1. Ah longues nuicts d’hyver de ma vie bourrelles

    Ah longues nuicts d’hyver de ma vie bourrelles,
    Donnez moy patience, et me laissez dormir,
    Vostre nom seulement, et suer et fremir
    Me fait par tout le corps, tant vous m’estes cruelles.

    Le sommeil tant soit peu n’esvente de ses ailes
    Mes yeux tousjours ouvers, et ne puis affermir
    Paupiere sur paupiere, et ne fais que gemir,
    Souffrant comme Ixion des peines eternelles.

    Vieille umbre de la terre, ainçois l’umbre d’enfer,
    Tu m’as ouvert les yeux d’une chaisne de fer,
    Me consumant au lict, navré de mille pointes :

    Pour chasser mes douleurs ameine moy la mort,
    Ha mort, le port commun, des hommes le confort,
    Viens enterrer mes maux je t’en prie à mains jointes.

    Pierre de RonsardRecueil : Derniers vers
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  2. Quand en songeant ma folâtre j’acolle

    Quand en songeant ma folâtre j’acolle,
    Laissant mes flancs sur les siens s’allonger,
    Et que, d’un branle habilement léger,
    En sa moitié ma moitié je recolle !

    Amour, adonc si follement m’affole,
    Qu’un tel abus je ne voudroi changer,
    Non au butin d’un rivage étranger,
    Non au sablon qui jaunoie en Pactole.

    Mon dieu, quel heur, et quel consentement,
    M’a fait sentir ce faux recollement,
    Changeant ma vie en cent métamorphoses !

    Combien de fois, doucement irrité,
    Suis-je ore mort, ore ressuscité,
    Entre cent lis et cent merveilles roses !

    Pierre de RonsardRecueil : Amours diverses
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  3. A George Sand (III)

    Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,
    Allez, braves humains, où le vent vous entraîne ;
    Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine ;
    Je vous ai trop connus pour être de vos gens.

    Ne croyez pourtant pas qu’en quittant votre scène,
    Je garde contre vous ni colère ni haine,
    Vous qui m’avez fait vieux peut-être avant le temps ;
    Peu d’entre vous sont bons, moins encor sont méchants.

    Et nous, vivons à l’ombre, ô ma belle maîtresse !
    Faisons-nous des amours qui n’aient pas de vieillesse ;
    Que l’on dise de nous, quand nous mourrons tous deux :

    Ils n’ont jamais connu la crainte ni l’envie ;
    Voilà le sentier vert où, durant cette vie,
    En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux.

    Alfred de MussetRecueil : Poésies posthumes
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  4. Une soirée perdue

    J’étais seul, l’autre soir, au Théâtre Français,
    Ou presque seul ; l’auteur n’avait pas grand succès.
    Ce n’était que Molière, et nous savons de reste
    Que ce grand maladroit, qui fit un jour Alceste,
    Ignora le bel art de chatouiller l’esprit
    Et de servir à point un dénoûment bien cuit.
    Grâce à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode,
    Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode
    Où l’intrigue, enlacée et roulée en feston,
    Tourne comme un rébus autour d’un mirliton.
    J’écoutais cependant cette simple harmonie,
    Et comme le bon sens fait parler le génie.
    J’admirais quel amour pour l’âpre vérité
    Eut cet homme si fier en sa naïveté,
    Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde,
    Quelle mâle gaieté, si triste et si profonde
    Que, lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer !
    Et je me demandais : Est-ce assez d’admirer ?
    Est-ce assez de venir, un soir, par aventure,
    D’entendre au fond de l’âme un cri de la nature,
    D’essuyer une larme, et de partir ainsi,
    Quoi qu’on fasse d’ailleurs, sans en prendre souci ?
    Enfoncé que j’étais dans cette rêverie,
    Çà et là, toutefois, lorgnant la galerie,
    Je vis que, devant moi, se balançait gaiement
    Sous une tresse noire un cou svelte et charmant ;
    Et, voyant cet ébène enchâssé dans l’ivoire,
    Un vers d’André Chénier chanta dans ma mémoire,
    Un vers presque inconnu, refrain inachevé,
    Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé.
    J’osai m’en souvenir, même devant Molière ;
    Sa grande ombre, à coup sûr, ne s’en offensa pas ;
    Et, tout en écoutant, je murmurais tout bas,
    Regardant cette enfant, qui ne s’en doutait guère :
    » Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
    Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. »

    Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)
    Que l’antique franchise, à ce point délaissée,
    Avec notre finesse et notre esprit moqueur,
    Ferait croire, après tout, que nous manquons de coeur ;
    Que c’était une triste et honteuse misère
    Que cette solitude à l’entour de Molière,
    Et qu’il est pourtant temps, comme dit la chanson,
    De sortir de ce siècle ou d’en avoir raison ;
    Car à quoi comparer cette scène embourbée,
    Et l’effroyable honte où la muse est tombée ?
    La lâcheté nous bride, et les sots vont disant
    Que, sous ce vieux soleil, tout est fait à présent ;
    Comme si les travers de la famille humaine
    Ne rajeunissaient pas chaque an, chaque semaine.
    Notre siècle a ses moeurs, partant, sa vérité ;
    Celui qui l’ose dire est toujours écouté.

    Ah ! j’oserais parler, si je croyais bien dire,
    J’oserais ramasser le fouet de la satire,
    Et l’habiller de noir, cet homme aux rubans verts,
    Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers.
    S’il rentrait aujourd’hui dans Paris, la grand’ville,
    Il y trouverait mieux pour émouvoir sa bile
    Qu’une méchante femme et qu’un méchant sonnet ;
    Nous avons autre chose à mettre au cabinet.
    Ô notre maître à tous, si ta tombe est fermée,
    Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée,
    Trouver une étincelle, et je vais t’imiter !
    J’en aurai fait assez si je puis le tenter.
    Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie,
    Parlait la vérité, ta seule passion,
    Et, pour me faire entendre, à défaut du génie,
    J’en aurai le courage et l’indignation !

    Ainsi je caressais une folle chimère.
    Devant moi cependant, à côté de sa mère,
    L’enfant restait toujours, et le cou svelte et blanc
    Sous les longs cheveux noirs se berçait mollement.
    Le spectacle fini, la charmante inconnue
    Se leva. Le beau cou, l’épaule à demi nue,
    Se voilèrent ; la main glissa dans le manchon ;
    Et, lorsque je la vis au seuil de sa maison
    S’enfuir, je m’aperçus que je l’avais suivie.
    Hélas ! mon cher ami, c’est là toute ma vie.
    Pendant que mon esprit cherchait sa volonté,
    Mon corps savait la sienne et suivait la beauté ;
    Et, quand je m’éveillai de cette rêverie,
    Il ne m’en restait plus que l’image chérie :
    » Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
    Se plie, et de la neige effacerait l’éclat. «

    Alfred de MussetRecueil : Poésies nouvelles
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  5. Tristesse

    J’ai perdu ma force et ma vie,
    Et mes amis et ma gaieté;
    J’ai perdu jusqu’à la fierté
    Qui faisait croire à mon génie.

    Quand j’ai connu la Vérité,
    J’ai cru que c’était une amie ;
    Quand je l’ai comprise et sentie,
    J’en étais déjà dégoûté.

    Et pourtant elle est éternelle,
    Et ceux qui se sont passés d’elle
    Ici-bas ont tout ignoré.

    Dieu parle, il faut qu’on lui réponde.
    Le seul bien qui me reste au monde
    Est d’avoir quelquefois pleuré.

    Alfred de MussetRecueil : Poésies nouvelles
    • 2
  6. Souvenir

    J’espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir
    En osant te revoir, place à jamais sacrée,
    O la plus chère tombe et la plus ignorée
    Où dorme un souvenir !

    Que redoutiez-vous donc de cette solitude,
    Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,
    Alors qu’une si douce et si vieille habitude
    Me montrait ce chemin ?

    Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
    Et ces pas argentins sur le sable muet,
    Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
    Où son bras m’enlaçait.

    Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,
    Cette gorge profonde aux nonchalants détours,
    Ces sauvages amis, dont l’antique murmure
    A bercé mes beaux jours.


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    (il reste 41 strophes à lire)
    Alfred de MussetRecueil : Poésies nouvelles
    • 1
  7. Lucie

    Élégie

    Mes chers amis, quand je mourrai,
    Plantez un saule au cimetière.
    J’aime son feuillage éploré ;
    La pâleur m’en est douce et chère,
    Et son ombre sera légère
    À la terre où je dormirai.

    Un soir, nous étions seuls, j’étais assis près d’elle ;
    Elle penchait la tête, et sur son clavecin
    Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main.
    Ce n’était qu’un murmure : on eût dit les coups d’aile
    D’un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux,
    Et craignant en passant d’éveiller les oiseaux.
    Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques
    Sortaient autour de nous du calice des fleurs.
    Les marronniers du parc et les chênes antiques
    Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs.
    Nous écoutions la nuit ; la croisée entr’ouverte
    Laissait venir à nous les parfums du printemps ;
    Les vents étaient muets, la plaine était déserte ;
    Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans.
    Je regardais Lucie. – Elle était pâle et blonde.
    Jamais deux yeux plus doux n’ont du ciel le plus pur
    Sondé la profondeur et réfléchi l’azur.
    Sa beauté m’enivrait ; je n’aimais qu’elle au monde.
    Mais je croyais l’aimer comme on aime une soeur,
    Tant ce qui venait d’elle était plein de pudeur !
    Nous nous tûmes longtemps ; ma main touchait la sienne.
    Je regardais rêver son front triste et charmant,
    Et je sentais dans l’âme, à chaque mouvement,
    Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine,
    Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur,
    Jeunesse de visage et jeunesse de coeur.
    La lune, se levant dans un ciel sans nuage,
    D’un long réseau d’argent tout à coup l’inonda.
    Elle vit dans mes yeux resplendir son image ;
    Son sourire semblait d’un ange : elle chanta.

    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


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    (il reste 5 strophes à lire)
    Alfred de MussetRecueil : Poésies nouvelles
    • 0
  8. Le fils du Titien

    Lorsque j’ai lu Pétrarque, étant encore enfant,
    J’ai souhaité d’avoir quelque gloire en partage.
    Il aimait en poète et chantait en amant ;
    De la langue des dieux lui seul sut faire usage.

    Lui seul eut le secret de saisir au passage
    Les battements du coeur qui durent un moment,
    Et, riche d’un sourire, il en gravait l’image
    Du bout d’un stylet d’or sur un pur diamant.

    O vous qui m’adressez une parole amie,
    Qui l’écriviez hier et l’oublierez demain,
    Souvenez-vous de moi qui vous en remercie.

    J’ai le coeur de Pétrarque et n’ai point son génie ;
    Je ne puis ici-bas que donner en chemin
    Ma main à qui m’appelle, à qui m’aime ma vie.

    Alfred de MussetRecueil : Poésies nouvelles
    • 1
  9. La nuit de mai

    LA MUSE

    Poète, prends ton luth et me donne un baiser ;
    La fleur de l’églantier sent ses bourgeons éclore,
    Le printemps naît ce soir ; les vents vont s’embraser ;
    Et la bergeronnette, en attendant l’aurore,
    Aux premiers buissons verts commence à se poser.
    Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.

    LE POÈTE

    Comme il fait noir dans la vallée !
    J’ai cru qu’une forme voilée
    Flottait là-bas sur la forêt.
    Elle sortait de la prairie ;
    Son pied rasait l’herbe fleurie ;
    C’est une étrange rêverie ;
    Elle s’efface et disparaît.


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    (il reste 16 strophes à lire)
    Alfred de MussetRecueil : Poésies nouvelles
    • 0
  10. La nuit de décembre

    LE POÈTE

    Du temps que j’étais écolier,
    Je restais un soir à veiller
    Dans notre salle solitaire.
    Devant ma table vint s’asseoir
    Un pauvre enfant vêtu de noir,
    Qui me ressemblait comme un frère.

    Son visage était triste et beau :
    A la lueur de mon flambeau,
    Dans mon livre ouvert il vint lire.
    Il pencha son front sur sa main,
    Et resta jusqu’au lendemain,
    Pensif, avec un doux sourire.

    Comme j’allais avoir quinze ans
    Je marchais un jour, à pas lents,
    Dans un bois, sur une bruyère.
    Au pied d’un arbre vint s’asseoir
    Un jeune homme vêtu de noir,
    Qui me ressemblait comme un frère.


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    (il reste 29 strophes à lire)
    Alfred de MussetRecueil : Poésies nouvelles
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