1. L’idée de Dieu – suite de Jehova

    Heureux l’oeil éclairé de ce jour sans nuage
    Qui partout ici-bas le contemple et le lit !
    Heureux le coeur épris de cette grande image,
    Toujours vide et trompé si Dieu ne le remplit !

    Ah ! pour celui-là seul la nature est son ombre !
    En vain le temps se voile et reculent les cieux !
    Le ciel n’a point d’abîme et le temps point de nombre
    Qui le cache à ces yeux !

    Pour qui ne l’y voit pas tout est nuit et mystères,
    Cet alphabet de jeu dans le ciel répandu
    Est semblable pour eux à ces vains caractères
    Dont le sens, s’ils en ont, dans les temps s’est perdu !

    Le savant sous ses mains les retourne et les brise
    Et dit : Ce n’est qu’un jeu d’un art capricieux ;
    Et cent fois en tombant ces lettres qu’il méprise
    D’elles-même ont écrit le nom mystérieux!


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  2. L’humanité – suite de Jehova

    A de plus hauts degrés de l’échelle de l’être
    En traits plus éclatants Jehova va paraître,
    La nuit qui le voilait ici s’évanouit !
    Voyez aux purs rayons de l’amour qui va naître
    La vierge qui s’épanouit !

    Elle n’éblouit pas encore
    L’oeil fasciné qu’elle suspend,
    On voit qu’elle-même elle ignore
    La volupté qu’elle répand ;
    Pareille, en sa fleur virginale,
    A l’heure pure et matinale
    Qui suit l’ombre et que le jour suit,
    Doublement belle à la paupière,
    Et des splendeurs de la lumière
    Et des mystères de la nuit !

    Son front léger s’élève et plane
    Sur un cou flexible, élancé,
    Comme sur le flot diaphane
    Un cygne mollement bercé ;
    Sous la voûte à peine décrite
    De ce temple où son âme habite,
    On voit le sourcil s’ébaucher,
    Arc onduleux d’or ou d’ébène
    Que craint d’effacer une haleine,
    Ou le pinceau de retoucher !

    Là jaillissent deux étincelles
    Que voile et couvre à chaque instant,
    Comme un oiseau qui bat des ailes,
    La paupière au cil palpitant!
    Sur la narine transparente
    Les veines où le sang serpente
    S’entrelacent comme à dessein,
    Et de sa lèvre qui respire
    Se répand avec le sourire
    Le souffle embaumé de son sein !


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  3. Jehova ou l’idée de dieu

    Sinaï! Sinaï ! quelle nuit sur ta cime !
    Quels éclairs, sur tes flancs, éblouissent les yeux !
    Les noires vapeurs de l’abîme
    Roulent en plis sanglants leurs vagues dans tes cieux !
    La nue enflammée
    Où ton front se perd
    Vomit la fumée
    Comme un chaume verd;
    Le ciel d’où s’échappe
    Eclair sur éclair,
    Et pareil au fer
    Que le marteau frappe,
    Lançant coups sur coups
    La nuit, la lumière,
    Se voile ou s’éclaire,
    S’ouvre ou se resserre,
    Comme la paupière
    D’un homme en courroux !

    Un homme, un homme seul gravit tes flancs qui grondent,
    En vain tes mille échos tonnent et se répondent,
    Ses regards assurés ne se détournent pas !
    Tout un peuple éperdu le regarde d’en bas;
    Jusqu’aux lieux où ta cime et le ciel se confondent,
    Il monte, et la tempête enveloppe ses pas !
    Le nuage crève;
    Son brûlant carreau
    Jaillit comme un glaive
    Qui sort du fourreau !
    Les foudres portées
    Sur ses plis mouvants,
    Au hasard jetées
    Par les quatre vents,
    Entre elles heurtées,
    Partent en tous sens,
    Comme une volée
    D’aiglons aguerris
    Qu’un bruit de mêlée
    A soudain surpris,
    Qui, battant de l’aile,
    Volent pêle-mêle
    Autour de leurs nids,
    Et loin de leur mère,
    La mort dans leur serre,
    S’élancent de l’aire
    En poussant des cris !
    Le cèdre s’embrase,
    Crie, éclate, écrase
    Sa brûlante base
    Sous ses bras fumants !
    La flamme en colonne
    Monte, tourbillonne,
    Retombe et bouillonne
    En feux écumants;
    La lave serpente,
    Et de pente en pente
    Etend son foyer;
    La montagne ardente
    Paraît ondoyer;
    Le firmament double
    Les feux dont il luit;
    Tout regard se trouble,
    Tout meurt ou tout fuit;
    Et l’air qui s’enflamme,
    Repliant la flamme
    Autour du haut lieu,
    Va de place en place
    Où le vent le chasse,
    Semer dans l’espace
    Des lambeaux de feu !

    Sous ce rideau brûlant qui le voile et l’éclaire,
    Moïse a seul, vivant, osé s’ensevelir;
    Quel regard sondera ce terrible mystère ?
    Entre l’homme et le feu que va-t-il s’accomplir ?
    Dissipez, vains mortels, l’effroi qui vous atterre !
    C’est Jehova qui sort ! Il descend au milieu
    Des tempêtes et du tonnerre !
    C’est Dieu qui se choisit son peuple sur la terre,
    C’est un peuple à genoux qui reconnaît son Dieu !

    L’Indien, élevant son âme
    Aux voûtes de son ciel d’azur,
    Adore l’éternelle flamme
    Prise à son foyer le plus pur;
    Au premier rayon de l’aurore,
    Il s’incline, il chante, il adore
    L’astre d’où ruisselle le jour;
    Et le soir, sa triste paupière
    Sur le tombeau de la lumière
    Pleure avec des larmes d’amour !


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  4. Hymne de l’enfant à son réveil

    Ô père qu’adore mon père!
    Toi qu’on ne nomme qu’à genoux!
    Toi, dont le nom terrible et doux
    Fait courber le front de ma mère!

    On dit que ce brillant soleil
    N’est qu’un jouet de ta puissance;
    Que sous tes pieds il se balance
    Comme une lampe de vermeil.

    On dit que c’est toi qui fais naître
    Les petits oiseaux dans les champs,
    Et qui donne aux petits enfants
    Une âme aussi pour te connaître!

    On dit que c’est toi qui produis
    Les fleurs dont le jardin se pare,
    El que, sans toi, toujours avare,
    Le verger n’aurait point de fruits.


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  5. Eternité de la nature, brièveté de l’homme

    Roulez dans vos sentiers de flamme,
    Astres, rois de l’1immensité!
    Insultez, écrasez mon âme
    Par votre presque éternité!
    Et vous, comètes vagabondes,
    Du divin océan des mondes
    Débordement prodigieux,
    Sortez des limites tracées,
    Et révélez d’autres pensées
    De celui qui pensa les cieux!

    Triomphe, immortelle nature!
    A qui la main pleine de jours
    Prête des forces sans mesure,
    Des temps qui renaissent toujours!
    La mort retrempe ta puissance,
    Donne, ravis, rends l’existence
    A tout ce qui la puise en toi;
    Insecte éclos de ton sourire,
    Je nais, je regarde et j’expire,
    Marche et ne pense plus à moi!

    Vieil océan, dans tes rivages
    Flotte comme un ciel écumant,
    Plus orageux que les nuages,
    Plus lumineux qu’un firmament!
    Pendant que les empires naissent,
    Grandissent, tombent, disparaissent
    Avec leurs générations,
    Dresse tes bouillonnantes crêtes,
    Bats ta rive! et dis aux: tempêtes :
    Où sont les nids des nations?

    Toi qui n’es pas lasse d’éclore
    Depuis la naissance des jours.
    Lève-toi, rayonnante aurore,
    Couche-toi, lève-toi toujours!
    Réfléchissez ses feux sublimes,
    Neiges éclatantes des cimes,
    Où le jour descend comme un roi!
    Brillez, brillez pour me confondre,
    Vous qu’un rayon du jour peut fondre,
    Vous subsisterez plus que moi!


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    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
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  6. Vieille chanson du jeune temps

    Je ne songeais pas à Rose ;
    Rose au bois vint avec moi ;
    Nous parlions de quelque chose,
    Mais je ne sais plus de quoi.

    J’étais froid comme les marbres ;
    Je marchais à pas distraits ;
    Je parlais des fleurs, des arbres
    Son oeil semblait dire: » Après ? »

    La rosée offrait ses perles,
    Le taillis ses parasols ;
    J’allais ; j’écoutais les merles,
    Et Rose les rossignols.

    Moi, seize ans, et l’air morose ;
    Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
    Les rossignols chantaient Rose
    Et les merles me sifflaient.


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    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 3
  7. Veni, vidi, vixi

    J'ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs
    Je marche, sans trouver de bras qui me secourent,
    Puisque je ris à peine aux enfants qui m'entourent,
    Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;

    Puisqu'au printemps, quand Dieu met la nature en fête,
    J'assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;
    Puisque je suis à l'heure où l'homme fuit le jour ;
    Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;

    Puisque l'espoir serein de mon âme est vaincu ;
    Puisqu'en cette saison des parfums et des roses,
    O ma fille ! j'aspire à l'ombre où tu reposes,
    Puisque mon cœur est mort, j'ai bien assez vécu.

    Je n'ai pas refusé ma tâche sur la terre.
    Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici.
    J'ai vécu souriant, toujours plus adouci,
    Debout, mais incliné du côté du mystère.


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    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 2
  8. Un soir que je regardais le ciel

    Elle me dit, un soir, en souriant:
    – Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse
    Le jour qui fuit, ou l’ombre qui s’abaisse,
    Ou l’astre d’or qui monte à l’orient?
    Que font vos yeux là-haut? je les réclame.
    Quittez le ciel; regardez dans mon âme!

    Dans ce vaste ciel, ombre où vous vous plaisez,
    Où vos regards démesurés vont lire,
    Qu’apprendrez-vous qui vaille mon sourire?
    Qu’apprendras-tu qui vaille nos baisers?
    Oh! de mon coeur lève les chastes voiles.
    Si tu savais comme il est plein d’étoiles!

    Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons,
    Tout est en nous un radieux spectacle.
    Le dévouement, rayonnant sur l’obstacle,
    Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.
    Le vaste azur n’est rien, je te l’atteste;
    Le ciel que j’ai dans l’âme est plus céleste!

    C’est beau de voir un astre s’allumer.
    Le monde est plein de merveilleuses choses.
    Douce est l’aurore, et douces sont les roses.
    Rien n’est si doux que le charme d’aimer!
    La clarté vraie est la meilleure flamme,
    C’est le rayon qui va de l’âme à l’âme!


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    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 5
  9. Sous les arbres

    Ils marchaient à côté l’un de l’autre; des danses
    Troublaient le bois joyeux; ils marchaient, s’arrêtaient,
    Parlaient, s’interrompaient, et, pendant les silences,
    Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.

    Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute,
    Sur la création au sourire innocent
    Penchés, et s’y versant dans l’ombre goutte à goutte,
    Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.

    Elle sait tous les noms des fleurs qu’en sa corbeille
    Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours;
    Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,
    Puis elle reprenait: -Parlons de nos amours.

    -Je suis en haut, je suis en bas,- lui disait-elle,
    -Et je veille sur vous, d’en bas comme d’en haut.-
    Il demandait comment chaque plante s’appelle,
    Se faisant expliquer le printemps mot à mot.


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    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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  10. Réponse à un acte d’accusation

    Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.
    Dans ce chaos du siècle où votre coeur se serre,
    J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois
    Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre: -Sois!-
    Et l’ombre fut. — Voilà votre réquisitoire.
    Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,
    Toute cette clarté s’est éteinte, et je suis
    Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits.
    De la chute de tout je suis la pioche inepte;
    C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte;
    C’est moi que votre prose en colère a choisi;
    Vous me criez: Racca; moi je vous dis: Merci!
    Cette marche du temps, qui ne sort d’une église
    Que pour entrer dans l’autre, et qui se civilise;
    Ces grandes questions d’art et de liberté,
    Voyons-les, j’y consens, par le moindre côté,
    Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,
    J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme;
    Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis,
    D’autres crimes encor que vous avez omis.
    Avoir un peu touché les questions obscures,
    Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,
    De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,
    Secoué le passé du haut jusques en bas,
    Et saccagé le fond tout autant que la forme.
    Je me borne à ceci: je suis ce monstre énorme,
    Je suis le démagogue horrible et débordé,
    Et le dévastateur du vieil A B C D;
    Causons.

    Quand je sortis du collége, du thème,
    Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême
    Et grave, au front penchant, aux membres appauvris;
    Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris
    Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome,
    Peuple et noblesse, était l’image du royaume;
    La poésie était la monarchie; un mot
    Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud;
    Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre,
    Ne se mêlaient; ainsi marchent sans se confondre
    Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf;
    La langue était l’état avant quatre-vingt-neuf;
    Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes:
    Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
    Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
    Et montant à Versaille aux carrosses du roi;
    Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
    Habitant les patois; quelques-uns aux galères
    Dans l’argot; dévoués à tous les genres bas,
    Déchirés en haillons dans les halles; sans bas,
    Sans perruque; créés pour la prose et la farce;
    Populace du style au fond de l’ombre éparse;
    Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
    Dans le bagne Lexique avait marqué d’une F;
    N’exprimant que la vie abjecte et familière,
    Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
    Racine regardait ces marauds de travers;
    Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
    Il le gardait, trop grand pour dire: Qu’il s’en aille;
    Et Voltaire criait: Corneille s’encanaille!
    Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
    Alors, brigand, je vins; je m’écriai: Pourquoi
    Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière?
    Et sur l’Académie, aïeule et douairière,
    Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
    Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,
    Je fis souffler un vent révolutionnaire.
    Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
    Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!
    Je fis une tempête au fond de l’encrier,
    Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
    Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées;
    Et je dis: Pas de mot où l’idée au vol pur
    Ne puisse se poser, tout humide d’azur!
    Discours affreux! — Syllepse, hypallage, litote,
    Frémirent; je montai sur la borne Aristote,
    Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
    Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
    Tous ces tigres, les Huns les Scythes et les Daces,
    N’étaient que des toutous auprès de mes audaces;
    Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
    Je nommai le cochon par son nom; pourquoi pas?
    Guichardin a nommé le Borgia! Tacite
    Le Vitellius! Fauve, implacable, explicite,
    J’ôtai du cou du chien stupéfait son collier
    D’épithètes; dans l’herbe, à l’ombre du hallier,
    Je fis fraterniser la vache et la génisse,
    L’une étant Margoton et l’autre Bérénice.
    Alors, l’ode, embrassant Rabelais, s’enivra;
    Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira;
    Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole;
    L’emphase frissonna dans sa fraise espagnole;
    Jean, l’ânier, épousa la bergère Myrtil.
    On entendit un roi dire: -Quelle heure est-il?-
    Je massacrais l’albâtre, et la neige, et l’ivoire,
    Je retirai le jais de la prunelle noire,
    Et j’osai dire au bras: Sois blanc, tout simplement.
    Je violai du vers le cadavre fumant;
    J’y fis entrer le chiffre; ô terreur! Mithridate
    Du siége de Cyzique eût pu citer la date.
    Jours d’effroi! les Laïs devinrent des catins.
    Force mots, par Restaut peignés tous les matins,
    Et de Louis-Quatorze ayant gardé l’allure,
    Portaient encor perruque; à cette chevelure
    La Révolution, du haut de son beffroi,
    Cria: -Transforme-toi! c’est l’heure. Remplis-toi
    — De l’âme de ces mots que tu tiens prisonnière!-
    Et la perruque alors rugit, et fut crinière.
    Liberté! c’est ainsi qu’en nos rébellions,
    Avec des épagneuls nous fîmes des lions,
    Et que, sous l’ouragan maudit que nous soufflâmes,
    Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes.
    J’affichai sur Lhomond des proclamations.
    On y lisait: -Il faut que nous en finissions!
    — Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes
    — A la pensée humaine ils ont mis les poucettes.
    — Aux armes, prose et vers! formez vos bataillons!
    — Voyez où l’on en est: la strophe a des bâillons!
    — L’ode a des fers aux pieds, le drame est en cellule.
    — Sur le Racine mort le Campistron pullule!-
    Boileau grinça des dents; je lui dis: Ci-devant,
    Silence! et je criai dans la foudre et le vent:
    Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe!
    Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe,
    On vit trembler l’athos, l’ithos et le pathos.
    Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos,
    Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue,
    Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.
    La syllabe, enjambant la loi qui la tria,
    Le substantif manant, le verbe paria,
    Accoururent. On but l’horreur jusqu’à la lie.
    On les vit déterrer le songe d’Athalie;
    Ils jetèrent au vent les cendres du récit
    De Théramène; et l’astre Institut s’obscurcit.
    Oui, de l’ancien régime ils ont fait tables rases,
    Et j’ai battu des mains, buveur du sang des phrases,
    Quand j’ai vu par la strophe écumante et disant
    Les choses dans un style énorme et rugissant,
    L’Art poétique pris au collet dans la rue,
    Et quand j’ai vu, parmi la foule qui se rue,
    Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit,
    La lettre aristocrate à la lanterne esprit.
    Oui, je suis ce Danton! je suis ce Robespierre!
    J’ai, contre le mot noble à la longue rapière,
    Insurgé le vocable ignoble, son valet,
    Et j’ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.
    Oui, c’est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.
    J’ai pris et démoli la bastille des rimes.
    J’ai fait plus: j’ai brisé tous les carcans de fer
    Qui liaient le mot peuple, et tiré de l’enfer
    Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales;
    J’ai de la périphrase écrasé les spirales,
    Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel
    L’alphabet, sombre tour qui naquit de Babel;
    Et je n’ignorais pas que la main courroucée
    Qui délivre le mot, délivre la pensée.

    L’unité, des efforts de l’homme est l’attribut.
    Tout est la même flèche et frappe au même but.

    Donc, j’en conviens, voilà, déduits en style honnête,
    Plusieurs de mes forfaits, et j’apporte ma tête.
    Vous devez être vieux, par conséquent, papa,
    Pour la dixième fois j’en fais meâ culpâ.
    Oui, si Beauzée est dieu, c’est vrai, je suis athée.
    La langue était en ordre, auguste, époussetée,
    Fleur-de-lys d’or, Tristan et Boileau, plafond bleu,
    Les quarante fauteuils et le trône au milieu;
    Je l’ai troublée, et j’ai, dans ce salon illustre,
    Même un peu cassé tout; le mot propre, ce rustre,
    N’était que caporal: je l’ai fait colonel;
    J’ai fait un jacobin du pronom personnel;
    Dur participe, esclave à la tête blanchie,
    Une hyène, et du verbe une hydre d’anarchie.
    Vous tenez le reum confitentem. Tonnez!
    J’ai dit à la narine: Eh mais! tu n’es qu’un nez!
    J’ai dit au long fruit d’or: Mais tu n’es qu’une poire!
    J’ai dit à Vaugelas: Tu n’es qu’une mâchoire!
    J’ai dit aux mots: Soyez république! soyez
    La fourmilière immense, et travaillez! Croyez,
    Aimez, vivez! — J’ai mis tout en branle, et, morose,
    J’ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.


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    (il reste 3 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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