1. A mon frère, revenant d’Italie

    Ainsi, mon cher, tu t’en reviens
    Du pays dont je me souviens
    Comme d’un rêve,
    De ces beaux lieux où l’oranger
    Naquit pour nous dédommager
    Du péché d’Ève.

    Tu l’as vu, ce ciel enchanté
    Qui montre avec tant de clarté
    Le grand mystère ;
    Si pur, qu’un soupir monte à Dieu
    Plus librement qu’en aucun lieu
    Qui soit sur terre.

    Tu les as vus, les vieux manoirs
    De cette ville aux palais noirs
    Qui fut Florence,
    Plus ennuyeuse que Milan
    Où, du moins, quatre ou cinq fois l’an,
    Cerrito danse.

    Tu l’as vue, assise dans l’eau,
    Portant gaiement son mezzaro,
    La belle Gênes,
    Le visage peint, l’oeil brillant,
    Qui babille et joue en riant
    Avec ses chaînes.


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  2. A Madame G.

    C’est mon avis qu’en route on s’expose à la pluie,
    Au vent, à la poussière, et qu’on peut, le matin,
    S’éveiller chiffonnée avec un mauvais teint,
    Et qu’à la longue, en poste, un tête-à-tête ennuie.

    C’est mon avis qu’au monde il n’est pire folie
    Que d’embarquer l’amour pour un pays lointain.
    Quoi qu’en dise Héloïse ou madame Cottin,
    Dans un miroir d’auberge on n’est jamais jolie.

    C’est mon avis qu’en somme un bas blanc bien tiré,
    Sur une robe blanche un beau ruban moiré,
    Et des ongles bien nets, sont le bonheur suprême.

    Que dites-vous, madame, à ce raisonnement ?
    Un point, à ce sujet, m’étonne seulement :
    C’est qu’on n’a pas le temps d’y penser quand on aime.

    Alfred de MussetRecueil : Poésies nouvelles
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  3. A Madame G. (Rondeau)

    Dans dix ans d’ici seulement,
    Vous serez un peu moins cruelle.
    C’est long, à parler franchement.
    L’amour viendra probablement
    Donner à l’horloge un coup d’aile.

    Votre beauté nous ensorcelle,
    Prenez-y garde cependant :
    On apprend plus d’une nouvelle
    En dix ans.

    Quand ce temps viendra, d’un amant
    Je serai le parfait modèle,
    Trop bête pour être inconstant,
    Et trop laid pour être infidèle.
    Mais vous serez encor trop belle
    Dans dix ans.

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  4. A M. V. H.

    Sonnet

    Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses,
    Pour savoir, après tout, ce qu’on aime le mieux,
    Les bonbons, l’Océan, le jeu, l’azur des cieux,
    Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.

    Il faut fouler aux pieds des fleurs à peine écloses ;
    Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d’adieux.
    Puis le coeur s’aperçoit qu’il est devenu vieux,
    Et l’effet qui s’en va nous découvre les causes.

    De ces biens passagers que l’on goûte à demi,
    Le meilleur qui nous reste est un ancien ami.
    On se brouille, on se fuit. Qu’un hasard nous rassemble,


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  5. A la mi-carême

    I

    Le carnaval s’en va, les roses vont éclore ;
    Sur les flancs des coteaux déjà court le gazon.
    Cependant du plaisir la frileuse saison
    Sous ses grelots légers rit et voltige encore,
    Tandis que, soulevant les voiles de l’aurore,
    Le Printemps inquiet paraît à l’horizon.

    II

    Du pauvre mois de mars il ne faut pas médire ;
    Bien que le laboureur le craigne justement,
    L’univers y renaît ; il est vrai que le vent,
    La pluie et le soleil s’y disputent l’empire.
    Qu’y faire ? Au temps des fleurs, le monde est un enfant ;
    C’est sa première larme et son premier sourire.


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  6. Un rêve

    Ballade

    La corde nue et maigre,
    Grelottant sous le froid
    Beffroi,
    Criait d’une voix aigre
    Qu’on oublie au couvent
    L’Avent.

    Moines autour d’un cierge,
    Le front sur le pavé
    Lavé,
    Par décence, à la Vierge
    Tenaient leurs gros péchés
    Cachés ;

    Et moi, dans mon alcôve,
    Je ne songeais à rien
    De bien ;
    La lune ronde et chauve
    M’observait avec soin
    De loin ;


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  7. A la Malibran

    Stances

    I

    Sans doute il est trop tard pour parler encor d’elle ;
    Depuis qu’elle n’est plus quinze jours sont passés,
    Et dans ce pays-ci quinze jours, je le sais,
    Font d’une mort récente une vieille nouvelle.
    De quelque nom d’ailleurs que le regret s’appelle,
    L’homme, par tout pays, en a bien vite assez.

    II


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  8. Le chant des amis

    De ta source pure et limpide
    Réveille-toi, fleuve argenté ;
    Porte trois mots, coursier rapide :
    Amour, patrie et liberté !

    Quelle voile, au vent déployée,
    Trace dans l’onde un vert sillon ?
    Qui t’a jusqu’à nous envoyée ?
    Quel est ton nom, ton pavillon ?

    - J’ai porté la céleste flamme
    En tous lieux où Dieu l’a permis.
    Mon pavillon, c’est l’oriflamme ;
    Mon nom, c’est celui des amis.

    Fils des Saxons, fils de la France,
    Vous souvient-il du sang versé ?
    Près du soleil de l’Espérance
    Voyez-vous l’ombre du passé ? »


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  9. Cantate de Bettine

    Nina, ton sourire,
    Ta voix qui soupire,
    Tes yeux qui font dire
    Qu’on croit au bonheur,

    Ces belles années,
    Ces douces journées,
    Ces roses fanées,
    Mortes sur ton coeur

    Nina, ma charmante,
    Pendant la tourmente,
    La mer écumante
    Grondait à nos yeux ;

    Riante et fertile,
    La plage tranquille
    Nous montrait l’asile
    Qu’appelaient nos voeux !


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  10. Complainte de Minuccio

    Va dire, Amour, ce qui cause ma peine,
    A mon seigneur, que je m’en vais mourir,
    Et, par pitié, venant me secourir,
    Qu’il m’eût rendu la Mort moins inhumaine.

    A deux genoux je demande merci.
    Par grâce, Amour, va-t’en vers sa demeure.
    Dis-lui comment je prie et pleure ici,
    Tant et si bien qu’il faudra que je meure
    Tout enflammée, et ne sachant point l’heure
    Où finira mon adoré souci.
    La Mort m’attend, et s’il ne me relève
    De ce tombeau prêt à me recevoir,
    J’y vais dormir, emportant mon doux rêve ;
    Hélas ! Amour, fais-lui mon mal savoir.

    Depuis le jour où, le voyant vainqueur,
    D’être amoureuse, Amour, tu m’as forcée,
    Fût-ce un instant, je n’ai pas eu le coeur
    De lui montrer ma craintive pensée,
    Dont je me sens à tel point oppressée,
    Mourant ainsi, que la Mort me fait peur.
    Qui sait pourtant, sur mon pâle visage,
    Si ma douleur lui déplairait à voir ?
    De l’avouer je n’ai pas le courage.
    Hélas ! Amour, fais-lui mon mal savoir.

    Puis donc, Amour, que tu n’as pas voulu
    A ma tristesse accorder cette joie
    Que dans mon coeur mon doux seigneur ait lu,
    Ni vu les pleurs où mon chagrin se noie,
    Dis-lui du moins, et tâche qu’il le croie,
    Que je vivrais, si je ne l’avais vu.
    Dis-lui qu’un jour, une Sicilienne
    Le vit combattre et faire son devoir.
    Dans son pays, dis-lui qu’il s’en souvienne,
    Et que j’en meurs, faisant mon mal savoir.

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