1. Le temple

    Qu’il est doux, quand du soir l’étoile solitaire,
    Précédant de la nuit le char silencieux,
    S’élève lentement dans la voûte des cieux,
    Et que l’ombre et le jour se disputent la terre,
    Qu’il est doux de porter ses pas religieux
    Dans le fond du vallon, vers ce temple rustique
    Dont la mousse a couvert le modeste portique,
    Mais où le ciel encor parle à des coeurs pieux !

    Salut, bois consacré ! Salut, champ funéraire,
    Des tombeaux du village humble dépositaire ;
    Je bénis en passant tes simples monuments.
    Malheur à qui des morts profane la poussière !
    J’ai fléchi le genou devant leur humble pierre,
    Et la nef a reçu mes pas retentissants.
    Quelle nuit ! quel silence ! au fond du sanctuaire
    A peine on aperçoit la tremblante lumière
    De la lampe qui brûle auprès des saints autels.
    Seule elle luit encor, quand l’univers sommeille :
    Emblème consolant de la bonté qui veille
    Pour recueillir ici les soupirs des mortels.
    Avançons. Aucun bruit n’a frappé mon oreille ;
    Le parvis frémit seul sous mes pas mesurés ;
    Du sanctuaire enfin j’ai franchi les degrés.
    Murs sacrés, saints autels ! je suis seul, et mon âme
    Peut verser devant vous ses douleurs et sa flamme,
    Et confier au ciel des accents ignorés,
    Que lui seul connaîtra, que vous seuls entendrez.
    Mais quoi ! de ces autels j’ose approcher sans crainte !
    J’ose apporter, grand Dieu, dans cette auguste enceinte
    Un coeur encor brûlant de douleur et d’amour !
    Et je ne tremble pas que ta majesté sainte
    Ne venge le respect qu’on doit à son séjour !
    Non : je ne rougis plus du feu qui me consume :
    L’amour est innocent quand la vertu l’allume.
    Aussi pur que l’objet à qui je l’ai juré,
    Le mien brûle mon coeur, mais c’est d’un feu sacré ;
    La constance l’honore et le malheur l’épure.
    Je l’ai dit à la terre, à toute la nature ;
    Devant tes saints autels je l’ai dit sans effroi :
    J’oserais, Dieu puissant, la nommer devant toi.
    Oui, malgré la terreur que ton temple m’inspire,
    Ma bouche a murmuré tout bas le nom d’Elvire ;
    Et ce nom répété de tombeaux en tombeaux,
    Comme l’accent plaintif d’une ombre qui soupire,
    De l’enceinte funèbre a troublé le repos.

    Adieu, froids monuments ! adieu, saintes demeures !
    Deux fois l’écho nocturne a répété les heures,
    Depuis que devant vous mes larmes ont coulé :
    Le ciel a vu ces pleurs, et je sors consolé.

    Peut-être au même instant, sur un autre rivage,
    Elvire veille ainsi, seule avec mon image,
    Et dans un temple obscur, les yeux baignés de pleurs
    Vient aux autels déserts confier ses douleurs.

    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
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  2. Le lac

    Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
    Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
    Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges
    Jeter l’ancre un seul jour ?

    Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,
    Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,
    Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre
    Où tu la vis s’asseoir !

    Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
    Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
    Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes
    Sur ses pieds adorés.

    Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;
    On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
    Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
    Tes flots harmonieux.


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    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
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  3. Le désespoir

    Lorsque du Créateur la parole féconde,
    Dans une heure fatale, eut enfanté le monde
    Des germes du chaos,
    De son oeuvre imparfaite il détourna sa face,
    Et d’un pied dédaigneux le lançant dans l’espace,
    Rentra dans son repos.

    Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ;
    Trop indigne à mes yeux d’amour ou de colère,
    Tu n’es rien devant moi.
    Roule au gré du hasard dans les déserts du vide ;
    Qu’à jamais loin de moi le destin soit ton guide,
    Et le Malheur ton roi.

    Il dit. Comme un vautour qui plonge sur sa proie,
    Le Malheur, à ces mots, pousse, en signe de joie,
    Un long gémissement ;
    Et pressant l’univers dans sa serre cruelle,
    Embrasse pour jamais de sa rage éternelle
    L’éternel aliment.

    Le mal dès lors régna dans son immense empire ;
    Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
    Commença de souffrir ;
    Et la terre, et le ciel, et l’âme, et la matière,
    Tout gémit : et la voix de la nature entière
    Ne fut qu’un long soupir.


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    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
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  4. La semaine Sainte à la Roche-Guyon

    Ici viennent mourir les derniers bruits du monde
    Nautoniers sans étoile, abordez ! c’est le port :
    Ici l’âme se plonge en une paix profonde,
    Et cette paix n’est pas la mort.

    Ici jamais le ciel n’est orageux ni sombre ;
    Un jour égal et pur y repose les yeux.
    C’est ce vivant soleil, dont le soleil est l’ombre,
    Qui le répand du haut des cieux.

    Comme un homme éveillé longtemps avant l’aurore
    Jeunes, nous avons fui dans cet heureux séjour,
    Notre rêve est fini, le vôtre dure encore ;
    Eveillez-vous ! voilà le jour.

    Coeurs tendres, approchez ! Ici l’on aime encore ;
    Mais l’amour, épuré, s’allume sur l’autel.
    Tout ce qu’il a d’humain, à ce feu s’évapore ;
    Tout ce qui reste est immortel !


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  5. La providence à l’homme

    Quoi ! le fils du néant a maudit l’existence !
    Quoi ! tu peux m’accuser de mes propres bienfaits !
    Tu peux fermer tes yeux à la magnificence
    Des dons que je t’ai faits !

    Tu n’étais pas encor, créature insensée,
    Déjà de ton bonheur j’enfantais le dessein ;
    Déjà, comme son fruit, l’éternelle pensée
    Te portait dans son sein.

    Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire ;
    Je préparais les temps selon ma volonté.
    Enfin ce jour parut; je dis : Nais pour ma gloire
    Et ta félicité !

    Tu naquis : ma tendresse, invisible et présente,
    Ne livra pas mon oeuvre aux chances du hasard ;
    J’échauffai de tes sens la sève languissante,
    Des feux de mon regard.


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    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
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  6. La prière

    Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire,
    Descend avec lenteur de son char de victoire.
    Le nuage éclatant qui le cache à nos yeux
    Conserve en sillons d’or sa trace dans les cieux,
    Et d’un reflet de pourpre inonde l’étendue.
    Comme une lampe d’or, dans l’azur suspendue,
    La lune se balance aux bords de l’horizon ;
    Ses rayons affaiblis dorment sur le gazon,
    Et le voile des nuits sur les monts se déplie :
    C’est l’heure où la nature, un moment recueillie,
    Entre la nuit qui tombe et le jour qui s’enfuit,
    S’élève au Créateur du jour et de la nuit,
    Et semble offrir à Dieu, dans son brillant langage,
    De la création le magnifique hommage.
    Voilà le sacrifice immense, universel !
    L’univers est le temple, et la terre est l’autel ;
    Les cieux en sont le dôme : et ces astres sans nombre,
    Ces feux demi-voilés, pâle ornement de l’ombre,
    Dans la voûte d’azur avec ordre semés,
    Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés :
    Et ces nuages purs qu’un jour mourant colore,
    Et qu’un souffle léger, du couchant à l’aurore,
    Dans les plaines de l’air, repliant mollement,
    Roule en flocons de pourpre aux bords du firmament,
    Sont les flots de l’encens qui monte et s’évapore
    Jusqu’au trône du Dieu que la nature adore.
    Mais ce temple est sans voix. Où sont les saints concerts ?
    D’où s’élèvera l’hymne au roi de l’univers ?
    Tout se tait : mon coeur seul parle dans ce silence.
    La voix de l’univers, c’est mon intelligence.
    Sur les rayons du soir, sur les ailes du vent,
    Elle s’élève à Dieu comme un parfum vivant ;
    Et, donnant un langage à toute créature,
    Prête pour l’adorer mon âme à la nature.
    Seul, invoquant ici son regard paternel,
    Je remplis le désert du nom de I’Eternel ;
    Et celui qui, du sein de sa gloire infinie,
    Des sphères qu’il ordonne écoute l’harmonie,
    Ecoute aussi la voix de mon humble raison,
    Qui contemple sa gloire et murmure son nom.
    Salut, principe et fin de toi-même et du monde,
    Toi qui rends d’un regard l’immensité féconde ;
    Ame de l’univers, Dieu, père, créateur,
    Sous tous ces noms divers je crois en toi, Seigneur ;
    Et, sans avoir besoin d’entendre ta parole,
    Je lis au front des cieux mon glorieux symbole.
    L’étendue à mes yeux révèle ta grandeur,
    La terre ta bonté, les astres ta splendeur.
    Tu t’es produit toi-même en ton brillant ouvrage ;
    L’univers tout entier réfléchit ton image,
    Et mon âme à son tour réfléchit l’univers.
    Ma pensée, embrassant tes attributs divers,
    Partout autour de soi te découvre et t’adore,
    Se contemple soi-même et t’y découvre encore
    Ainsi l’astre du jour éclate dans les cieux,
    Se réfléchit dans l’onde et se peint à mes yeux.
    C’est peu de croire en toi, bonté, beauté suprême ;
    Je te cherche partout, j’aspire à toi, je t’aime ;
    Mon âme est un rayon de lumière et d’amour
    Qui, du foyer divin, détaché pour un jour,
    De désirs dévorants loin de toi consumée,
    Brûle de remonter à sa source enflammée.
    Je respire, je sens, je pense, j’aime en toi.
    Ce monde qui te cache est transparent pour moi ;
    C’est toi que je découvre au fond de la nature,
    C’est toi que je bénis dans toute créature.
    Pour m’approcher de toi, j’ai fui dans ces déserts ;
    Là, quand l’aube, agitant son voile dans les airs,
    Entr’ouvre l’horizon qu’un jour naissant colore,
    Et sème sur les monts les perles de l’aurore,
    Pour moi c’est ton regard qui, du divin séjour,
    S’entr’ouvre sur le monde et lui répand le jour :
    Quand l’astre à son midi, suspendant sa carrière,
    M’inonde de chaleur, de vie et de lumière,
    Dans ses puissants rayons, qui raniment mes sens,
    Seigneur, c’est ta vertu, ton souffle que je sens ;
    Et quand la nuit, guidant son cortège d’étoiles,
    Sur le monde endormi jette ses sombres voiles,
    Seul, au sein du désert et de l’obscurité,
    Méditant de la nuit la douce majesté,
    Enveloppé de calme, et d’ombre, et de silence,
    Mon âme, de plus près, adore ta présence ;
    D’un jour intérieur je me sens éclairer,
    Et j’entends une voix qui me dit d’espérer.
    Oui, j’espère, Seigneur, en ta magnificence :
    Partout à pleines mains prodiguant l’existence,
    Tu n’auras pas borné le nombre de mes jours
    A ces jours d’ici-bas, si troublés et si courts.
    Je te vois en tous lieux conserver et produire ;
    Celui qui peut créer dédaigne de détruire.
    Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté
    J’attends le jour sans fin de l’immortalité.
    La mort m’entoure en vain de ses ombres funèbres,
    Ma raison voit le jour à travers ces ténèbres.
    C’est le dernier degré qui m’approche de toi,
    C’est le voile qui tombe entre ta face et moi.
    Hâte pour moi, Seigneur, ce moment que j’implore ;
    Ou, si, dans tes secrets tu le retiens encore,
    Entends du haut du ciel le cri de mes besoins ;
    L’atome et l’univers sont l’objet de tes soins,
    Des dons de ta bonté soutiens mon indigence,
    Nourris mon corps de pain, mon âme d’espérance ;
    Réchauffe d’un regard de tes yeux tout-puissants
    Mon esprit éclipsé par l’ombre de mes sens
    Et, comme le soleil aspire la rosée,
    Dans ton sein, à jamais, absorbe ma pensée.

    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
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  7. La Foi

    O néant ! ô seul Dieu que je puisse comprendre !
    Silencieux abîme où je vais redescendre,
    Pourquoi laissas-tu l’homme échapper de ta main ?
    De quel sommeil profond je dormais dans ton sein !
    Dans l’éternel oubli j’y dormirais encore ;
    Mes yeux n’auraient pas vu ce faux jour que j’abhorre,
    Et dans ta longue nuit, mon paisible sommeil
    N’aurait jamais connu ni songes, ni réveil.
    - Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître.
    Si l’on m’eût consulté, j’aurais refusé l’être.
    Vains regrets ! le destin me condamnait au jour,
    Et je vins, ô soleil, te maudire à mon tour.
    - Cependant, il est vrai, cette première aurore,
    Ce réveil incertain d’un être qui s’ignore,
    Cet espace infini s’ouvrant devant ses yeux,
    Ce long regard de l’homme interrogeant les cieux,
    Ce vague enchantement, ces torrents d’espérance,
    Eblouissent les yeux au seuil de l’existence.
    Salut, nouveau séjour où le temps m’a jeté,
    Globe, témoin futur de ma félicité !
    Salut, sacré flambeau qui nourris la nature !
    Soleil, premier amour de toute créature !
    Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits !
    Terre, berceau de l’homme, admirable palais !
    Homme, semblable à moi, mon compagnon, mon frère !
    Toi plus belle à mes yeux, à mon âme plus chère !
    Salut, objets, témoins, instruments du bonheur !
    Remplissez vos destins, je vous apporte un coeur
    - Que ce rêve est brillant ! mais, hélas ! c’est un rêve.
    Il commençait alors ; maintenant il s’achève.
    La douleur lentement m’entr’ouvre le tombeau ;
    Salut, mon dernier jour! sois mon jour le plus beau !
    J’ai vécu; j’ai passé ce désert de la vie,
    Où toujours sous mes pas chaque fleur s’est flétrie ;
    Où toujours l’espérance, abusant ma raison,
    Me montrait le bonheur dans un vague horizon.
    Où du vent de la mort les brûlantes haleines
    Sous mes lèvres toujours tarissaient les fontaines.
    Qu’un autre, s’exhalant en regrets superflus,
    Redemande au passé ses jours qui ne sont plus,
    Pleure de son printemps l’aurore évanouie,
    Et consente à revivre une seconde vie:
    Pour moi, quand le destin m’offrirait à mon choix
    Le sceptre du génie, ou le trône des rois,
    La gloire, la beauté, les trésors, la sagesse,
    Et joindrait à ses dons l’éternelle jeunesse,
    J’en jure par la mort ; dans un monde pareil,
    Non, je ne voudrais pas rajeunir d’un soleil.
    Je ne veux pas d’un monde où tout change, où tout passe :
    Où, jusqu’au souvenir, tout s’use et tout s’efface ;
    Où tout est fugitif, périssable, incertain ;
    Où le jour du bonheur n’a pas de lendemain !
    - Combien de fois ainsi, trompé par l’existence,
    De mon sein pour jamais j’ai banni l’espérance !
    Combien de fois ainsi mon esprit abattu
    A cru s’envelopper d’une froide vertu,
    Et, rêvant de Zénon la trompeuse sagesse,
    Sous un manteau stoïque a caché sa faiblesse !
    Dans son indifférence un jour enseveli,
    Pour trouver le repos il invoquait l’oubli.
    Vain repos! faux sommeil! – Tel qu’au pied des collines,
    Où Rome sort du sein de ses propres ruines,
    L’oeil voit dans ce chaos, confusément épars,
    D’antiques monuments, de modernes remparts,
    Des théâtres croulants, dont les frontons superbes
    Dorment dans la poussière ou rampent sous les herbes,
    Les palais des héros par les ronces couverts,
    Des dieux couchés au seuil de leurs temples déserts,
    L’obélisque éternel ombrageant la chaumière,
    La colonne portant une image étrangère,
    L’herbe dans le forum, les fleurs dans les tombeaux,
    Et ces vieux panthéons peuplés de dieux nouveaux ;
    Tandis que, s’élevant de distance en distance,
    Un faible bruit de vie interrompt ce silence :
    Telle est notre âme, après ces longs ébranlements ;
    Secouant la raison jusqu’en ses fondements,
    Le malheur n’en fait plus qu’une immense ruine,
    Où comme un grand débris le désespoir domine !
    De sentiments éteints silencieux chaos,
    Eléments opposés, sans vie et sans repos,
    Restes de passions par le temps effacées,
    Combat désordonné de voeux et de pensées,
    Souvenirs expirants, regrets, dégoûts, remords.
    Si du moins ces débris nous attestaient sa mort !
    Mais sous ce vaste deuil l’âme encore est vivante ;
    Ce feu sans aliment soi-même s’alimente ;
    Il renaît de sa cendre, et ce fatal flambeau
    Craint de brûler encore au-delà du tombeau.
    Ame! qui donc es-tu ? flamme qui me dévore,
    Dois-tu vivre après moi ? dois-tu souffrir encore ?
    Hôte mystérieux, que vas-tu devenir ?
    Au grand flambeau du jour vas-tu te réunir ?
    Peut-être de ce feu tu n’es qu’une étincelle,
    Qu’un rayon égaré, que cet astre rappelle.
    Peut-être que, mourant lorsque l’homme est détruit,
    Tu n’es qu’un suc plus pur que la terre a produit,
    Une fange animée, une argile pensante
    Mais que vois-je ? à ce mot, tu frémis d’épouvante.
    Redoutant le néant, et lasse de souffrir,
    Hélas ! tu -crains de vivre et trembles de mourir.
    - Qui te révélera, redoutable mystère ?
    J’écoute en vain la voix des sages de la terre :
    Le doute égare aussi ces sublimes esprits,
    Et de la même argile ils ont été pétris.
    Rassemblant les rayons de l’antique sagesse,
    Socrate te cherchait aux beaux jours de la Grèce ;
    Platon à Sunium te cherchait après lui ;
    Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd’hui ;
    Deux mille ans passeront, et les enfants des hommes
    S’agiteront encor dans la nuit où nous sommes.
    La vérité rebelle échappe à nos regards,
    Et Dieu seul réunit tous ses rayons épars.
    - Ainsi, prêt à fermer mes yeux à la lumière,
    Nul espoir ne viendra consoler ma paupière:
    Mon âme aura passé, sans guide et sans flambeau
    De la nuit d’ici-bas dans la nuit du tombeau,
    Et j’emporte au hasard, au monde où je m’élance,
    Ma vertu sans espoir, mes maux sans récompense.
    Réponds-moi, Dieu cruel ! S’il est vrai que tu sois,
    J’ai donc le droit fatal de maudire tes lois !
    Après le poids du jour, du moins le mercenaire
    Le soir s’assied à l’ombre, et reçoit son salaire :
    Et moi, quand je fléchis sous le fardeau du sort,
    Quand mon jour est fini, mon salaire est la mort.

    Mais, tandis qu’exhalant le doute et le blasphème,
    Les yeux sur mon tombeau, je pleure sur moi-même,
    La foi, se réveillant, comme un doux souvenir,
    Jette un rayon d’espoir sur mon pâle avenir,
    Sous l’ombre de la mort me ranime et m’enflamme,
    Et rend à mes vieux jours la jeunesse de l’âme.
    Je remonte aux lueurs de ce flambeau divin,
    Du couchant de ma vie à son riant matin ;
    J’embrasse d’un regard la destinée humaine ;
    A mes yeux satisfaits tout s’ordonne et s’enchaîne;
    Je lis dans l’avenir la raison du présent ;
    L’espoir ferme après moi les portes du néant,
    Et rouvrant l’horizon à mon âme ravie,
    M’explique par la mort l’énigme de la vie.
    Cette foi qui m’attend au bord de mon tombeau,
    Hélas ! il m’en souvient, plana sur mon berceau.
    De la terre promise immortel héritage,
    Les pères à leurs fils l’ont transmis d’âge en âge.
    Notre esprit la reçoit à son premier réveil,
    Comme les dons d’en haut, la vie et le soleil ;
    Comme le lait de l’âme, en ouvrant la paupière,
    Elle a coulé pour nous des lèvres d’une mère ;
    Elle a pénétré l’homme en sa tendre saison ;
    Son flambeau dans les coeurs précéda la raison.
    L’enfant, en essayant sa première parole,
    Balbutie au berceau son sublime symbole,
    Et, sous l’oeil maternel germant à son insu,
    Il la sent dans son coeur croître avec la vertu.
    Ah ! si la vérité fut faite pour la terre,
    Sans doute elle a reçu ce simple caractère ;
    Sans doute dès l’enfance offerte à nos regards,
    Dans l’esprit par les sens entrant de toutes parts,
    Comme les purs rayons de la céleste flamme
    Elle a dû dès l’aurore environner notre âme,
    De l’esprit par l’amour descendre dans les coeurs,
    S’unir au souvenir, se fondre dans les moeurs;
    Ainsi qu’un grain fécond que l’hiver couvre encore,
    Dans notre sein longtemps germer avant d’éclore,
    Et, quand l’homme a passé son orageux été,
    Donner son fruit divin pour l’immortalité.
    Soleil mystérieux ! flambeau d’une autre sphère,
    Prête à mes yeux mourants ta mystique lumière,
    Pars du sein du Très-Haut, rayon consolateur.
    Astre vivifiant, lève-toi dans mon coeur !
    Hélas ! je n’ai que toi; dans mes heures funèbres,
    Ma raison qui pâlit m’abandonne aux ténèbres ;
    Cette raison superbe, insuffisant flambeau,
    S’éteint comme la vie aux portes du tombeau ;
    Viens donc la remplacer, ô céleste lumière !
    Viens d’un jour sans nuage inonder ma paupière ;
    Tiens-moi lieu du soleil que je ne dois plus voir,
    Et brille à l’horizon comme l’astre du soir.

    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
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  8. L’immortalité

    Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore,
    Sur nos fronts languissants à peine il jette encore
    Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit ;
    L’ombre croit, le jour meurt, tout s’efface et tout fuit !
    Qu’un autre à cet aspect frissonne et s’attendrisse,
    Qu’il recule en tremblant des bords du précipice,
    Qu’il ne puisse de loin entendre sans frémir
    Le triste chant des morts tout prêt à retentir,
    Les soupirs étouffés d’une amante ou d’un frère
    Suspendus sur les bords de son lit funéraire,
    Ou l’airain gémissant, dont les sons éperdus
    Annoncent aux mortels qu’un malheureux n’est plus !
    Je te salue, ô mort ! Libérateur céleste,
    Tu ne m’apparais point sous cet aspect funeste
    Que t’a prêté longtemps l’épouvante ou l’erreur ;
    Ton bras n’est point armé d’un glaive destructeur,
    Ton front n’est point cruel, ton oeil n’est point perfide,
    Au secours des douleurs un Dieu clément te guide ;
    Tu n’anéantis pas, tu délivres! ta main,
    Céleste messager, porte un flambeau divin ;
    Quand mon oeil fatigué se ferme à la lumière,
    Tu viens d’un jour plus pur inonder ma paupière ;
    Et l’espoir près de toi, rêvant sur un tombeau,
    Appuyé sur la foi, m’ouvre un monde plus beau !
    Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles,
    Viens, ouvre ma prison; viens, prête-moi tes ailes,
    Que tardes-tu? Parais; que je m’élance enfin
    Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin !
    Qui m’en a détaché ? qui suis-je, et que dois-je être ?
    Je meurs et ne sais pas ce que c’est que de naître.
    Toi, qu’en vain j’interroge, esprit, hôte inconnu,
    Avant de m’animer-, quel ciel habitais-tu ?
    Quel pouvoir t’a jeté sur ce globe fragile ?
    Quelle main t’enferma dans ta prison d’argile ?
    Par quels noeuds étonnants, par quels secrets rapports
    Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps ?
    Quel jour séparera l’âme de la matière ?
    Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre ?
    As-tu tout oublié? Par-delà le tombeau,
    Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau ?
    Vas-tu recommencer une semblable vie ?
    Ou dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie,
    Affranchi pour jamais de tes liens mortels,
    Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels ?
    Oui, tel est mon espoir, ô moitié de ma vie !
    C’est par lui que déjà mon âme raffermie
    A pu voir sans effroi sur tes traits enchanteurs
    Se faner du printemps les brillantes couleurs.
    C’est par lui que percé du trait qui me déchire,
    Jeune encore, en mourant vous me verrez sourire,
    Et que des pleurs de joie à nos derniers adieux,
    A ton dernier regard, brilleront dans mes yeux.
    « Vain espoir ! » s’écriera le troupeau d’Epicure,
    Et celui dont la main disséquant la nature,
    Dans un coin du cerveau nouvellement décrit,
    Voit penser la matière et végéter l’esprit ;
    Insensé ! diront-ils, que trop d’orgueil abuse,
    Regarde autour de toi : tout commence et tout s’use,
    Tout marche vers un terme, et tout naît pour mourir ;
    Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir ;
    Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe
    Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l’herbe ;
    Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir ;
    Les cieux même, les cieux commencent à pâlir ;
    Cet astre dont le temps a caché la naissance,
    Le soleil, comme nous, marche à sa décadence,
    Et dans les cieux déserts les mortels éperdus
    Le chercheront un jour et ne le verront plus !
    Tu vois autour de toi dans la nature entière
    Les siècles entasser poussière sur poussière,
    Et le temps, d’un seul pas confondant ton orgueil,
    De tout ce qu’il produit devenir le cercueil.
    Et l’homme, et l’homme seul, ô sublime folie !
    Au fond de son tombeau croit retrouver la vie,
    Et dans le tourbillon au néant emporté.
    Abattu par le temps, rêve l’éternité !
    Qu’un autre vous réponde, ô sages de la terre !
    Laissez-moi mon erreur : j’aime, il faut que j’espère ;
    Notre faible raison se trouble et se confond.
    Oui, la raison se tait : mais l’Instinct vous répond.
    Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines,
    Les astres, s’écartant de leurs routes certaines,
    Dans les champs de l’éther l’un par l’autre heurtés,
    Parcourir au hasard les cieux épouvantés ;
    Quand j’entendrais gémir et se briser la terre ;
    Quand je verrais son globe errant et solitaire
    Flottant loin des soleils, pleurant l’homme détruit,
    Se perdre dans les champs de l’éternelle nuit ;
    Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres,
    Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,
    Seul je serais debout : seul, malgré mon effroi,
    Etre infaillible et bon, j’espérerais en toi,
    Et, certain du retour de l’éternelle aurore,
    Sur les mondes détruits, je t’attendrais encore !
    Souvent, tu t’en souviens, dans cet heureux séjour
    Où naquit d’un regard notre immortel amour,
    Tantôt sur les sommets de ces rochers antiques,
    Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques,
    Sur l’aile du désir, loin du monde emportés,
    Je plongeais avec toi dans ces obscurités.
    Les ombres à longs plis descendant des montagnes,
    Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes
    Mais bientôt s’avançant sans éclat et sans bruit
    Le choeur mystérieux des astres de la nuit,
    Nous rendant les objets voilés à notre vue,
    De ses molles lueurs revêtait l’étendue ;
    Telle, en nos temples saints par le jour éclairés,
    Quand les rayons du soir pâlissent par degrés,
    La lampe, répandant sa pieuse lumière,
    D’un jour plus recueilli remplit le sanctuaire.
    Dans ton ivresse alors tu ramenais mes yeux,
    Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux ;
    Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple !
    L’esprit te voit partout quand notre oeil la contemple ;
    De tes perfections, qu’il cherche à concevoir,
    Ce monde est le reflet, l’image, le miroir;
    Le jour est ton regard, la beauté ton sourire
    Partout le coeur t’adore et l’âme te respire ;
    Eternel, infini, tout-puissant et tout bon,
    Ces vastes attributs n’achèvent pas ton nom ;
    Et l’esprit, accablé sous ta sublime essence,
    Célèbre ta grandeur jusque dans son silence.
    Et cependant, ô Dieu! par sa sublime loi,
    Cet esprit abattu s’élance encore à toi,
    Et sentant que l’amour est la fin de son être,
    Impatient d’aimer, brûle de te connaître.
    Tu disais : et nos coeurs unissaient leurs soupirs
    Vers cet être inconnu qu’attestaient nos désirs ;
    A genoux devant lui, l’aimant dans ses ouvrages,
    Et l’aurore et le soir lui portaient nos hommages,
    Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tour
    La terre notre exil, et le ciel son séjour.
    Ah! si dans ces instants où l’âme fugitive
    S’élance et veut briser le sein qui la captive,
    Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos voeux,
    D’un trait libérateur nous eût frappés tous deux !
    Nos âmes, d’un seul bond remontant vers leur source,
    Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course
    A travers l’infini, sur l’aile de l’amour,
    Elles auraient monté comme un rayon du jour,
    Et, jusqu’à Dieu lui-même arrivant éperdues,
    Se seraient dans son sein pour jamais confondues !
    Ces voeux nous trompaient-ils? Au néant destinés,
    Est-ce pour le néant que les êtres sont nés ?
    Partageant le destin du corps qui la recèle,
    Dans la nuit du tombeau l’âme s’engloutit-elle ?
    Tombe-t-elle en poussière ? ou, prête à s’envoler,
    Comme un son qui n’est plus va-t-elle s’exhaler ?
    Après un vain soupir, après l’adieu suprême
    De tout ce qui t’aimait, n’est – il plus rien qui t’aime ?
    Ah! sur ce grand secret n’interroge que toi !
    Vois mourir ce qui t’aime, Elvire, et réponds-moi !

    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
    • 1
  9. L’enthousiasme

    Ainsi, quand l’aigle du tonnerre
    Enlevait Ganymède aux cieux,
    L’enfant, s’attachant à la terre,
    Luttait contre l’oiseau des dieux;
    Mais entre ses serres rapides
    L’aigle pressant ses flancs timides,
    L’arrachait aux champs paternels ;
    Et, sourd à la voix qui l’implore,
    Il le jetait, tremblant encore,
    Jusques aux pieds des immortels.

    Ainsi quand tu fonds sur mon âme,
    Enthousiasme, aigle vainqueur,
    Au bruit de tes ailes de flamme
    Je frémis d’une sainte horreur;
    Je me débats sous ta puissance,
    Je fuis, je crains que ta présence
    N’anéantisse un coeur mortel,
    Comme un feu que la foudre allume,
    Qui ne s’éteint plus, et consume
    Le bûcher, le temple et l’autel.

    Mais à l’essor de la pensée
    L’instinct des sens s’oppose en vain ;
    Sous le dieu, mon âme oppressée
    Bondit, s’élance, et bat mon sein.
    La foudre en mes veines circule
    Etonné du feu qui me brûle.
    Je l’irrite en le combattant,
    Et la lave de mon génie
    Déborde en torrents d’harmonie,
    Et me consume en s’échappant.

    Muse, contemple ta victime !
    Ce n’est plus ce front inspiré,
    Ce n’est plus ce regard sublime
    Qui lançait un rayon sacré :
    Sous ta dévorante influence,
    A peine un reste d’existence
    A ma jeunesse est échappé.
    Mon front, que la pâleur efface,
    Ne conserve plus que la trace
    De la foudre qui m’a frappé.


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    (il reste 5 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
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  10. L’automne

    Salut ! bois couronnés d’un reste de verdure !
    Feuillages jaunissants sur les gazons épars !
    Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature
    Convient à la douleur et plaît à mes regards !

    Je suis d’un pas rêveur le sentier solitaire,
    J’aime à revoir encor, pour la dernière fois,
    Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
    Perce à peine à mes pieds l’obscurité des bois !

    Oui, dans ces jours d’automne où la nature expire,
    A ses regards voilés, je trouve plus d’attraits,
    C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire
    Des lèvres que la mort va fermer pour jamais !

    Ainsi, prêt à quitter l’horizon de la vie,
    Pleurant de mes longs jours l’espoir évanoui,
    Je me retourne encore, et d’un regard d’envie
    Je contemple ses biens dont je n’ai pas joui !


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    (il reste 4 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
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