Guy de MaupassantRecueil : Des versLa Dernière escapade
I
Un grand château bien vieux aux murs très élevés.
Les marches du perron tremblent, et l'herbe pousse,
S'élançant longue et droite aux fentes des pavés
Que le temps a verdis d'une lèpre de mousse.
Sur les côtés deux tours. L'une, en chapeau pointu,
S'amincit dans les airs. L'autre est décapitée.
Sa tête fut, un soir, par le vent emportée ;
Mais un lierre, grimpé jusqu'au faîte abattu,
S'ébouriffe au-dessus comme une chevelure,
Tandis que, s'infiltrant dans le flanc de la tour,
L'eau du ciel, acharnée et creusant chaque jour,
L'entr'ouvrit jusqu'en bas d'une immense fêlure.
Un arbre, poussé là, grandit au creux des murs,
Laissant voir vaguement de vieux salons obscurs,
Chaque fenêtre est morne ainsi qu'un regard vide.
Tout ce lourd bâtiment caduc, noirci, fané,
Que la lézarde marque au front comme une ride,
Dont s'émiette le pied, de salpêtre miné,
Dont le toit montre au ciel ses tuiles ravagées,
À l'aspect désolé des choses négligées.Tout autour un grand parc sombre et profond s'étend ;
Il dort sous le soleil qui monte et l'on entend,
Par moments, y passer des rumeurs de feuillages,
Comme les bruits calmés des vagues sur les plages,
Quand la mer resplendit au loin sous le ciel bleu.
Les arbres ont poussé des branches si mêlées
Que le soleil, jetant son averse de feu,
Ne pénètre jamais la noirceur des allées.
Les arbustes sont morts sous ces géants touffus,
Et la voûte a grandi comme une cathédrale ;
Il y flotte une odeur antique et sépulcrale,
L'humidité des lieux où l'homme ne va plus.Mais sur les hauts degrés du perron qui dominent
Les longs gazons qu'au loin de grands arbres terminent,
Des valets ont paru, soutenant par les bras
Deux vieillards très courbés qui vont à petits pas.
Ils traînent lentement sur les marches verdies
Les hésitations de leurs jambes roidies,
Et tâtent le chemin du bout de leur bâton.
Très vieux, – l'homme et la femme, – et branlant du menton,
Ils ont le front si lourd et la peau si fanée
Qu'on ne devine pas quel pouvoir enfonça
Aux moelles de leurs os cette vie obstinée.
Affaissés dans leurs grands fauteuils on les laissa,
Pliés en deux, tremblant des mains et de la tête.
Ils ont baissé leurs yeux que la vieillesse hébète,
Et regardent tout près, par terre, fixement.
Ils n'ont plus de pensée. Un long tremblotement
Semble seul habiter cette décrépitude,
Et s'ils ne sont pas morts, c'est par longue habitude
De vivre à deux, tout près l'un de l'autre toujours,
Car ils n'ont plus parlé depuis beaucoup de jours.
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(il reste 20 strophes à lire)- 4
Guy de MaupassantRecueil : Des versFin d’amour
Le gai soleil chauffait les plaines réveillées.
Des caresses flottaient sous les calmes feuillées.
Offrant à tout désir son calice embaumé,
Où scintillait encor la goutte de rosée,
Chaque fleur, par de beaux insectes courtisée,
Laissait boire le suc en sa gorge enfermé.
De larges papillons se reposant sur elles
Les épuisaient avec un battement des ailes,
Et l'on se demandait lequel était vivant,
Car la bête avait l'air d'une fleur animée.
Des appels de tendresse éclataient dans le vent.
Tout, sous la tiède aurore, avait sa bien-aimée !
Et dans la brune rose où se lèvent les jours
On entendait chanter des couples d'alouettes,
Des étalons hennir leurs fringantes amours,
Tandis qu'offrant leurs cœurs avec des pirouettes
Des petits lapins gris sautaient au coin d'un bois.
Une joie amoureuse, épandue et puissante,
Semant par l'horizon sa fièvre grandissante,
Pour troubler tous les cœurs prenait toutes les voix,
Et sous l'abri de la ramure hospitalière
Des arbres, habités par des peuples menus,
Par ces êtres pareils à des grains de poussière,
Des foules d'animaux de nos yeux inconnus,
Pour qui les fins bourgeons sont d'immenses royaumes,
Mêlaient au jour levant leurs tendresses d'atomes.Deux jeunes gens suivaient un tranquille chemin
Noyé dans les moissons qui couvraient la campagne.
Ils ne s'étreignaient point du bras ou de la main ;
L'homme ne levait pas les yeux sur sa compagne.Elle dit, s'asseyant au revers d'un talus :
« Allez, j'avais bien vu que vous ne m'aimiez plus. »
Il fit un geste pour répondre : « Est-ce ma faute ? »
Puis il s'assit près d'elle. Ils songeaient, côte à côte.
Elle reprit : « Un an ! rien qu'un an ! et voilà
Comment tout cet amour éternel s'envola !
Mon âme vibre encor de tes douces paroles !
J'ai le cœur tout brûlant de tes caresses folles !
Qui donc t'a pu changer du jour au lendemain ?
Tu m'embrassais hier, mon Amour ; et ta main,
Aujourd'hui, semble fuir sitôt qu'elle me touche.
Pourquoi donc n'as-tu plus de baisers sur la bouche ?
Pourquoi ? réponds ! » – Il dit : « – Est-ce que je le sais ? »
Elle mit son regard dans le sien pour y lire :
« Tu ne te souviens plus comme tu m'embrassais,
Et comme chaque étreinte était un long délire ? »
Il se leva, roulant entre ses doigts distraits
La mince cigarette, et, d'une voix lassée :
« Non, c'est fini, dit-il, à quoi bon les regrets ?
On ne rappelle pas une chose passée,
Et nous n'y pouvons rien, mon amie ! »
À pas lents
Ils partirent, le front penché, les bras ballants.
Elle avait des sanglots qui lui gonflaient la gorge,
Et des larmes venaient luire au bord de ses yeux.
Ils firent s'envoler au milieu d'un champ d'orge
Deux pigeons qui, s'aimant, fuirent d'un vol joyeux.
Autour d'eux, sous leurs pieds, dans l'azur sur leur tête,
L'Amour était partout comme une grande fête.
Longtemps le couple ailé dans le ciel bleu tourna.
Un gars qui s'en allait au travail entonna
Une chanson qui fit accourir, rouge et tendre,
La servante de ferme embusquée à l'attendre.Ils marchaient sans parler. Il semblait irrité
Et la guettait parfois d'un regard de côté ;
Ils gagnèrent un bois. Sur l'herbe d'une sente,
À travers la verdure encor claire et récente,
Des flaques de soleil tombaient devant leurs pas ;
Ils avançaient dessus et ne les voyaient pas.
Mais elle s'affaissa, haletante et sans force,
Au pied d'un arbre dont elle étreignit l'écorce,
Ne pouvant retenir ses sanglots et ses cris.
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Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inéditesUne lettre de femme
Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire ;
J’écris pourtant,
Afin que dans mon coeur au loin tu puisses lire
Comme en partant.Je ne tracerai rien qui ne soit dans toi-même
Beaucoup plus beau :
Mais le mot cent fois dit, venant de ce qu’on aime,
Semble nouveau.Qu’il te porte au bonheur ! Moi, je reste à l’attendre,
Bien que, là-bas,
Je sens que je m’en vais, pour voir et pour entendre
Errer tes pas.Ne te détourne point s’il passe une hirondelle
Par le chemin,
Car je crois que c’est moi qui passerai, fidèle,
Toucher ta main.
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(il reste 3 strophes à lire)- 2
Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inéditesUn cri
Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !
Est-il au monde un coeur fidèle ?
Ah ! s’il en est un, dis-le moi,
J’irai le chercher avec toi.Sous le soleil ou le nuage,
Guidée à ton vol qui fend l’air,
Je te suivrai dans le voyage
Rapide et haut comme l’éclair.
Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !
Est-il au monde un coeur fidèle ?
Ah ! s’il en est un, dis-le moi,
J’irai le chercher avec toi.Tu sais qu’aux fleurs de ma fenêtre
Ton nid chante depuis trois ans,
Et quand tu viens le reconnaître
Mes droits ne te sont pas pesants.
Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !
Est-il au monde un coeur fidèle ?
Ah ! s’il en est un, dis-le moi,
J’irai le chercher avec toi.Je ne rappelle rien, j’aspire
Comme un des tiens dans la langueur,
Dont la solitude soupire
Et demande un coeur pour un coeur.
Hirondelle ! hirondelle ! hirondelle !
Est-il au monde un coeur fidèle ?
Ah ! s’il en est un, dis-le moi,
J’irai le chercher avec toi.
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(il reste 1 strophes à lire)- 0
Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inéditesTrop tard
Il a parlé. Prévoyante ou légère,
Sa voix cruelle et qui m’était si chère
A dit ces mots qui m’atteignaient tout bas :
« Vous qui savez aimer, ne m’aimez pas !« Ne m’aimez pas si vous êtes sensible,
« Jamais sur moi n’a plané le bonheur.
« Je suis bizarre et peut-être inflexible ;
« L’amour veut trop : l’amour veut tout un coeur
« Je hais ses pleurs, sa grâce ou sa colère ;
« Ses fers jamais n’entraveront mes pas. »Il parle ainsi, celui qui m’a su plaire
Qu’un peu plus tôt cette voix qui m’éclaire
N’a-t-elle dit, moins flatteuse et moins bas :
« Vous qui savez aimer, ne m’aimez pas !« Ne m’aimez pas ! l’âme demande l’âme.
« L’insecte ardent brille aussi près des fleurs :
« Il éblouit, mais il n’a point de flamme ;
« La rose a froid sous ses froides lueurs.
« Vaine étincelle échappée à la cendre,
« Mon sort qui brille égarerait vos pas. »
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Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inéditesSimple histoire
Tu m’as connue au temps des roses,
Quand les colombes sont écloses ;
Tes yeux alors pleins de soleil
Ont brillé sur mon teint vermeil.
Souriant à ma destinée,
Par ta douce force entraînée,
Je ne t’aimai pas à demi,
Mon jeune ami, mon seul ami !À l’étonnement de nos âmes
Tout jetait des fleurs et des flammes ;
Une feuille, un bruit de roseaux
Nous semblaient des hymnes d’oiseaux.
Quand ce beau temps sur notre tête
Sonnait à chaque heure une fête,
Nous n’étions mortels qu’à demi,
Mon jeune ami, mon seul ami !Puis, tu t’en allas vers ta mère,
Et la vie eut une ombre amère ;
Autour de mon sort languissant
L’été même allait pâlissant.
Les roses me paraient encore ;
Mais déjà, pleurant l’autre aurore,
Je n’aimai plus rien qu’à demi,
Sans mon ami, mon seul ami !Un jour, l’invincible espérance
Poussa ton vaisseau vers la France :
Tu me ranimas sur ton coeur
Jeune, on ne meurt pas de bonheur !
Mais la guerre appelait tes armes
Sous tant de baisers et de larmes
Je ne t’ai revu qu’à demi,
Mon jeune ami, mon seul ami !
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Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inéditesPourquoi ?
Quand vous suiviez ma trace,
J’allais avoir quinze ans,
Puis la fleur, puis la grâce,
Puis le feu du printemps.J’étais blonde et pliante
Comme l’épi mouvant,
Et surtout moins savante
Que le plus jeune enfant.J’avais ma douce mère,
Me guidant au chemin,
Attentive et sévère
Quand vous cherchiez ma main.C’est beau la jeune fille
Qui laisse aller son coeur
Dans son regard qui brille
Et se lève au bonheur !
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Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inéditesLa mère qui pleure
J’ai presque perdu la vue
A suivre le jeune oiseau
Qui, du sommet d’un roseau,
S’est élancé vers la nue.S’il ne doit plus revenir,
Pourquoi m’en ressouvenir ?Bouquet vivant d’étincelles,
Il descendit du soleil
Eblouissant mon réveil
Au battement de ses ailes.S’il ne doit plus revenir,
Pourquoi m’en ressouvenir ?
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Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : MélangesLe papillon malade
Apologue
Las des fleurs, épuisé de ses longues amours,
Un papillon dans sa vieillesse
(Il avait du printemps goûté les plus beaux jours)
Voyait d’un oeil chagrin la tendre hardiesse
Des amants nouveau-nés, dont le rapide essor
Effleurait les boutons qu’humectait la rosée.
Soulevant un matin le débile ressort
De son aile à demi-brisée :» Tout a changé, dit-il, tout se fane. Autrefois
L’univers n’avait point cet aspect qui m’afflige.
Oui, la nature se néglige ;
Aussi pour la chanter l’oiseau n’a plus de voix.
Les papillons passés avaient bien plus de charmes !
Toutes les fleurs tombaient sous nos brûlantes armes !
Touchés par le soleil, nos légers vêtements
Semblaient brodés de diamants !
Je ne vois plus rien sur la terre
Qui ressemble à mon beau matin !
J’ai froid. Tout, jusqu’aux fleurs, prend une teinte austère,
Et je n’ai plus de goût aux restes du festin !
Ce gazon si charmant, ce duvet des prairies,
Où mon vol fatigué descendait vers le soir,
Où Chloé, qui n’est plus, vint chanter et s’asseoir,
N’offre plus qu’un vert pâle et des couleurs flétries !
L’air me soutient à peine à travers les brouillards
Qui voilent le soleil de mes longues journées ;
Mes heures, sans amour, se changent en années :
Hélas ! Que je plains les vieillards !» Je voudrais, cependant, que mon expérience
Servît à tous ces fils de l’air.
Sous des bosquets flétris j’ai puisé ma science,
J’ai défini la vie, enfants : c’est un éclair !
Frêles triomphateurs, vos ailes intrépides
S’arrêteront un jour avec étonnement :
Plus de larcins alors, plus de baisers avides ;
Les roses subiront un affreux changement.
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Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : MélangesLe rossignol aveugle
Pauvre exilé de l’air ! Sans ailes, sans lumière,
Oh ! Comme on t’a fait malheureux !
Quelle ombre impénétrable inonde ta paupière !
Quel deuil est étendu sur tes chants douloureux !
Innocent Bélisaire ! Une empreinte brûlante
Du jour sur ta prunelle a séché les couleurs,
Et ta mémoire y roule incessamment des pleurs,
Et tu ne sais pourquoi Dieu fit la nuit si lente !
Et Dieu nous verse encor la nuit égale au jour.
Non ! Ta nuit sans rayons n’est pas son triste ouvrage.
Il ouvrit tout un ciel à ton vol plein d’amour,
Et ton vol mutilé l’outrage !Par lui ton coeur éteint s’illumine d’espoir.
Un éclair qu’il allume à ton horizon noir
Te fait rêver de l’aube, ou des étoiles blanches
Ou d’un reflet de l’eau qui glisse entre les branches
Des bois que tu ne peux plus voir !
Et tu chantes les bois, puisque tu vis encore.
Tu chantes : pour l’oiseau, respirer, c’est chanter.
Mais quoi ! Pour moduler l’ennui qui te dévore,
Sous le voile vivant qui te cache l’aurore,
Combien d’autres accents te faut-il inventer !Un coeur d’oiseau sait-il tant de notes plaintives ?
Ah ! Quand la liberté soufflait dans tes chansons,
Qu’avec ravissement tes ailes incaptives
Dans l’azur sans barrière emportaient ses leçons !
Douce horloge du soir aux saules suspendue,
Ton timbre jetait l’heure aux pâtres dispersés ;
Mais le timbre égaré dans ta clarté perdue
Sonne toujours minuit sur tes chants oppressés.Tes chants n’éveillent plus la pâle primevère
Qui meurt sans recevoir les baisers du soleil,
Ni le souci fermé sous le doigt du sommeil
Qui se rouvre baigné d’une rosée amère ;
Tu ne sais plus quel astre éclaire tes instants ;
Tu bois, sans les compter, tes heures de souffrance ;
Car la veille sans espérance
Ne sent pas la fuite du temps !
Lire le poème "Le rossignol aveugle" en entier
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