1. La Caravane

    I

    Sur la terre, tantôt sable, tantôt savane,
    L’un à l’autre liés en longue caravane,
    Echangeant leur pensée en confuses rumeurs,
    Emmenant avec eux les lois, les faits, les mœurs,
    Les esprits, voyageurs éternels, sont en marche.
    L’un porte le drapeau, les autres portent l’arche ;
    Ce saint voyage a nom Progrès. De temps en temps,
    Ils s’arrêtent, rêveurs, attentifs, haletants,
    Puis repartent. En route ! ils s’appellent, ils s’aident,
    Ils vont ! Les horizons aux horizons succèdent,
    Les plateaux aux plateaux, les sommets aux sommets.
    On avance toujours, on n’arrive jamais.
    A chaque étape un guide accourt à leur rencontre ;
    Quand Jean Huss disparaît, Luther pensif se montre
    Luther s’en va, Voltaire alors prend le flambeau
    Quand Voltaire s’arrête, arrive Mirabeau.
    Ils sondent, pleins d’espoir, une terre inconnue
    A chaque pas qu’on fait, la brume diminue ;
    Ils marchent, sans quitter des yeux un seul instant
    Le terme du voyage et l’asile où l’on tend,
    Point lumineux au fond d’une profonde plaine,
    La Liberté sacrée, éclatante et lointaine,
    La Paix dans le travail, l’universel Hymen,
    L’Idéal, ce grand but, Mecque du genre humain.

    Plus ils vont, plus la foi les pousse et les exalte.
    Pourtant, à de certains moments, lorsqu’on fait halte,
    Que la fatigue vient, qu’on voit le jour blêmir,
    Et qu’on a tant marché qu’il faut enfin dormir,
    C’est l’instant où le Mal, prenant toutes les formes,
    Morne oiseau, vil reptile ou monstre aux bonds énormes,
    Chimère, préjugé, mensonge ténébreux,
    C’est l’heure où le Passé, qu’ils laissent derrière eux,
    Voyant dans chacun d’eux une proie échappée,
    Surprend la caravane assoupie et campée,
    Et, sortant hors de l’ombre et du néant profond,
    Tâche de ressaisir ces esprits qui s’en vont.

    II


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    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
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  2. L’Expiation

    I

    Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
    Pour la première fois l’aigle baissait la tête.
    Sombres jours ! l’empereur revenait lentement,
    Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
    Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.
    Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
    On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
    Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
    On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
    Il neigeait. Les blessés s’abritaient dans le ventre
    Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
    On voyait des clairons à leur poste gelés,
    Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
    Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
    Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
    Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d’être tremblants,
    Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
    Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
    Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
    On n’avait pas de pain et l’on allait pieds nus.
    Ce n’étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre
    C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
    Une procession d’ombres sous le ciel noir.
    La solitude vaste, épouvantable à voir,
    Partout apparaissait, muette vengeresse.
    Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
    Pour cette immense armée un immense linceul.
    Et chacun se sentant mourir, on était seul.
    - Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?
    Deux ennemis ! le czar, le nord. Le nord est pire.
    On jetait les canons pour brûler les affûts.
    Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,
    Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
    On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,
    Voir que des régiments s’étaient endormis là.
    Ô chutes d’Annibal ! lendemains d’Attila !
    Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
    On s’écrasait aux ponts pour passer les rivières,
    On s’endormait dix mille, on se réveillait cent.
    Ney, que suivait naguère une armée, à présent
    S’évadait, disputant sa montre à trois cosaques.
    Toutes les nuits, qui vive ! alerte, assauts ! attaques !
    Ces fantômes prenaient leur fusil, et sur eux
    Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,
    Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,
    D’horribles escadrons, tourbillons d’hommes fauves.
    Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.
    L’empereur était là, debout, qui regardait.
    Il était comme un arbre en proie à la cognée.
    Sur ce géant, grandeur jusqu’alors épargnée,
    Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;
    Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,
    Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,
    Il regardait tomber autour de lui ses branches.
    Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.
    Tandis qu’environnant sa tente avec amour,
    Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
    Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,
    Accusaient le destin de lèse-majesté,
    Lui se sentit soudain dans l’âme épouvanté.
    Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,
    L’empereur se tourna vers Dieu ; l’homme de gloire
    Trembla ; Napoléon comprit qu’il expiait
    Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,
    Devant ses légions sur la neige semées :
    « Est-ce le châtiment, dit-il, Dieu des armées ? »
    Alors il s’entendit appeler par son nom
    Et quelqu’un qui parlait dans l’ombre lui dit : Non.

    II

    Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !
    Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
    Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
    La pâle mort mêlait les sombres bataillons.
    D’un côté c’est l’Europe et de l’autre la France.
    Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l’espérance
    Tu désertais, victoire, et le sort était las.
    Ô Waterloo ! je pleure et je m’arrête, hélas !
    Car ces derniers soldats de la dernière guerre
    Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,
    Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,
    Et leur âme chantait dans les clairons d’airain !


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  3. Force des choses

    Que devant les coquins l’honnête homme soupire ;
    Que l’histoire soit laide et plate ; que l’empire
    Boite avec Talleyrand ou louche avec Parieu ;
    Qu’un tour d’escroc bien fait ait nom grâce de Dieu ;
    Que le pape en massue ait changé sa houlette ;
    Qu’on voie au Champ de Mars piaffer sous l’épaulette
    Le Meurtre général, le Vol aide de camp ;
    Que hors de l’Elysée un prince débusquant,
    Qu’un flibustier quittant l’île de la Tortue,
    Assassine, extermine, égorge, pille et tue ;
    Que les bonzes chrétiens, cognant sur leur tam-tam
    Hurlent devant Soufflard : Attollite portam !
    Que pour claqueurs le crime ait cent journaux infâmes,
    Ceux qu’à la maison d’or, sur les genoux des femmes,
    Griffonnent les Romieux, le verre en main, et ceux
    Que saint-Ignace inspire à des gredins crasseux ;
    Qu’en ces vils tribunaux, où le regard se heurte
    De Moreau de la Seine à Moreau de la Meurthe,
    La justice ait reçu d’horribles horions ;
    Que, sur un lit de camp, par des centurions
    La loi soit violée et râle à l’agonie ;
    Que cet être choisi, créé par Dieu génie,
    L’homme, adore à genoux le loup fait empereur ;
    Qu’en un éclat de rire abrégé par l’horreur,
    Tout ce que nous voyons aujourd’hui se résume ;
    Qu’Hautpoul vende son sabre et Cucheval sa plume ;
    Que tous les grands bandits, en petit copiés,
    Revivent ; qu’on emplisse un sénat de plats-pieds
    Dont la servilité négresse et mamelouque
    Eût révolté Mahmoud et lasserait Soulouque ;
    Que l’or soit le seul culte, et qu’en ce temps vénal,
    Coffre-fort étant Dieu, Gousset soit cardinal ;
    Que la vieille Thémis ne soit plus qu’une gouine
    Baisant Mandrin dans l’antre où Mongis baragouine ;
    Que Montalembert bave accoudé sur l’autel ;
    Que Veuillot sur Sibour crève sa poche au fiel ;
    Qu’on voie aux bals de cour s’étaler des guenipes
    Qui le long des trottoirs traînaient hier leurs nippes,
    Beautés de lansquenet avec un profil grec ;
    Que Haynau dans Brescia soit pire que Lautrec ;
    Que partout, des Sept-Tours aux colonnes d’Hercule,
    Napoléon, le poing sur la hanche, recule,
    Car l’aigle est vieux, Essling grisonne, Marengo
    A la goutte, Austerlitz est pris d’un lombago ;
    Que le czar russe ait peur tout autant que le nôtre ;
    Que l’ours noir et l’ours blanc tremblent l’un devant l’autre ;
    Qu’avec son grand panache et sur son grand cheval
    Rayonne Saint-Arnaud, ci-devant Florival,
    Fort dans la pantomime et les combats à l’hache ;
    Que Sodome se montre et que Paris se cache ;
    Qu’Escobar et Houdin vendent le même onguent ;
    Que grâce à tous ces gueux qu’on touche avec le gant,
    Tout dorés au dehors, au dedans noirs de lèpres,
    Courant les bals, courant les jeux, allant à vêpres,
    Grâce à ces bateleurs mêlés aux scélérats,
    La Saint-Barthélemy s’achève en mardi gras ;
    Ô nature profonde et calme, que t’importe !
    Nature, Isis voilée assise à notre porte,
    Impénétrable aïeule aux regards attendris,
    Vieille comme Cybèle et fraîche comme Iris,
    Ce qu’on fait ici-bas s’en va devant ta face ;
    A ton rayonnement toute laideur s’efface ;
    Tu ne t’informes pas quel drôle ou quel tyran
    Est fait premier chanoine à Saint-Jean-de-Latran ;
    Décembre, les soldats ivres, les lois faussées,
    Les cadavres mêlés aux bouteilles cassées,
    Ne te font rien ; tu suis ton flux et ton reflux.
    Quand l’homme des faubourgs s’endort et ne sait plus
    Bourrer dans un fusil des balles de calibre ;
    Quand le peuple français n’est plus le peuple libre ;
    Quand mon esprit, fidèle au but qu’il se fixa,
    Sur cette léthargie applique un vers moxa,
    Toi, tu rêves ; souvent du fond des geôles sombres,
    Sort, comme d’un enfer, le murmure des ombres
    Que Baroche et Rouher gardent sous les barreaux,
    Car ce tas de laquais est un tas de bourreaux ;
    Etant les coeurs de boue, ils sont les coeurs de roche ;
    Ma strophe alors se dresse, et, pour cingler Baroche,
    Se taille un fouet sanglant dans Rouher écorché ;
    Toi, tu ne t’émeus point ; flot sans cesse épanché,
    La vie indifférente emplit toujours tes urnes ;
    Tu laisses s’élever des attentats nocturnes,
    Des crimes, des fureurs, de Rome mise en croix,
    De Paris mis aux fers, des guets-apens des rois,
    Des pièges, des serments, des toiles d’araignées,
    L’orageuse clameur des âmes indignées ;
    Dans ce calme où toujours tu te réfugias,
    Tu laisses le fumier croupir chez Augias,
    Et renaître un passé dont nous nous affranchîmes,
    Et le sang rajeunir les abus cacochymes,
    La France en deuil jeter son suprême soupir,
    Les prostitutions chanter, et se tapir
    Les lâches dans leurs trous, la taupe en ses cachettes,
    Et gronder les lions, et rugir les poëtes !
    Ce n’est pas ton affaire à toi de t’irriter.
    Tu verrais, sans frémir et sans te révolter,
    Sur tes fleurs, sous tes pins, tes ifs et tes érables,
    Errer le plus coquin de tous ces misérables.
    Quand Troplong, le matin, ouvre un oeil chassieux,
    Vénus, splendeur sereine éblouissant les cieux,
    Vénus, qui devrait fuir courroucée et hagarde,
    N’a pas l’air de savoir que Troplong la regarde !
    Tu laisserais cueillir une rose à Dupin !
    Tandis que, de velours recouvrant le sapin,
    L’escarpe couronné que l’Europe surveille,
    Trône et guette, et qu’il a, lui parlant à l’oreille,
    D’un côté Loyola, de l’autre Trestaillon,
    Ton doigt au blé dans l’ombre entrouvre le sillon.
    Pendant que l’horreur sort des sénats, des conclaves,
    Que les Etats-Unis ont des marchés d’esclaves
    Comme en eut Rome avant que Jésus-Christ passât,
    Que l’américain libre à l’africain forçat
    Met un bât, et qu’on vend des hommes pour des piastres,
    Toi, tu gonfles la mer, tu fais lever les astres,
    Tu courbes l’arc-en-ciel, tu remplis les buissons
    D’essaims, l’air de parfums et les nids de chansons,
    Tu fais dans le bois vert la toilette des roses,
    Et tu fais concourir, loin des hommes moroses,
    Pour des prix inconnus par les anges cueillis,
    La candeur de la vierge et la blancheur du lys.
    Et quand, tordant ses mains devant les turpitudes,
    Le penseur douloureux fuit dans tes solitudes,
    Tu lui dis : Viens ! c’est moi ! moi que rien ne corrompt !
    Je t’aime ! et tu répands dans l’ombre, sur son front
    Où de l’artère ardente il sent battre les ondes,
    L’âcre fraîcheur de l’herbe et des feuilles profondes !
    Par moments, à te voir, parmi les trahisons,
    Mener paisiblement tes mois et tes saisons,
    A te voir impassible et froide, quoi qu’on fasse,
    Pour qui ne creuse point plus bas que la surface,
    Tu sembles bien glacée, et l’on s’étonne un peu.
    Quand les proscrits, martyrs du peuple, élus de Dieu,
    Stoïques, dans la mort se couchent sans se plaindre,
    Tu n’as l’air de songer qu’à dorer et qu’à peindre
    L’aile du scarabée errant sur leurs tombeaux.
    Les rois font les gibets, toi, tu fais les corbeaux.
    Tu mets le même ciel sur le juste et l’injuste.
    Occupée à la mouche, à la pierre, à l’arbuste,
    Aux mouvements confus du vil monde animal,
    Tu parais ignorer le bien comme le mal ;
    Tu laisses l’homme en proie à sa misère aiguë.
    Que t’importe Socrate ! et tu fais la ciguë.
    Tu créas le besoin, l’instinct et l’appétit ;
    Le fort mange le faible et le grand le petit,
    L’ours déjeune du rat, l’autour de la colombe,
    Qu’importe ! allez, naissez, fourmillez pour la tombe,
    Multitudes ! vivez, tuez, faites l’amour,
    Croissez ! le pré verdit, la nuit succède au jour,
    L’âne brait, le cheval hennit, le taureau beugle.
    Ô figure terrible, on te croirait aveugle !
    Le bon et le mauvais se mêlent sous tes pas.
    Dans cet immense oubli, tu ne vois même pas
    Ces deux géants lointains penchés sur ton abîme,
    Satan, père du mal, Caïn, père du crime !
    Erreur ! erreur ! erreur ! ô géante aux cent yeux,
    Tu fais un grand labeur, saint et mystérieux !
    Oh ! qu’un autre que moi te blasphème, ô nature
    Tandis que notre chaîne étreint notre ceinture,
    Et que l’obscurité s’étend de toutes parts,
    Les principes cachés, les éléments épars,
    Le fleuve, le volcan à la bouche écarlate,
    Le gaz qui se condense et l’air qui se dilate,
    Les fluides, l’éther, le germe sourd et lent,
    Sont autant d’ouvriers dans l’ombre travaillant ;
    Ouvriers sans sommeil, sans fatigue, sans nombre.
    Tu viens dans cette nuit, libératrice sombre !
    Tout travaille, l’aimant, le bitume, le fer,
    Le charbon ; pour changer en éden notre enfer,
    Les forces à ta voix sortent du fond des gouffres.

    Tu murmures tout bas : – Race d’Adam qui souffres,
    Hommes, forçats pensants au vieux monde attachés,
    Chacune de mes lois vous délivre. Cherchez ! -
    Et chaque jour surgit une clarté nouvelle,
    Et le penseur épie et le hasard révèle ;
    Toujours le vent sema, le calcul récolta.
    Ici Fulton, ici Galvani, là Volta,
    Sur tes secrets profonds que chaque instant nous livre,
    Rêvent ; l’homme ébloui déchiffre enfin ton livre.
    D’heure en heure on découvre un peu plus d’horizon
    Comme un coup de bélier au mur d’une prison,
    Du genre humain qui fouille et qui creuse et qui sonde,
    Chaque tâtonnement fait tressaillir le monde.
    L’hymen des nations s’accomplit. Passions,
    Intérêts, moeurs et lois, les révolutions
    Par qui le coeur humain germe et change de formes,
    Paris, Londres, New-York, les continents énormes,
    Ont pour lien un fil qui tremble au fond des mers.
    Une force inconnue, empruntée aux éclairs,
    Mêle au courant des flots le courant des idées.
    La science, gonflant ses ondes débordées,
    Submerge trône et sceptre, idole et potentat.
    Tout va, pense, se meut, s’accroît. L’aérostat
    Passe, et du haut des cieux ensemence les hommes.
    Chanaan apparaît ; le voilà, nous y sommes !
    L’amour succède aux pleurs et l’eau vive à la mort,
    Et la bouche qui chante à la bouche qui mord.
    La science, pareille aux antiques pontifes,
    Attelle aux chars tonnants d’effrayants hippogriffes
    Le feu souffle aux naseaux de la bête d’airain.
    Le globe esclave cède à l’esprit souverain.
    Partout où la terreur régnait, où marchait l’homme,
    Triste et plus accablé que la bête de somme,
    Traînant ses fers sanglants que l’erreur a forgés,
    Partout où les carcans sortaient des préjugés,
    Partout où les césars, posant le pied sur l’âme,
    Etouffaient la clarté, la pensée et la flamme,
    Partout où le mal sombre, étendant son réseau,
    Faisait ramper le ver, tu fais naître l’oiseau !
    Par degrés, lentement, on voit sous ton haleine
    La liberté sortir de l’herbe de la plaine,
    Des pierres du chemin, des branches des forêts,
    Rayonner, convertir la science en décrets,
    Du vieil univers mort briser la carapace,
    Emplir le feu qui luit, l’eau qui bout, l’air qui passe,
    Gronder dans le tonnerre, errer dans les torrents,
    Vivre ! et tu rends le monde impossible aux tyrans !
    La matière, aujourd’hui vivante, jadis morte,
    Hier écrasait l’homme et maintenant l’emporte.
    Le bien germe à toute heure et la joie en tout lieu.
    Oh ! sois fière en ton coeur, toi qui, sous l’oeil de Dieu,
    Nous prodigues les dons que ton mystère épanche,
    Toi qui regardes, comme une mère se penche
    Pour voir naître l’enfant que son ventre a porté,
    De ton flanc éternel sortir l’humanité !
    Vie ! idée ! avenir bouillonnant dans les têtes !
    Le progrès, reliant entre elles ses conquêtes,
    Gagne un point après l’autre, et court contagieux.
    De cet obscur amas de faits prodigieux
    Qu’aucun regard n’embrasse et qu’aucun mot ne nomme,
    Tu nais plus frissonnant que l’aigle, esprit de l’homme,
    Refaisant moeurs, cités, codes, religion.
    Le passé n’est que l’oeuf d’où tu sors, Légion !
    Ô nature ! c’est là ta genèse sublime.
    Oh ! l’éblouissement nous prend sur cette cime !
    Le monde, réclamant l’essor que Dieu lui doit,
    Vibre, et dès à présent, grave, attentif, le doigt
    Sur la bouche, incliné sur les choses futures,
    Sur la création et sur les créatures,
    Une vague lueur dans son oeil éclatant,
    Le voyant, le savant, le philosophe entend
    Dans l’avenir, déjà vivant sous ses prunelles,
    La palpitation de ces millions d’ailes !


    23 mai 1853. Jersey.

    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
  4. C’était en juin, j’étais à Bruxelle ; on me dit

    C’était en juin, j’étais à Bruxelle ; on me dit :
    Savez-vous ce que fait maintenant ce bandit ?
    Et l’on me raconta le meurtre juridique,
    Charlet assassiné sur la place publique,
    Cirasse, Cuisinier, tous ces infortunés
    Que cet homme au supplice a lui-même traînés
    Et qu’il a de ses mains liés sur la bascule.
    Ô Sauveur, ô héros, vainqueur de crépuscule, César !
    Dieu fait sortir de terre les moissons,
    La vigne, l’eau courante abreuvant les buissons,
    Les fruits vermeils, la rose où l’abeille butine,
    Les chênes, les lauriers, et toi, la guillotine.

    Prince qu’aucun de ceux qui lui donnent leurs voix
    Ne voudrait rencontrer le soir au coin d’un bois !

    J’avais le front brûlant ; je sortis par la ville.
    Tout m’y parut plein d’ombre et de guerre civile ;
    Les passants me semblaient des spectres effarés
    Je m’enfuis dans les champs paisibles et dorés ;
    Ô contre-coups du crime au fond de l’âme humaine !
    La nature ne put me calmer. L’air, la plaine,
    Les fleurs, tout m’irritait ; je frémissais devant
    Ce monde où je sentais ce scélérat vivant.
    Sans pouvoir m’apaiser je fis plus d’une lieue.
    Le soir triste monta sous la coupole bleue .
    Linceul frissonnant, l’ombre autour de moi s’accrut ;
    Tout à coup la nuit vint, et la lune apparut
    Sanglante, et dans les cieux, de deuil enveloppée,
    Je regardai rouler cette tête coupée.


    20 mai 1853. Jersey.

    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
  5. Aube

    Un immense frisson émeut la plaine obscure.
    C’est l’heure où Pythagore, Hésiode, Epicure,
    Songeaient ; c’est l’heure où, las d’avoir, toute la nuit,
    Contemplé l’azur sombre et l’étoile qui luit,
    Pleins d’horreur, s’endormaient les pâtres de Chaldée.
    Là-bas, la chute d’eau, de mille plis ridée,
    Brille, comme dans l’ombre un manteau de satin
    Sur l’horizon lugubre apparaît le matin,
    Face rose qui rit avec des dents de perles
    Le boeuf rêve et mugit, les bouvreuils et les merles
    Et les geais querelleurs sifflent, et dans les bois
    On entend s’éveiller confusément les voix ;
    Les moutons hors de l’ombre, à travers les bourrées,
    Font bondir au soleil leurs toisons éclairées ;
    Et la jeune dormeuse, entrouvrant son oeil noir,
    Fraîche, et ses coudes blancs sortis hors du peignoir,
    Cherche de son pied nu sa pantoufle chinoise.

    Louange à Dieu ! toujours, après la nuit sournoise,
    Agitant sur les monts la rose et le genêt,
    La nature superbe et tranquille renaît ;
    L’aube éveille le nid à l’heure accoutumée,
    Le chaume dresse au vent sa plume de fumée,
    Le rayon, flèche d’or, perce l’âpre forêt ;
    Et plutôt qu’arrêter le soleil, on ferait
    Sensibles à l’honneur et pour le bien fougueuses
    Les âmes de Baroche et de Troplong, ces gueuses !


    28 avril 1853. Jersey.

    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
  6. À Juvénal

    I

    Retournons à l’école, ô mon vieux Juvénal.
    Homme d’ivoire et d’or, descends du tribunal
    Où depuis deux mille ans tes vers superbes tonnent.
    Il paraît, vois-tu bien, ces choses nous étonnent,
    Mais c’est la vérité selon monsieur Riancey,
    Que lorsqu’un peu de temps sur le sang a passé,
    Après un an ou deux, c’est une découverte,
    Quoi qu’en disent les morts avec leur bouche verte,
    Le meurtre n’est plus meurtre et le vol n’est plus vol.
    Monsieur Veuillot, qui tient d’Ignace et d’Auriol,
    Nous l’affirme, quand l’heure a tourné sur l’horloge,
    De notre entendement ceci fait peu l’éloge,
    Pourvu qu’à Notre-Dame on brûle de l’encens
    Et que l’abonné vienne aux journaux bien pensants,
    Il paraît que, sortant de son hideux suaire,
    Joyeux, en panthéon changeant son ossuaire,
    Dans l’opération par monsieur Fould aidé,
    Par les juges lavé, par les filles fardé,
    Ô miracle ! entouré de croyants et d’apôtres,
    En dépit des rêveurs, en dépit de nous autres
    Noirs poëtes bourrus qui n’y comprenons rien,
    Le mal prend tout à coup la figure du bien.

    II

    Il est l’appui de l’ordre ; il est bon catholique
    Il signe hardiment – prospérité publique.
    La trahison s’habille en général français
    L’archevêque ébloui bénit le dieu Succès
    C’était crime jeudi, mais c’est haut fait dimanche.
    Du pourpoint Probité l’on retourne la manche.
    Tout est dit. La vertu tombe dans l’arriéré.
    L’honneur est un vieux fou dans sa cave muré.
    Ô grand penseur de bronze, en nos dures cervelles
    Faisons entrer un peu ces morales nouvelles,
    Lorsque sur la Grand’Combe ou sur le blanc de zinc
    On a revendu vingt ce qu’on a payé cinq,
    Sache qu’un guet-apens par où nous triomphâmes
    Est juste, honnête et bon. Tout au rebours des femmes,
    Sache qu’en vieillissant le crime devient beau.
    Il plane cygne après s’être envolé corbeau.
    Oui, tout cadavre utile exhale une odeur d’ambre.
    Que vient-on nous parler d’un crime de décembre
    Quand nous sommes en juin ! l’herbe a poussé dessus.
    Toute la question, la voici : fils, tissus,
    Cotons et sucres bruts prospèrent ; le temps passe.
    Le parjure difforme et la trahison basse
    En avançant en âge ont la propriété
    De perdre leur bassesse et leur difformité
    Et l’assassinat louche et tout souillé de lange
    Change son front de spectre en un visage d’ange.


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    (il reste 16 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
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  7. Villes (L’acropole officielle)

    L'acropole officielle outre les conceptions de la barbarie moderne les plus colossales. Impossible d'exprimer le jour mat produit par le ciel immuablement gris, l'éclat impérial des bâtisses, et la neige éternelle du sol. On a reproduit dans un goût d'énormité singulier toutes les merveilles classiques de l'architecture. J'assiste à des expositions de peinture dans des locaux vingt fois plus vastes qu'Hampton-Court. Quelle peinture ! Un Nabuchodonosor norwégien a fait construire les escaliers des ministères ; les subalternes que j'ai pu voir sont déjà plus fiers que des Brahmas et j'ai tremblé à l'aspect des gardiens de colosses et officiers de constructions. Par le groupement des bâtiments en squares, cours et terrasses fermées, on évince les cochers. Les parcs représentent la nature primitive travaillée par un art superbe. Le haut quartier a des parties inexplicables : un bras de mer, sans bateaux, roule sa nappe de grésil bleu entre des quais chargés de candélabres géants. Un pont court conduit à une poterne immédiatement sous le dôme de la Sainte-Chapelle. Ce dôme est une armature d'acier artistique de quinze mille pieds de diamètre environ.

    Sur quelques points des passerelles de cuivre, des plates-formes, des escaliers qui contournent les halles et les piliers, j'ai cru pouvoir juger la profondeur de la ville ! C'est le prodige dont je n'ai pu me rendre compte : quels sont les niveaux des autres quartiers sur ou sous l'acropole ? Pour l'étranger de notre temps la reconnaissance est impossible. Le quartier commerçant est un circus d'un seul style, avec galeries à arcades. On ne voit pas de boutiques. Mais la neige de la chaussée est écrasée ; quelques nababs aussi rares que les promeneurs d'un matin de dimanche à Londres, se dirigent vers une diligence de diamants. Quelques divans de velours rouge : on sert des boissons polaires dont le prix varie de huit cents à huit mille roupies. À l'idée de chercher des théâtres sur ce circus, je me réponds que les boutiques doivent contenir des drames assez sombres. Je pense qu'il y a une police, mais la loi doit être tellement étrange, que je renonce à me faire une idée des aventuriers d'ici.

    Le faubourg aussi élégant qu'une belle rue de Paris est favorisé d'un air de lumière. L'élément démocratique compte quelque cents âmes. Là encore les maisons ne se suivent pas ; le faubourg se perd bizarrement dans la campagne, le « Comté » qui remplit l'occident éternel des forêts et des plantations prodigieuses où les gentilshommes sauvages chassent leurs chroniques sous la lumière qu'on a créée.

    Arthur RimbaudRecueil : Illuminations
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  8. Circonspection

    Donne ta main, retiens ton souffle, asseyons-nous
    Sous cet arbre géant où vient mourir la brise
    En soupirs inégaux sous la ramure grise
    Que caresse le clair de lune blême et doux.

    Immobiles, baissons nos yeux vers nos genoux.
    Ne pensons pas, rêvons. Laissons faire à leur guise
    Le bonheur qui s’enfuit et l’amour qui s’épuise,
    Et nos cheveux frôlés par l’aile des hiboux.

    Oublions d’espérer. Discrète et contenue,
    Que l’âme de chacun de nous deux continue
    Ce calme et cette mort sereine du soleil.

    Restons silencieux parmi la paix nocturne :
    Il n’est pas bon d’aller troubler dans son sommeil
    La nature, ce dieu féroce et taciturne.

    Paul VerlaineRecueil : Jadis et naguère
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  9. Age d’or

    Quelqu’une des voix
    Toujours angélique
    - Il s’agit de moi, -
    Vertement s’explique :

    Ces mille questions
    Qui se ramifient
    N’amènent, au fond,
    Qu’ivresse et folie ;

    Reconnais ce tour
    Si gai, si facile :
    Ce n’est qu’onde, flore,
    Et c’est ta famille !

    Puis elle chante. Ô
    Si gai, si facile,
    Et visible à l’oeil nu
    - Je chante avec elle, -


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    (il reste 6 strophes à lire)
    Arthur RimbaudRecueil : Derniers vers
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  10. Bannières de mai

    Aux branches claires des tilleuls
    Meurt un maladif hallali.
    Mais des chansons spirituelles
    Voltigent parmi les groseilles.
    Que notre sang rie en nos veines,
    Voici s’enchevêtrer les vignes.
    Le ciel est joli comme un ange.
    L’azur et l’onde communient.
    Je sors. Si un rayon me blesse
    Je succomberai sur la mousse.

    Qu’on patiente et qu’on s’ennuie
    C’est trop simple. Fi de mes peines.
    je veux que l’été dramatique
    Me lie à son char de fortunes
    Que par toi beaucoup, ô Nature,
    - Ah moins seul et moins nul ! – je meure.
    Au lieu que les Bergers, c’est drôle,
    Meurent à peu près par le monde.

    Je veux bien que les saisons m’usent.
    A toi, Nature, je me rends ;
    Et ma faim et toute ma soif.
    Et, s’il te plaît, nourris, abreuve.
    Rien de rien ne m’illusionne ;
    C’est rire aux parents, qu’au soleil,
    Mais moi je ne veux rire à rien ;
    Et libre soit cette infortune.

    Arthur RimbaudRecueil : Derniers vers
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