1. Je suis plus pauvre que jamais

    Je suis plus pauvre que jamais
    Et que personne ;
    Mais j’ai ton cou gras, tes bras frais,
    Ta façon bonne
    De faire l’amour, et le tour
    Leste et frivole
    Et la caresse, nuit et jour,
    De ta parole.

    Je suis riche de tes beaux yeux,
    De ta poitrine,
    Nid follement voluptueux,
    Couche ivoirine
    Où mon désir, las d’autre part,
    Se ravigore
    Et pour d’autres ébats repart
    Plus brave encore

    Sans doute tu ne m’aimes pas
    Comme je t’aime,
    Je sais combien tu me trompas
    Jusqu’à l’extrême.
    Que me fait puisque je ne vis
    Qu’en ton essence,
    Et que tu tiens mes sens ravis
    Sous ta puissance ?

    Paul VerlaineRecueil : Chansons pour elle
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  2. Compagne savoureuse et bonne

    Compagne savoureuse et bonne
    À qui j’ai confié le soin
    Définitif de ma personne,
    Toi mon dernier, mon seul témoin,
    Viens çà, chère, que je te baise,
    Que je t’embrasse long et fort,
    Mon coeur près de ton coeur bat d’aise
    Et d’amour pour jusqu’à la mort :
    Aime-moi,
    Car, sans toi,
    Rien ne puis,
    Rien ne suis.

    Je vais gueux comme un rat d’église
    Et toi tu n’as que tes dix doigts ;
    La table n’est pas souvent mise
    Dans nos sous-sols et sous nos toits ;
    Mais jamais notre lit ne chôme,
    Toujours joyeux, toujours fêté
    Et j’y suis le roi du royaume
    De ta gaîté, de ta santé !
    Aime-moi,
    Car, sans toi,
    Rien ne puis,
    Rien ne suis.

    Après nos nuits d’amour robuste
    Je sors de tes bras mieux trempé,
    Ta riche caresse est la juste,
    Sans rien de ma chair de trompé,
    Ton amour répand la vaillance
    Dans tout mon être, comme un vin,
    Et, seule, tu sais la science
    De me gonfler un coeur divin.
    Aime-moi,
    Car, sans toi,
    Rien ne puis,
    Rien ne suis.

    Qu’importe ton passé, ma belle,
    Et qu’importe, parbleu ! le mien :
    Je t’aime d’un amour fidèle
    Et tu ne m’as fait que du bien.
    Unissons dans nos deux misères
    Le pardon qu’on nous refusait
    Et je t’étreins et tu me serres
    Et zut au monde qui jasait !
    Aime-moi,
    Car, sans toi,
    Rien ne puis,
    Rien ne suis.

    Paul VerlaineRecueil : Chansons pour elle
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  3. L’amour de la Patrie est le premier amour

    L’amour de la Patrie est le premier amour
    Et le dernier amour après l’amour de Dieu.
    C’est un feu qui s’allume alors que luit le jour
    Où notre regard luit comme un céleste feu ;

    C’est le jour baptismal aux paupières divines
    De l’enfant, la rumeur de l’aurore aux oreilles
    Frais écloses, c’est l’air emplissant les poitrines
    En fleur, l’air printanier rempli d’odeurs vermeilles.

    L’enfant grandit, il sent la terre sous ses pas
    Qui le porte, le berce, et, bonne, le nourrit,
    Et douce, désaltère encore ses repas
    D’une liqueur, délice et gloire de l’esprit.

    Puis l’enfant se fait homme ou devient jeune fille
    Et cependant que croît sa chair pleine de grâce,
    Son âme se répand par-delà la famille
    Et cherche une âme soeur, une chair qu’il enlace ;


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    Paul VerlaineRecueil : Bonheur
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  4. Je voudrais, si ma vie était encore à faire

    I

    Je voudrais, si ma vie était encore à faire,
    Qu’une femme très calme habitât avec moi,
    Plus jeune de dix ans, qui portât sans émoi
    La moitié d’une vie au fond plutôt sévère.

    Notre coeur à tous deux, dans ce château de verre,
    Notre regard commun, franchise et bonne foi,
    Un et double, dirait comme en soi-même : Voi !
    Et répondrait comme à soi-même : Persévère !

    Elle se tiendrait à sa place, mienne aussi,
    Nous serions en ceci le couple réussi
    Que l’inégalité, parbleu ! des caractères


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    (il reste 11 strophes à lire)
    Paul VerlaineRecueil : Bonheur
    • 1
  5. L’Arrivée du catalogue

    L'amateur reçoit son courrier ! fiévreusement,
    Même avant de toucher aux plis qu'il sait intimes,
    Il court aux Catalogues et, rapidement,
    Non encore rabidement, sans trop de crimes

    Projetés ou conçus pour l'amour de sublimes
    Emplettes, et voici qu'il tombe, justement !
    Sur celui du libraire aux malices ultimes
    Qui ne vend pas trop cher pour vendre sûrement,

    Et d'une main fiévreuse, mais honnête, dame,
    On est honnête ! et comme il a vu tel bouquin,
    Qu'il convoite depuis tant d'ans ! un vrai béguin !

    Il envoie au Négociant un télégramme :
    « Gardez-Le-moi. » — « C'est fait », répond avant la nuit
    Un petit bleu.
    Le bon Client s'évanouit.

    Paul VerlaineRecueil : Biblio-sonnets
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  6. Bibliophobes

    I

    La Femme, en qui l'on doit mettre tout son amour,
    Tout son espoir et toute — au fond — sa confiance,
    Néanmoins contriste le cœur, ombre et nuance,
    Du bon bibliophile, encor que bien né pour

    La paix et le repos promis au jour le jour
    À qui du Livre fait un peu sa vie, et lance
    Dans ce gouffre ingénu de calme et de silence
    Son ancienne fièvre et les faits d'alentour.

    La Femme, ange et démon, suivant le vieux distique,
    Est naturellement soumise et despotique,
    Et naturellement plaintive et dure aussi !


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    (il reste 6 strophes à lire)
    Paul VerlaineRecueil : Biblio-sonnets
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  7. Bibliomanie

    Lire n'est rien : faut avoir lu ; faut ; l’a fallu !
    Pour que si vous lisez dans les livres, qu’honore
    La Reliure gaie ou sombre, que décore
    Encore un blason fier ou tendre au choix élu,

    Pourriez, hélas ! contaminer d'un doigt poilu
    D'amateur brut le vélin noble que, sonore
    Abstraitement, la gloire emplit, glaive ou mandore,
    D'un grand héros ou d'un poète très relu !

    C'est vrai qu'étant à la fleur de votre bel âge,
    Vous auriez tort — quand l'Amour vous laisserait cois
    Un instant — de ne pas lire, — tels autrefois

    Nous ! — les exploits et les beaux vers, quittes, hommage
    Suprême, à vénérer, dès dûment reliés,
    Leur majesté, leur force et leurs dos repliés !

    Paul VerlaineRecueil : Biblio-sonnets
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  8. Lucien Létinois (I)

    Mon fils est mort. J’adore, ô mon Dieu, votre loi.
    Je vous offre les pleurs d’un coeur presque parjure ;
    Vous châtiez bien fort et parferez la foi
    Qu’alanguissait l’amour pour une créature.

    Vous châtiez bien fort. Mon fils est mort, hélas !
    Vous me l’aviez donné, voici que votre droite
    Me le reprend à l’heure où mes pauvres pieds las
    Réclamaient ce cher guide en cette route étroite.

    Vous me l’aviez donné, vous me le reprenez :
    Gloire à vous ! J’oubliais beaucoup trop votre gloire
    Dans la langueur d’aimer mieux les trésors donnés
    Que le Munificent de toute cette histoire.

    Vous me l’aviez donné ; je vous le rends très pur,
    Tout pétri de vertu, d’amour et de simplesse.
    C’est pourquoi, pardonnez, Terrible, à celui sur
    Le coeur de qui, Dieu fort, sévit cette faiblesse.


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    Paul VerlaineRecueil : Amour
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  9. Ballade en rêve

    Au docteur Louis Jullien.

    J’ai rêvé d’elle, et nous nous pardonnions
    Non pas nos torts, il n’en est en amour,
    Mais l’absolu de nos opinions
    Et que la vie ait pour nous pris ce tour.
    Simple elle était comme au temps de ma cour,
    En robe grise et verte et voilà tout,
    (J’aimai toujours les femmes dans ce goût),
    Et son langage était sincère et coi.
    Mais quel émoi de me dire au débout :
    J’ai rêvé d’elle et pas elle de moi.

    Elle ni moi nous ne nous résignions
    À plus souffrir pas plus tard que ce jour.
    Ô nous revoir encore compagnons,
    Chacun étant descendu de sa tour
    Pour un baiser bien payé de retour !
    Le beau projet ! Et nous étions debout,
    Main dans la main, avec du sang qui bout
    Et chante un fier ‘donec gratus’. Mais quoi ?
    C’était un songe, ô tristesse et dégoût !
    J’ai rêvé d’elle et pas elle de moi.

    Et nous suivions tes luisants fanions,
    Soie et satin, ô Bonheur vainqueur, pour
    Jusqu’à la mort, que d’ailleurs nous niions.
    J’allais par les chemins, en troubadour,
    Chantant, ballant, sans craindre ce pandour
    Qui vous saute à la gorge et vous découd.
    Elle évoquait la chère nuit d’Août
    Où son aveu bas et lent me fit roi.
    Moi, j’adorais ce retour qui m’absout.
    J’ai rêvé d’elle et pas elle de moi !


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    Paul VerlaineRecueil : Amour
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  10. Ballade à propos de deux ormeaux qu’il avait

    À Léon Vanier.

    Mon jardin fut doux et léger,
    Tant qu’il fut mon humble richesse :
    Mi-potager et mi-verger,
    Avec quelque fleur qui se dresse
    Couleur d’amour et d’allégresse,
    Et des oiseaux sur des rameaux,
    Et du gazon pour la paresse.
    Mais rien ne valut mes ormeaux.

    Dans ma claire salle à manger
    Où du vin fit quelque prouesse,
    Je les voyais tous deux bouger
    Doucement au vent qui les presse
    L’un vers l’autre en une caresse,
    Et leurs feuilles flûtaient des mots.
    Le clos était plein de tendresse.
    Mais rien ne valut mes ormeaux.

    Hélas ! Quand il fallut changer
    De cieux et quitter ma liesse,
    Le verger et le potager
    Se partagèrent ma tristesse,
    Et la fleur couleur charmeresse,
    Et l’herbe, oreiller de mes maux,
    Et l’oiseau, surent ma détresse.
    Mais rien ne valut mes ormeaux.


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    Paul VerlaineRecueil : Amour
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