Pierre de RonsardRecueil : Les OdesA Cupidon
Le jour pousse la nuit,
Et la nuit sombre
Pousse le jour qui luit
D’une obscure ombre.L’Autonne suit l’Esté,
Et l’aspre rage
Des vents n’a point esté
Apres l’orage.Mais la fièvre d’amours
Qui me tourmente,
Demeure en moy tousjours,
Et ne s’alente.Ce n’estoit pas moy, Dieu,
Qu’il falloit poindre,
Ta fleche en autre lieu
Se devoit joindre.
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Pierre de RonsardRecueil : Les meslangesOdelette à sa maistresse
Je veux aymer ardentement,
Aussi veus-je qu’egallement
On m’ayme d’une amour ardente :
Toute amitié froidement lente
Qui peut dissimuler son bien
Ou taire son mal, ne vaut rien,
Car faire en amours bonne mine
De n’aymer point c’est le vray sine.Les amans si frois en esté
Admirateurs de chasteté,
Et qui morfondus petrarquisent,
Sont toujours sots, car ils meprisent
Amour, qui de sa nature est
Ardent et pront, et à qui plest
De faire qu’une amitié dure
Quand elle tient de sa nature.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Les meslangesOde en dialogue, l’Espérance et Ronsard
Pipé des ruses d’Amour
Je me promenois un jour
Devant l’huis de ma cruelle,
Et tant rebuté j’estois,
Qu’en jurant je prometois
De m’enfuir de chez elle.Il sufist d’avoir esté
Neuf ou dix ans arresté
Es cordes d’Amour, disoie,
Il faut m’en developer,
Ou bien du tout les couper
Afin que libre je soie.Et pour ce faire, je pris
Une dague, que je mis
Bien avant dedans la lesse :
Et son noud j’eusse brisé
Si lors je n’eusse avisé
Devant l’huis une Déesse.Mais incontinent que j’eu
Son dos garny d’aisles veu,
Sa robbe et sa contenance,
Et son roquet retroussé
Incontinent je pensé
Que c’estoit dame Espérance.
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Pierre de RonsardRecueil : Les meslangesOde en dialogue des yeux et de son coeur
J’avoi les yeux et le coeur
Malades d’une langueur
L’une à l’autre différente,
Toujours une fievre ardente
Le pauvre coeur me bruloit,
Et toujours l’oeil distiloit
Une pluye caterreuse,
Qui s’écoulant dangereuse
Tout le cerveau m’espuisoit.
Lors mon coeur aus yeus disoit :LE CÅ'UR
C’est bien raison que sans cesse
Une pluie vengeresse
Lave le mal qu’avez fait,
Car par vous entra le trait
Qui m’a la fievre causée,
Lors mes yeus plains de rosée,
En distillant mon soucy,
Au coeur respondoient ainsi.LES YEUX
Mais c’est vous qui fustes cause
Du premier mal, qui nous cause
A vous l’ardente chaleur,
Et à nous l’umide pleur.
Il est bien vray que nous fûmes
Auteurs du mal, qui receûmes
Le trait qui vous a blessé,
Mais il fut si tost passé
Qu’à peine tiré le vîmes
Que ja dans nous le sentîmes :
Vous debviés come plus fort
Contre son premier efort
Faire un peu de resistance,
Mais vous printes acointance
Tout soudain aveques lui,
Pour nous donner tout l’ennuy.
O la belle emprise veine !
Puis que vous soufrez la peine
Aussi bien que nous, d’avoir
Voulu seulz nous decevoir.
Car la chose est raisonnable
» Que le trompeur miserable
» Reçoive le mal sur luy
» Qu’il machinoit contre autruy,
» Et que pour sa fraude il meure.Ainsi mes yeux à toute heure,
Et mon coeur contre mes yeux,
Quereloient sedicieux
Quand vous, ma douce maistresse,
Ayant soing de ma destresse
Et de mon tourment nouveau,
Me fistes present d’une eau
Qui la lumiere perdue
De mes deus yeux m’a rendue.
Reste plus à secourir
Le coeur qui s’en va mourir,
S’il ne vous plest qu’on luy face
Ainsi qu’aux yeux quelque grace.
Or pour esteindre le chaut
Qui le consomme, il ne faut
Sinon qu’une fois je touche
De la mienne vostre bouche,
Afin que le doux baiser
Aille du tout apaiser
Par le vent de son haleine
La flamme trop inhumaine
Que de ses ailes Amour
M’evente tout à l’entour,
Depuis l’heure que la fleche
De voz yeux lui fist la breche
Si avant, qu’il ne pourroit
En guarir s’il ne mouroit,
Ou si vostre douce haleine
Ne le tiroit hors de peine- 0
Pierre de RonsardRecueil : Les meslangesOde à la fièvre
Ah fievreuse maladie,
Coment es-tu si hardie
D’assaillir mon pauvre cors
Qu’amour dedans et dehors
De nuit et de jour m’enflame,
Jusques au profond de l’ame ;
Et sans pitié prend à jeu
De le mettre tout en feu :
Ne crains-tu point vieille blême
Qu’il ne te brule toimême ?
Mais que cerches-tu chés moi ?
Sonde moi partout, et voi
Que je ne suis plus au nombre
Des vivans, mais bien un ombre
De ceus qu’amour et la mort
Ont conduit delà le port
Compagnons des troupes vaines
Je n’ay plus ni sang, ni venes,
Ni flanc, ni poumons, ni coeur,
Long tems a que la rigueur
De ma trop fiere Cassandre
Me les a tournés en cendre.
Donq, si tu veux m’offencer,
Il te faut aller blesser
Le tendre cors de m’amie,
Car en elle gist ma vie,
Et non en moi, qui mort suis,
Et qui sans ame ne puis
Sentir chose qu’on me face,
Non plus qu’une froide mace
De rocher, ou de metal,
Qui ne sent ne bien ne mal.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Les meslangesOde à Cassandre
En vous donnant ce pourtraict mien
Dame, je ne vous donne rien
Car tout le bien qui estoit nostre
Amour dès le jour le fit vostre
Que vous me fistes prisonnier,
Mais tout ainsi qu’un jardinier
Envoye des presens au maistre
De son jardin loüé, pour estre
Toujours la grace desservant
De l’heritier, qu’il va servant
Ainsi tous mes presens j’adresse
A vous Cassandre ma maistresse,
Corne à mon tout, et maintenant
Mon portrait je vous vois donnant :
Car la chose est bien raisonnable
Que la peinture ressemblable,
Au cors qui languist en souci
Pour vostre amour, soit vostre aussi.
Mais voyez come elle me semble
Pensive, triste et pasle ensemble,
Portraite de mesme couleur
Qu’amour a portrait son seigneur.
Que pleust à Dieu que la Nature
M’eust fait au coeur une ouverture,
Afin que vous eussiez pouvoir
De me cognoistre et de me voir !
Car ce n’est rien de voir, Maistresse,
La face qui est tromperesse,
Et le front bien souvent moqueur,
C’est le tout que de voir le coeur.
Vous voyriés du mien la constance,
La foi, l’amour, l’obeissance,
Et les voyant, peut estre aussi
Qu’auriés de lui quelque merci,
Et des angoisses qu’il endure :
Voire quand vous seriés plus dure
Que les rochers Caucaseans
Ou les cruels flos Aegeans
Qui sourds n’entendent les prieres
Des pauvres barques marinieres.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Les meslangesOde à l’Aloüette
T’oseroit bien quelque poëte
Nyer des vers, douce aloüette ?
Quant à moy je ne l’oserois,
Je veux celebrer ton ramage
Sur tous oyseaus qui sont en cage,
Et sur tous ceus qui sont es bois.Qu’il te fait bon ouyr ! à l’heure
Que le bouvier les champs labeure
Quand la terre le printems sent,
Qui plus de ta chanson est gaye,
Que couroussée de la playe
Du soc, qui l’estomac lui fend.Si tost que tu es arrosée
Au point du jour, de la rosée,
Tu fais en l’air mile discours
En l’air des ailes tu fretilles,
Et pendue au ciel, tu babilles,
Et contes aus vens tes amours.Puis du ciel tu te laisses fondre
Dans un sillon vert, soit pour pondre,
Soit pour esclorre, ou pour couver,
Soit pour aporter la bechée
A tes petis, ou d’une Achée
Ou d’une chenille, ou d’un ver.
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Pierre de RonsardRecueil : Les meslangesLe boyteus mari de Vénus
Le boyteus mari de Vénus
Aveques ses Cyclopes nus
R’alumoir un jour les flammeches
De sa forge, à fin d’echaufer
Une grande masse de fer
Pour en faire à l’Amour des fleches.Venus les trampoit dans du miel,
Amour les trampoit dans du fiel,
Quand Mars, retourné des alarmes,
En se moquant, les meprisoit
Et branlant son dard, lui disoit :
Voicy bien de plus fortes armes.Tu t’en ris donq, lui dist Amour,
Vrayment tu sentiras un jour
Combien leur pointure est amere.
Quand d’elles blessé dans le coeur,
Toi qui fais tant du belliqueur,
Languiras au sein de ma mere.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Les meslangesFoufroye moy de grace
Foudroye moy de grace ainsi que Capanée
O pere Jupiter, et de ton feu cruel
Esteins moy l’autre feu qu’Amour continuel
Toujours m’alume au coeur d’une flame obstinée.É ne vaut-il pas mieus qu’une seule journée
Me despouille soudain de mon fardeau mortel,
Que de soufrir toujours en l’ame un tourment, tel
Que n’en soufre aus enfers l’ame la plus damnée ?Ou bien si tu ne veus, pere, me foudroyer
Donne le desespoir qui me meine noyer,
M’elançant du sommet d’un rocher solitaire,Puis qu’autrement par soing, par peine et par labeur
Par ennuy, par travail, je ne me puis defaire
D’amour, qui maugré moi tient fort dedans mon coeur.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Les meslangesCelui qui boit
Celui qui boit, comme a chanté Nicandre,
De l’Aconite, il a l’esprit troublé,
Tout ce qu’il voit lui semble estre doublé,
Et sur ses yeux la nuit se vient espandre.Celui qui boit de l’amour de Cassandre,
Qui par ses yeux au coeur est ecoulé,
Il perd raison, il devient afolé,
Cent fois le jour la Parque le vient prendre.Mais la chaut vive, ou la rouille, ou le vin
Ou l’or fondu peuvent bien mettre fin
Au mal cruel que l’Aconite donne :La mort sans plus a pouvoir de garir
Le coeur de ceux que Cassandre empoisonne,
Mais bien heureux qui peut ainsi mourir.- 0