1. Que le sort, quel qu’il soit, vous trouve toujours grande!

    Que le sort, quel qu’il soit, vous trouve toujours grande!
    Que demain soit doux comme hier!
    Qu’en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande
    Le découragement amer,
    Ni le fiel, ni l’ennui des coeurs qui se dénouent,
    Ni cette cendre, hélas! que sur un front pâli,
    Dans l’ombre, à petit bruit secouent
    Les froides ailes de l’oubli!
    Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j’aime!
    Mes chants dans mon âme allumés!
    Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-même!
    Après avoir souffert, aimez!
    Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres,
    L’aube, fille des nuits, l’amour, fils des douleurs,
    Tout ce qui luit dans les ténèbres,
    Tout ce qui sourit dans les pleurs!

    Octobre 18

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  2. Ponto

    Je dis à mon chien noir : — Viens, Ponto, viens-nous-en !
    Et je vais dans les bois, mis comme un paysan ;
    Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres.
    L'hiver, quand la ramée est un écrin de givres,
    Ou l'été, quand tout rit, même l'aurore en pleurs,
    Quand toute l'herbe n'est qu'un triomphe de fleurs,
    Je prends Froissard, Montluc, Tacite, quelque histoire,
    Et je marche, effaré des crimes de la gloire.
    Hélas ! l'horreur partout, même chez les meilleurs !
    Toujours l'homme en sa nuit trahi par ses veilleurs !
    Toutes les grandes mains, hélas ! de sang rougies !
    Alexandre ivre et fou, César perdu d'orgies,
    Et, le poing sur Didier, le pied sur Vitikind,
    Charlemagne souvent semblable à Charles-Quint ;
    Caton de chair humaine engraissant la murène ;
    Titus crucifiant Jérusalem ; Turenne,
    Héros, comme Bayard et comme Catinat,
    À Nordlingue, bandit dans le Palatinat ;
    Le duel de Jarnac, le duel de Carrouge ;
    Louis Neuf tenaillant les langues d'un fer rouge ;
    Cromwell trompant Milton, Calvin brûlant Servet.
    Que de spectres, ô gloire ! autour de ton chevet !
    O triste humanité, je fuis dans la nature !
    Et, pendant que je dis : —Tout est leurre, imposture,
    Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu ! -
    Mon chien Ponto me suit. Le chien, c'est la vertu
    Qui, ne pouvant se faire homme, s'est faite bête.
    Et Ponto me regarde avec son œil honnête.

    Marine-Terrace, mars 1855.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 2
  3. Pleurs dans la nuit

    I

    Je suis l'être incliné qui jette ce qu'il pense ;
    Qui demande à la nuit le secret du silence ;
    Dont la brume emplit l'œil ;
    Dans une ombre sans fond mes paroles descendent,
    Et les choses sur qui tombent mes strophes rendent
    Le son creux du cercueil.

    Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre,
    Habite, âpre songeur, la rêverie obscure
    Aux flots plombés et bleus,
    Lac hideux où l'horreur tord ses bras, pâle nymphe,
    Et qui fait boire une eau morte comme la lymphe
    Aux rochers scrofuleux.

    Le Doute, fils bâtard de l'aïeule Sagesse,
    Crie : — À quoi bon ? — devant l'éternelle largesse,
    Nous fait tout oublier,
    S'offre à nous, morne abri, dans nos marches sans nombre,
    Nous dit : — Es-tu las ? Viens ! — et l'homme dort à l'ombre
    De ce mancenilier.


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    (il reste 125 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  4. Oui, je suis le rêveur ; je suis le camarade

    Oui, je suis le rêveur; je suis le camarade
    Des petites fleurs d’or du mur qui se dégrade,
    Et l’interlocuteur des arbres et du vent.
    Tout cela me connaît, voyez-vous. J’ai souvent,
    En mai, quand de parfums les branches sont gonflées,
    Des conversations avec les giroflées;
    Je reçois des conseils du lierre et du bleuet.
    L’être mystérieux, que vous croyez muet,
    Sur moi se penche, et vient avec ma plume écrire.
    J’entends ce qu’entendit Rabelais; je vois rire
    Et pleurer; et j’entends ce qu’Orphée entendit.
    Ne vous étonnez pas de tout ce que me dit
    La nature aux soupirs ineffables. Je cause
    Avec toutes les voix de la métempsycose.
    Avant de commencer le grand concert sacré,
    Le moineau, le buisson, l’eau vive dans le pré,
    La forêt, basse énorme, et l’aile et la corolle,
    Tous ces doux instruments, m’adressent la parole;
    Je suis l’habitué de l’orchestre divin;
    Si je n’étais songeur, j’aurais été sylvain.
    J’ai fini, grâce au calme en qui je me recueille,
    A force de parler doucement à la feuille,
    A la goutte de pluie, à la plume au rayon,
    Par descendre à ce point dans la création,
    Cet abîme où frissonne un tremblement farouche,
    Que je ne fais plus même envoler une mouche!
    Le brin d’herbe, vibrant d’un éternel émoi,
    S’apprivoise et devient familier avec moi,
    Et, sans s’apercevoir que je suis là, les roses
    font avec les bourdons toutes sortes de choses;
    Quelquefois, à travers les doux rameaux bénis,
    J’avance largement ma face sur les nids,
    Et le petit oiseau, mère inquiète et sainte,
    N’a pas plus peur de moi que nous n’aurions de crainte,
    Nous, si l’oeil du bon Dieu regardait dans nos trous;
    Le lys prude me voit approcher sans courroux,
    Quand il s’ouvre aux baisers du jour; la violette
    La plus pudique fait devant moi sa toilette;
    Je suis pour ces beautés l’ami discret et sûr
    Et le frais papillon, libertin de l’azur,
    Qui chiffonne gaîment une fleur demi-nue,
    Si je viens à passer dans l’ombre, continue,
    Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon,
    Il lui dit: -Es-tu bête! Il est de la maison.-

    Les Roches, août 1835.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  5. Ô souvenirs ! printemps ! aurore !

    Ô souvenirs ! printemps ! aurore !
    Doux rayon triste et réchauffant !
    - Lorsqu’elle était petite encore,
    Que sa soeur était tout enfant -

    Connaissez-vous sur la colline
    Qui joint Montlignon à Saint-Leu,
    Une terrasse qui s’incline
    Entre un bois sombre et le ciel bleu ?

    C’est là que nous vivions. – Pénètre,
    Mon coeur, dans ce passé charmant ! -
    Je l’entendais sous ma fenêtre
    Jouer le matin doucement.

    Elle courait dans la rosée,
    Sans bruit, de peur de m’éveiller ;
    Moi, je n’ouvrais pas ma croisée,
    De peur de la faire envoler.


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    (il reste 10 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 1
  6. Mugitusque boum

    Mugissement des bœufs, au temps du doux Virgile,
    Comme aujourd'hui, le soir, quand fuit la nuit agile,
    Ou, le matin, quand l'aube aux champs extasiés
    Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez :
    Mûrissez, blés mouvants ! prés, emplissez-vous d'herbes !
    Que la terre, agitant son panache de gerbes,
    Chante dans l'onde d'or d'une riche moisson !
    Vis, bête ; vis, caillou ; vis, homme ; vis, buisson ;
    A l'heure où le soleil se couche, où l'herbe est pleine
    Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine
    Jusqu'aux lointains coteaux rampant et grandissant,
    Quand le brun laboureur des collines descend
    Et retourne à son toit d'où sort une fumée,
    Que la soif de revoir sa femme bien-aimée
    Et l'enfant qu'en ses bras hier il réchauffait,
    Que ce désir, croissant à chaque pas qu'il fait,
    Imite dans son cœur l'allongement de l'ombre !
    Êtres ! choses ! vivez ! sans peur, sans deuil, sans nombre
    Que tout s'épanouisse en sourire vermeil !
    Que l'homme ait le repos et le bœuf le sommeil !
    Vivez ! croissez ! semez le grain à l'aventure !
    Qu'on sente frissonner dans toute la nature,
    Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,
    Dans l'obscur tremblement des profonds horizons,
    Un vaste emportement d'aimer, dans l'herbe verte,
    Dans l'antre, dans l'étang, dans la clairière ouverte,
    D'aimer sans fin, d'aimer toujours, d'aimer encor,
    Sous la sérénité des sombres astres d'or !
    Faites tressaillir l'air, le flot, l'aile, la bouche,
    Ô palpitations du grand amour farouche !
    Qu'on sente le baiser l'être illimité !
    Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,
    Ô fruits divins, tombez des branches éternelles ! -

    Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles ;
    Et Virgile écoutait comme j'écoute, et l'eau
    Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau
    Le vent, et le rocher l'écume, et le ciel sombre
    L'homme Ô nature ! abîme ! immensité de l'ombre !

    Marine-Terrace, juillet 1855.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  7. Magnitudo parvi

    I

    Le jour mourait ; j'étais près des mers, sur la grève.
    Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,
    Jeune esprit qui se tait !
    La terre, s'inclinant comme un vaisseau qui sombre,
    En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre ;
    La pâle nuit montait.

    La pâle nuit levait son front dans les nuées ;
    Les choses s'effaçaient, blêmes, diminuées,
    Sans forme et sans couleur ;
    Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre ;
    On sentait à la fois la tristesse descendre
    Et monter la douleur.

    Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature
    Voyaient l'urne d'en haut, vague rondeur obscure,
    Se pencher dans les cieux,
    Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,
    Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,
    Le soir silencieux !


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    (il reste 180 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  8. Les malheureux

    À MES ENFANTS

    Puisque déjà l'épreuve aux luttes vous convie,
    Ô mes enfants ! parlons un peu de cette vie.
    Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noir
    Où des ravins creusaient un farouche entonnoir,
    Dans un de ces endroits où sous l'herbe et la ronce
    Le chemin disparaît et le ruisseau s'enfonce,
    Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,
    Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.
    La fumée avait peine à monter dans les branches ;
    Les fenêtres étaient les crevasses des planches ;
    On eût dit que les rocs cachaient avec ennui
    Ce logis tremblant, triste, humble ; et que c'était lui
    Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l'érable,
    Plaignaient, tant il était chétif et misérable !
    Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier.
    Comme je regardais ce chaume, un muletier
    Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.
    Qui donc demeure là ? — demandai-je à cet homme.
    L'homme, tout en chantant, me dit : — Un malheureux.-

    J'allai vers la masure au fond du ravin creux ;
    Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,
    Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route,
    Et le vent m'en ouvrit la porte ; et j'y trouvai
    Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.
    Ce vieillard, près d'un âtre où séchaient quelques toiles,
    Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,
    Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,
    Sans clef ; la pauvreté garde ceux qui n'ont rien.

    J'entrai ; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme ;
    Sans pain ; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.
    — Comment pouvait-il vivre ainsi ? Qu'il était dur
    De n'avoir même pas un volet à son mur ;
    L'hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire ;
    Et pas même un grabat ! il couchait donc à terre ?
    Là, sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit !
    Vous devez être mal, vous devez avoir froid,
    Bon père, et c'est un sort bien triste que le vôtre !


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    (il reste 25 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  9. Les Oiseaux

    Je rêvais dans un grand cimetière désert;
    De mon âme et des morts j’écoutais le concert,
    Parmi les fleurs de l’herbe et les croix de la tombe.
    Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe.
    Et l’ombre m’emplissait.

    Autour de moi, nombreux,
    Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux,
    Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière,
    Des moineaux francs faisaient l’école buissonnière.
    C’était l’éternité que taquine l’instant.
    Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,
    Égratignant la mort de leurs griffes pointues,
    Lissant leur bec au nez lugubre des statues,
    Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux.
    Je pris ces tapageurs ailés au sérieux;
    Je criai: — Paix aux morts! vous êtes des harpies.
    — Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.
    — Silence! allez-vous en! repris-je, peu clément.
    Ils s’enfuirent; j’étais le plus fort. Seulement,
    Un d’eux resta derrière, et, pour toute musique,
    Dressa la queue, et dit: — Quel est ce vieux classique

    Comme ils s’en allaient tous, furieux, maugréant,
    Criant, et regardant de travers le géant,
    Un houx noir qui songeait près d’une tombe, un sage,
    M’arrêta brusquement par la manche au passage,
    Et me dit: — Ces oiseaux sont dans leur fonction.
    Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.
    Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière.
    Homme, ils sont la gaîté de la nature entière;
    Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté
    A l’astre, son sourire au matin enchanté;
    Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,
    Et nous l’apportent; l’ombre en les voyant flamboie;
    Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers;
    A travers l’homme et l’herbe, et l’onde, et les halliers,
    Ils vont pillant la joie en l’univers immense.
    Ils ont cette raison qui te semble démence.
    Ils ont pitié de nous qui loin d’eux languissons;
    Et, lorsqu’ils sont bien pleins de jeux et de chansons;
    D’églogues, de baisers, de tous les commérages
    Que les nids en avril font sous les verts ombrages,
    Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants,
    Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants;
    Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière,
    Vider dans notre nuit toute cette lumière!
    Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons:
    — Les voilà!- tout s’émeut, pierres, tertres, gazons;
    Le moindre arbrisseau parle, et l’herbe est en extase;
    Le saule pleureur chante en achevant sa phrase;
    Ils confessent les ifs, devenus babillards;
    Ils jasent de la vie avec les corbillards;
    Des linceuls trop pompeux ils décrochent l’agrafe;
    Ils se moquent du marbre; ils savent l’orthographe;
    Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,
    Devant qui le mensonge étale sa laideur,
    Et ne se gène pas, me traitant comme un hôte,
    Je trouve juste, ami, qu’en lisant à voix haute
    L’épitaphe où le mort est toujours bon et beau,
    Ils fassent éclater de rire le tombeau.

    Paris, mai 1835.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 1
  10. Les mages

    I

    Pourquoi donc faites-vous des prêtres
    Quand vous en avez parmi vous ?
    Les esprits conducteurs des êtres
    Portent un signe sombre et doux.
    Nous naissons tous ce que nous sommes.
    Dieu de ses mains sacre les hommes
    Dans les ténèbres des berceaux ;
    Son effrayant doigt invisible
    Écrit sous leur crâne la bible
    Des arbres, des monts et des eaux.

    Ces hommes, ce sont les poëtes ;
    Ceux dont l'aile monte et descend ;
    Toutes les bouches inquiètes
    Qu'ouvre le verbe frémissant ;
    Les Virgiles, les Isaïes ;
    Toutes les âmes envahies
    Par les grandes brumes du sort ;
    Tous ceux en qui Dieu se concentre ;
    Tous les yeux où la lumière entre,
    Tous les fronts d'où le rayon sort.

    Ce sont ceux qu'attend Dieu propice
    Sur les Horebs et les Thabors ;
    Ceux que l'horrible précipice
    Retient blêmissants à ses bords ;
    Ceux qui sentent la pierre vivre ;
    Ceux que Pan formidable enivre ;
    Ceux qui sont tout pensifs devant
    Les nuages, ces solitudes
    Où passent en mille attitudes
    Les groupes sonores du vent.


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    (il reste 78 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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