1. À Juvénal

    I

    Retournons à l’école, ô mon vieux Juvénal.
    Homme d’ivoire et d’or, descends du tribunal
    Où depuis deux mille ans tes vers superbes tonnent.
    Il paraît, vois-tu bien, ces choses nous étonnent,
    Mais c’est la vérité selon monsieur Riancey,
    Que lorsqu’un peu de temps sur le sang a passé,
    Après un an ou deux, c’est une découverte,
    Quoi qu’en disent les morts avec leur bouche verte,
    Le meurtre n’est plus meurtre et le vol n’est plus vol.
    Monsieur Veuillot, qui tient d’Ignace et d’Auriol,
    Nous l’affirme, quand l’heure a tourné sur l’horloge,
    De notre entendement ceci fait peu l’éloge,
    Pourvu qu’à Notre-Dame on brûle de l’encens
    Et que l’abonné vienne aux journaux bien pensants,
    Il paraît que, sortant de son hideux suaire,
    Joyeux, en panthéon changeant son ossuaire,
    Dans l’opération par monsieur Fould aidé,
    Par les juges lavé, par les filles fardé,
    Ô miracle ! entouré de croyants et d’apôtres,
    En dépit des rêveurs, en dépit de nous autres
    Noirs poëtes bourrus qui n’y comprenons rien,
    Le mal prend tout à coup la figure du bien.

    II

    Il est l’appui de l’ordre ; il est bon catholique
    Il signe hardiment – prospérité publique.
    La trahison s’habille en général français
    L’archevêque ébloui bénit le dieu Succès
    C’était crime jeudi, mais c’est haut fait dimanche.
    Du pourpoint Probité l’on retourne la manche.
    Tout est dit. La vertu tombe dans l’arriéré.
    L’honneur est un vieux fou dans sa cave muré.
    Ô grand penseur de bronze, en nos dures cervelles
    Faisons entrer un peu ces morales nouvelles,
    Lorsque sur la Grand’Combe ou sur le blanc de zinc
    On a revendu vingt ce qu’on a payé cinq,
    Sache qu’un guet-apens par où nous triomphâmes
    Est juste, honnête et bon. Tout au rebours des femmes,
    Sache qu’en vieillissant le crime devient beau.
    Il plane cygne après s’être envolé corbeau.
    Oui, tout cadavre utile exhale une odeur d’ambre.
    Que vient-on nous parler d’un crime de décembre
    Quand nous sommes en juin ! l’herbe a poussé dessus.
    Toute la question, la voici : fils, tissus,
    Cotons et sucres bruts prospèrent ; le temps passe.
    Le parjure difforme et la trahison basse
    En avançant en âge ont la propriété
    De perdre leur bassesse et leur difformité
    Et l’assassinat louche et tout souillé de lange
    Change son front de spectre en un visage d’ange.


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    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 1
  2. Ville

    Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin ! Ces millions de gens qui n'ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l'éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu'une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle fumée de charbon, — notre ombre des bois, notre nuit d'été ! — des Érinnyes nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon cœur puisque tout ici ressemble à ceci, — la Mort sans pleurs, notre active fille et servante, et un Amour désespéré, et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.

    Arthur RimbaudRecueil : Illuminations
    • 1
  3. Veillées

    I

    C'est le repos éclairé, ni fièvre ni langueur, sur le lit ou sur le pré.

    C'est l'ami ni ardent ni faible. L'ami.

    C'est l'aimée ni tourmentante ni tourmentée. L'aimée.


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    (il reste 11 strophes à lire)
    Arthur RimbaudRecueil : Illuminations
    • 2
  4. Matinée d’ivresse

    Ô mon Bien ! Ô mon Beau ! Fanfare atroce où je ne trébuche point ! Chevalet féerique ! Hourra pour l'œuvre inouïe et pour le corps merveilleux, pour la première fois ! Cela commença sous les rires des enfants, cela finira par eux. Ce poison va rester dans toutes nos veines même quand, la fanfare tournant, nous serons rendu à l'ancienne inharmonie. Ô maintenant, nous si digne de ces tortures ! rassemblons fervemment cette promesse surhumaine faite à notre corps et à notre âme créés : cette promesse, cette démence ! L'élégance, la science, la violence ! On nous a promis d'enterrer dans l'ombre l'arbre du bien et du mal, de déporter les honnêtetés tyranniques, afin que nous amenions notre très pur amour. Cela commença par quelques dégoûts et cela finit, — ne pouvant nous saisir sur-le-champ de cette éternité, — cela finit par une débandade de parfums.

    Rire des enfants, discrétion des esclaves, austérité des vierges, horreur des figures et des objets d'ici, sacrés soyez-vous par le souvenir de cette veille. Cela commençait par toute la rustrerie, voici que cela finit par des anges de flamme et de glace.

    Petite veille d'ivresse, sainte ! quand ce ne serait que pour le masque dont tu nous as gratifié. Nous t'affirmons, méthode ! Nous n'oublions pas que tu as glorifié hier chacun de nos âges. Nous avons foi au poison. Nous savons donner notre vie tout entière tous les jours.

    Voici le temps des Assassins.

    Arthur RimbaudRecueil : Illuminations
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  5. Génie

    Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été, lui qui a purifié les boissons et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice surhumain des stations. Il est l'affection et l'avenir, la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.

    Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l'éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie

    Et nous nous le rappelons et il voyage Et si l'Adoration s'en va, sonne, sa promesse sonne : « Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C'est cette époque-ci qui a sombré ! »

    Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce péché : car c'est fait, lui étant, et étant aimé.


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    (il reste 9 strophes à lire)
    Arthur RimbaudRecueil : Illuminations
    • 0
  6. Départ

    Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.
    Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
    Assez connu. Les arrêts de la vie. – Ô Rumeurs et Visions !
    Départ dans l’affection et le bruit neufs !

    Arthur RimbaudRecueil : Illuminations
    • 0
  7. Being beauteous

    Devant une neige un Être de Beauté de haute taille. Des sifflements de mort et des cercles de musique sourde font monter, s'élargir et trembler comme un spectre ce corps adoré ; des blessures écarlates et noires éclatent dans les chairs superbes. Les couleurs propres de la vie se foncent, dansent, et se dégagent autour de la Vision, sur le chantier. Et les frissons s'élèvent et grondent et la saveur forcenée de ces effets se chargeant avec les sifflements mortels et les rauques musiques que le monde, loin derrière nous, lance sur notre mère de beauté, — elle recule, elle se dresse. Oh ! nos os sont revêtus d'un nouveau corps amoureux.

    XXX

    Ô la face cendrée, l'écusson de crin, les bras de cristal ! le canon sur lequel je dois m'abattre à travers la mêlée des arbres et de l'air léger !

    Arthur RimbaudRecueil : Illuminations
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  8. Ô saisons, ô châteaux

    Ô saisons ô châteaux,
    Quelle âme est sans défauts ?

    Ô saisons, ô châteaux,

    J’ai fait la magique étude
    Du Bonheur, que nul n’élude.

    Ô vive lui, chaque fois
    Que chante son coq gaulois.


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    Arthur RimbaudRecueil : Derniers vers
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  9. La Chambrée de nuit

    Rêve

    On a faim dans la chambrée -
    C’est vrai
    Émanations, explosions. Un génie :
    « Je suis le gruère ! » -
    Lefêbvre « Keller ! »
    Le génie « Je suis le Brie ! » -
    Les soldats coupent sur leur pain :
    « C’est la vie ! »
    Le génie. – « Je suis le Roquefort ! »
    - « Ça s’ra not’ mort ! »
    Je suis le gruère
    Et le Brie ! etc.

    Valse

    On nous a joints, Lefèbvre et moi, etc.

    Arthur RimbaudRecueil : Derniers vers
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  10. Conseil falot

    Brûle aux yeux des femmes,
    Mais garde ton coeur
    Et crains la langueur
    Des épithalames.

    Bois pour oublier !
    L’eau-de-vie est une
    Qui porte la lune
    Dans son tablier.

    L’injure des hommes,
    Qu’est-ce que ça fait ?
    Va, notre coeur sait
    Seul ce que nous sommes.

    Ce que nous valons
    Notre sang le chante !
    L’épine méchante
    Te mord aux talons ?


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    Paul VerlaineRecueil : Jadis et naguère
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