Pierre de RonsardRecueil : Second livre des AmoursCe jour de Mai qui a la tête peinte
Ce jour de Mai qui a la tête peinte,
D’une gaillarde et gentille verdeur,
Ne doit passer sans que ma vive ardeur
Par votre grâce un peu ne soit éteinte.De votre part, si vous êtes atteinte
Autant que moi d’amoureuse langueur,
D’un feu pareil soulageons notre coeur,
Qui aime bien ne doit point avoir crainte.Le Temps s’enfuit, cependant ce beau jour,
Nous doit apprendre à demener l’Amour,
Et le pigeon qui sa femelle baise.Baisez-moi donc et faisons tout ainsi
Que les oiseaux sans nous donner souci :
Après la mort on ne voit rien qui plaise.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Second livre des AmoursBonjour mon coeur, bonjour ma douce vie
Chanson
Bonjour mon coeur, bonjour ma douce vie.
Bonjour mon oeil, bonjour ma chère amie,
Hé ! bonjour ma toute belle,
Ma mignardise, bonjour,
Mes délices, mon amour,
Mon doux printemps, ma douce fleur nouvelle,
Mon doux plaisir, ma douce colombelle,
Mon passereau, ma gente tourterelle,
Bonjour, ma douce rebelle.Hé ! faudra-t-il que quelqu’un me reproche
Que j’aie vers toi le coeur plus dur que roche
De t’avoir laissée, maîtresse,
Pour aller suivre le Roi,
Mendiant je ne sais quoi
Que le vulgaire appelle une largesse ?
Plutôt périsse honneur, court, et richesse,
Que pour les biens jamais je te relaisse,
Ma douce et belle déesse.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Second livre des AmoursAmourette
Or que l’hiver roidit la glace épaisse,
Réchauffons-nous, ma gentille maîtresse,
Non accroupis près le foyer cendreux,
Mais aux plaisirs des combats amoureux.
Assisons-nous sur cette molle couche.
Sus ! baisez-moi, tendez-moi votre bouche,
Pressez mon col de vos bras dépliés,
Et maintenant votre mère oubliez.
Que de la dent votre tétin je morde,
Que vos cheveux fil à fil je détorde.
Il ne faut point, en si folâtres jeux,
Comme au dimanche arranger ses cheveux.
Approchez donc, tournez-moi votre joue.
Vous rougissez ? il faut que je me joue.
Vous souriez : avez-vous . point ouï
Quelque doux mot qui vous ait réjoui ?
Je vous disais que la main j’allais mettre
Sur votre sein : le voulez-vous permettre ?
Ne fuyez pas sans parler : je vois bien
A vos regards que vous le voulez bien.
Je vous connais en voyant votre mine.
Je jure Amour que vous êtes si fine,
Que pour mourir, de bouche ne diriez
Qu’on vous baisât, bien que le désiriez ;
Car toute fille, encor’ qu’elle ait envie
Du jeu d’aimer, désire être ravie.
Témoin en est Hélène, qui suivit
D’un franc vouloir Pâris, qui la ravit.
Je veux user d’une douce main-forte.
Hà ! vous tombez, vous faites jà la morte.
Hà ! quel plaisir dans le coeur je reçois !
Sans vous baiser, vous moqueriez de moi
En votre lit, quand vous seriez seulette.
Or sus ! c’est fait, ma gentille brunette.
Recommençons afin que nos beaux ans
Soient réchauffés de combats si plaisants.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Premier livre des AmoursSur mes vingt ans, pur d’offense et de vice
Sur mes vingt ans, pur d’offense et de vice,
Guidé, mal-caut, d’un trop aveugle oiseau,
Ayant encore le menton damoiseau,
Sain et gaillard je vins à ton service.Mais, ô cruelle, outré de ta malice,
Je m’en retourne en une vieille peau,
En chef grison, en perte de mon beau :
Tels sont d’Amour les jeux et l’exercice.Hélas, que dis-je ! où veux-je m’en aller ?
D’un autre bien je ne me puis soûler.
Comme la caille, Amour, tu me fais être,Qui de poison s’engraisse et se repaît.
D’un autre bien je ne me veux repaître,
Ni vivre ailleurs, tant ta poison me plaît.- 1
Pierre de RonsardRecueil : Premier livre des AmoursPren ceste rose aimable comme toy
Pren ceste rose aimable comme toy,
Qui sers de rose aux roses les plus belles,
Qui sers de fleur aux fleurs les plus nouvelles,
Qui sers de Muse aux Muses et à moy.Pren ceste rose, et ensemble reçoy
Dedans ton sein mon coeur qui n’a point d’ailes :
Il vit blessé de cent playes cruelles,
Opiniastre à garder trop sa foy.La rose et moy differons d’une chose :
Un Soleil voit naistre et mourir la rose,
Mille Soleils ont veu naistre m’amourQui ne se passe, et jamais ne repose.
Que pleust à Dieu que mon amour éclose,
Comme une fleur, ne m’eust duré qu’un jour.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Premier livre des AmoursQuand je te voy seule assise à par-toy
Quand je te voy seule assise à par-toy,
Toute amusée avecques ta pensée,
Un peu la teste encontre bas baissée,
Te retirant du vulgaire et de moy :Je veux souvent pour rompre ton esmoy,
Te saluer, mais ma voix offensée,
De trop de peur se retient amassée
Dedans la bouche, et me laisse tout coy.Souffrir ne puis les rayons de ta veuë :
Craintive au corps, mon ame tremble esmeuë :
Langue ne voix ne font leur action :Seuls mes souspirs, seul mon triste visage
Parlent pour moy, et telle passion
De mon amour donne assez tesmoignage.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Premier livre des AmoursPetit nombril, que mon penser adore
Petit nombril, que mon penser adore,
Et non mon oeil qui n’eut onques le bien
De te voir nu, et qui mérites bien
Que quelque ville on te bâtisse encore ;Signe amoureux, duquel Amour s’honore,
Représentant l’Androgyne lien,
Combien et toi, mon mignon, et combien
Tes flancs jumeaux folâtrement j’honore !Ni ce beau chef, ni ces yeux, ni ce front,
Ni ce doux ris ; ni cette main qui fond
Mon coeur en source, et de pleurs me fait riche,Ne me sauraient de leur beau contenter,
Sans espérer quelquefois de tâter
Ton paradis, où mon plaisir se niche.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Premier livre des AmoursOres l’effroi et ores l’espérance
Ores l’effroi et ores l’espérance
De tous côtés se campent en mon coeur :
Ni l’un ni l’autre au combat n’est vainqueur,
Pareils en force et en persévérance.Ores douteux, ores pleins d’assurance,
Entre l’espoir et le froid de la peur,
Heureusement de moi-même trompeur,
Au coeur captif je promets délivrance.Verrai-je point avant mourir le temps,
Que je tondrai la fleur de son printemps,
Sous qui ma vie à l’ombrage demeure ?Verrai-je point qu’en ses bras enlacé,
Recru d’amour, tout pantois et lassé,
D’un beau trépas entre ses bras je meure ?- 0
Pierre de RonsardRecueil : Premier livre des AmoursÔ doux parler, dont l’appât doucereux
Ô doux parler, dont l’appât doucereux
Nourrit encore la faim de ma mémoire,
Ô front, d’Amour le Trophée et la gloire,
Ô ris sucrés, ô baisers savoureux ;Ô cheveux d’or, ô côteaux plantureux
De lis, d’oeillets, de porphyre et d’ivoire,
Ô feux jumeaux dont le ciel me fit boire
Ô si longs traits le venin amoureux ;Ô vermillons, ô perlettes encloses,
Ô diamants, ô lis pourprés de roses,
Ô chant qui peut les plus durs émouvoir,Et dont l’accent dans les âmes demeure.
Et dea beautés, reviendra jamais l’heure
Qu’entre mes bras je vous puisse r’avoir ?- 0
Pierre de RonsardRecueil : Premier livre des AmoursMon Dieu, que j’aime à baiser les beaux yeux
Mon Dieu, que j’aime à baiser les beaux yeux
De ma maîtresse, et à tordre en ma bouche
De ses cheveux l’or fin qui s’escarmouche
Si gaiement dessus deux petits cieux !C’est à mon gré le meilleur de son mieux
Que ce bel oeil, qui jusqu’au coeur me touche,
Dont le beau noeud d’un Scythe plus farouche
Rendrait le coeur courtois et gracieux.Son beau poil d’or, et ses sourcils encore
De leurs beautés font vergogner l’Aurore,
Quand au matin elle embellit le jour.Dedans son oeil une vertu demeure,
Qui va jurant par les flèches d’Amour
De me guérir ; mais je ne m’en assure.- 0