Pierre de RonsardRecueil : Premier livre des AmoursPlût-il à Dieu n’avoir jamais tâté
Plût-il à Dieu n’avoir jamais tâté
Si follement le tétin de m’amie !
Sans lui vraiment l’autre plus grande envie,
Hélas ! ne m’eût, ne m’eût jamais tenté.Comme un poisson, pour s’être trop hâté,
Par un appât, suit la fin de sa vie,
Ainsi je vois où la mort me convie,
D’un beau tétin doucement apâté.Qui eût pensé, que le cruel destin
Eût enfermé sous un si beau tétin
Un si grand feu, pour m’en faire la proie ?Avisez donc, quel serait le coucher
Entre ses bras, puisqu’un simple toucher
De mille morts, innocent, me froudroie.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Premier livre des AmoursOres l’effroi et ores l’espérance
Ores l’effroi et ores l’espérance
De tous côtés se campent en mon coeur :
Ni l’un ni l’autre au combat n’est vainqueur,
Pareils en force et en persévérance.Ores douteux, ores pleins d’assurance,
Entre l’espoir et le froid de la peur,
Heureusement de moi-même trompeur,
Au coeur captif je promets délivrance.Verrai-je point avant mourir le temps,
Que je tondrai la fleur de son printemps,
Sous qui ma vie à l’ombrage demeure ?Verrai-je point qu’en ses bras enlacé,
Recru d’amour, tout pantois et lassé,
D’un beau trépas entre ses bras je meure ?- 0
Pierre de RonsardRecueil : Premier livre des AmoursPar un destin dedans mon coeur demeure
Par un destin dedans mon coeur demeure,
L’oeil, et la main, et le crin délié
Qui m’ont si fort brûlé, serré, lié,
Qu’ars, pris, lassé, par eux faut que je meure.Le feu, la prise, et le rets à toute heure,
Ardant, pressant, nouant mon amitié,
En m’immolant aux pieds de ma moitié,
Font par la mort, ma vie être meilleure.Oeil, main et crin, qui flammez et gênez,
Et r’enlacez mon coeur que vous tenez
Au labyrint’ de votre crêpe voie.Hé que ne suis-je Ovide bien disant !
Oeil tu serais un bel Astre luisant,
Main un beau lis, crin un beau rets de soie.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Premier livre des AmoursComme un chevreuil, quand le printemps destruit
Comme un chevreuil, quand le printemps destruit
L’oyseux crystal de la morne gelée,
Pour mieulx brouster l’herbette emmielée
Hors de son boys avec l’Aube s’en fuit,Et seul, et seur, loing de chiens et de bruit,
Or sur un mont, or dans une vallée,
Or pres d’une onde à l’escart recelée,
Libre follastre où son pied le conduit ;De retz ne d’arc sa liberté n’a crainte,
Sinon alors que sa vie est attainte,
D’un trait meurtrier empourpré de son sang :Ainsi j’alloy sans espoyr de dommage,
Le jour qu’un oeil sur l’avril de mon age
Tira d’un coup mille traitz dans mon flanc.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Pièces attribuéesAutre du même à la même dame
Contente-toi d’un point :
Tu es, je n’en mens point,
Trop chaude à la curée ;
Un coup suffit, la nuit,
L’ordinaire qui suit
Est toujours de durée.De reins faibles je suis,
Relever je ne puis :
Un cheval de bon être,
Qui au montoir se plaît,
Sans un nouveau surcroît
Porte toujours son maître.Le nombre plus parfait
Du premier un se fait,
Qui par soi se compose ;
La très simple unité,
Loin de la pluralité
Conserve toute chose.Le Monde sans pareil
Ne porte qu’un Soleil,
Qu’une Mer, qu’une Terre,
Qu’une eau, qu’un Ciel ardent :
Le nombre discordant
Est cause de la guerre.
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Pierre de RonsardRecueil : Odes retranchéesHinne à la Nuit
Nuit, des amours ministre et sergente fidele
Des arrests de Venus, et des saintes lois d’elle,
Qui secrete acompaignes
L’impatient ami de l’heure acoutumée,
Ô l’aimée des Dieus, mais plus encore aimée
Des étoiles compaignes,Nature de tes dons adore l’excellence,
Tu caches lés plaisirs desous muet silence
Que l’amour jouissante
Donne, quand ton obscur étroitement assemble
Les amans embrassés, et qu’ils tumbent ensemble
Sous l’ardeur languissante.Lors que l’amie main court par la cuisse, et ores
Par les tetins, ausquels ne s’acompare encores
Nul ivoire qu’on voie,
Et la langue en errant sur la joüe, et la face,
Plus d’odeurs, et de fleurs, là naissantes, amasse
Que I’Orient n’envoie.C’est toi qui les soucis, et les gennes mordantes,
Et tout le soin enclos en nos ames ardantes
Par ton present arraches.
C’est toi qui rens la vie aus vergiers qui languissent,
Aus jardins la rousée, et aus cieus qui noircissent
Les idoles attaches.
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Pierre de RonsardRecueil : Les meslangesOde en dialogue, l’Espérance et Ronsard
Pipé des ruses d’Amour
Je me promenois un jour
Devant l’huis de ma cruelle,
Et tant rebuté j’estois,
Qu’en jurant je prometois
De m’enfuir de chez elle.Il sufist d’avoir esté
Neuf ou dix ans arresté
Es cordes d’Amour, disoie,
Il faut m’en developer,
Ou bien du tout les couper
Afin que libre je soie.Et pour ce faire, je pris
Une dague, que je mis
Bien avant dedans la lesse :
Et son noud j’eusse brisé
Si lors je n’eusse avisé
Devant l’huis une Déesse.Mais incontinent que j’eu
Son dos garny d’aisles veu,
Sa robbe et sa contenance,
Et son roquet retroussé
Incontinent je pensé
Que c’estoit dame Espérance.
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Pierre de RonsardRecueil : Les meslangesOde à la fièvre
Ah fievreuse maladie,
Coment es-tu si hardie
D’assaillir mon pauvre cors
Qu’amour dedans et dehors
De nuit et de jour m’enflame,
Jusques au profond de l’ame ;
Et sans pitié prend à jeu
De le mettre tout en feu :
Ne crains-tu point vieille blême
Qu’il ne te brule toimême ?
Mais que cerches-tu chés moi ?
Sonde moi partout, et voi
Que je ne suis plus au nombre
Des vivans, mais bien un ombre
De ceus qu’amour et la mort
Ont conduit delà le port
Compagnons des troupes vaines
Je n’ay plus ni sang, ni venes,
Ni flanc, ni poumons, ni coeur,
Long tems a que la rigueur
De ma trop fiere Cassandre
Me les a tournés en cendre.
Donq, si tu veux m’offencer,
Il te faut aller blesser
Le tendre cors de m’amie,
Car en elle gist ma vie,
Et non en moi, qui mort suis,
Et qui sans ame ne puis
Sentir chose qu’on me face,
Non plus qu’une froide mace
De rocher, ou de metal,
Qui ne sent ne bien ne mal.- 0
Pierre de RonsardRecueil : Derniers versStances
J’ay varié ma vie en devidant la trame
Que Clothon me filoit entre malade et sain,
Maintenant la santé se logeoit en mon sein,
Tantost la maladie extreme fleau de l’ame.La goutte ja vieillard me bourrela les veines,
Les muscles et les nerfs, execrable douleur,
Montrant en cent façons par cent diverses peines
Que l’homme n’est sinon le subject de malheur.L’un meurt en son printemps, l’autre attend la vieillesse,
Le trespas est tout un, les accidens divers :
Le vray tresor de l’homme est la verte jeunesse,
Le reste de nos ans ne sont que des hivers.Pour long temps conserver telle richesse entiere
Ne force ta nature, ains ensuy la raison,
Fuy l’amour et le vin, des vices la matiere,
Grand loyer t’en demeure en la vieille saison.
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Pierre de RonsardRecueil : Derniers versMeschantes nuicts d’hyver
Meschantes nuicts d’hyver, nuicts filles de Cocyte
Que la terre engendra d’Encelade les seurs,
Serpentes d’Alecton, et fureur des fureurs,
N’aprochez de mon lict, ou bien tournez plus vitte.Que fait tant le soleil au gyron d’Amphytrite ?
Leve toy, je languis accablé de douleurs,
Mais ne pouvoir dormir c’est bien de mes malheurs
Le plus grand, qui ma vie et chagrine et despite.Seize heures pour le moins je meur les yeux ouvers,
Me tournant, me virant de droit et de travers,
Sus l’un sus l’autre flanc je tempeste, je crie,Inquiet je ne puis en un lieu me tenir,
J’appelle en vain le jour, et la mort je supplie,
Mais elle fait la sourde, et ne veut pas venir.- 0