel
    Toujours m’alume au coeur d’une flame obstinée.

    É ne vaut-il pas mieus qu’une seule journée
    Me despouille soudain de mon fardeau mortel,
    Que de soufrir toujours en l’ame un tourment, tel
    Que n’en soufre aus enfers l’ame la plus damnée ?

    Ou bien si tu ne veus, pere, me foudroyer
    Donne le desespoir qui me meine noyer,
    M’elançant du sommet d’un rocher solitaire,

    Puis qu’autrement par soing, par peine et par labeur
    Par ennuy, par travail, je ne me puis defaire
    D’amour, qui maugré moi tient fort dedans mon coeur.

    Pierre de RonsardRecueil : Les meslanges
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  10. Celui qui boit

    Celui qui boit, comme a chanté Nicandre,
    De l’Aconite, il a l’esprit troublé,
    Tout ce qu’il voit lui semble estre doublé,
    Et sur ses yeux la nuit se vient espandre.

    Celui qui boit de l’amour de Cassandre,
    Qui par ses yeux au coeur est ecoulé,
    Il perd raison, il devient afolé,
    Cent fois le jour la Parque le vient prendre.

    Mais la chaut vive, ou la rouille, ou le vin
    Ou l’or fondu peuvent bien mettre fin
    Au mal cruel que l’Aconite donne :

    La mort sans plus a pouvoir de garir
    Le coeur de ceux que Cassandre empoisonne,
    Mais bien heureux qui peut ainsi mourir.

    Pierre de RonsardRecueil : Les meslanges
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