1. Juif

    Quelqu'un qui jamais ne se trompe,
    M'appelle juif Moi, juif ? Pourquoi ?
    Je suis chrétien, sans que je rompe
    Le pain bénit à son de trompe,
    Bien qu'en mon trou je reste coi.

    Je sais juif, ah ! c'est bien possible !
    Je n'ai le nez spirituel
    Ni l'air résigné d'une cible ;
    Je ne montre un cœur insensible.
    Tout juif est-il en Israël ?

    Mais si juif signifie avare
    Économisant sur le suif,
    Sur l'eau qui pourtant n'est pas rare
    Sur une corde de guitare,
    Je me fais honneur d'être juif.

    Je prends pour moi seul cette injure,
    Quoique je ne possède rien ;
    Je me l'écris sur la figure
    En trois mots, sans une rature ;
    Voyez : je suis juif. Lisez bien.


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    (il reste 17 strophes à lire)
    Germain NouveauRecueil : Valentines
    • 1
  2. Le Corps et l’Âme

    Dieu fit votre corps noble et votre âme charmante.
    Le corps sort de la terre et l’âme aspire aux cieux ;
    L’un est un amoureux et l’autre est une amante.

    Dans la paix d’un jardin vaste et délicieux,
    Dieu souffla dans un peu de boue un peu de flamme,
    Et le corps s’en alla sur ses pieds gracieux.

    Et ce souffle enchantait le corps, et c’était l’âme
    Qui, mêlée à l’amour des bêtes et des bois,
    Chez l’homme adorait Dieu que contemplait la femme.

    L’âme rit dans les yeux et vole avec la voix,
    Et l’âme ne meurt pas, mais le corps ressuscite,
    Sortant du limon noir une seconde fois.


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    (il reste 25 strophes à lire)
    Germain NouveauRecueil : La Doctrine de l'Amour
    • 4
  3. Immensité

    Voyez le ciel, la terre et toute la nature ;
    C’est le livre de Dieu, c’est sa grande écriture ;
    L’homme le lit sans cesse et ne l’achève point.
    Splendeur de la virgule, immensité du point !
    Comètes et soleils, lettres du feu sans nombre!
    Pages que la nuit pure éclaire avec son ombre !
    Le jour est moins charmant que les yeux de la nuit.
    C’est un astre en rumeur que tout astre qui luit.
    Musique d’or des cieux faite avec leur silence ;
    Et tout astre immobile est l’astre qui s’élance.
    Ah ! que Dieu, qui vous fit, magnifiques rayons,
    Cils lointains qui battez lorsque nous sommeillons,
    Longtemps, jusqu’à nos yeux buvant votre énergie,
    Prolonge votre flamme et sa frêle magie !
    La terre est notre mère au sein puissant et beau ;
    Comme on ouvre son cœur, elle ouvre le tombeau,
    Faisant ce que lui dit le Père qui regarde.
    Dieu nous rend à la Mère, et la Mère nous garde ;
    Mais comme le sillon garde le grain de blé,
    Pour le crible, sur l’aire où tout sera criblé :
    Récolte dont le Fils a préparé les granges,
    Et dont les moissonneurs vermeils seront les anges.
    La nature nous aime, elle cause avec nous ;
    Les sages l’écoutaient, les mains sur leurs genoux,
    Parler avec la voix des eaux, le bruit des arbres.
    Son cœur candide éclate au sein sacré des marbres ;
    Elle est la jeune aïeule ; elle est l’antique enfant !
    Elle sait, elle dit tout ce que Dieu défend
    À l’homme, enfant qui rit comme un taureau qui beugle ;
    Et le regard de Dieu s’ouvre dans cette aveugle.
    Quiconque a le malheur de violer sa loi
    A par enchantement soi-même contre soi.
    N’opposant que le calme à notre turbulence,
    Elle rend, au besoin, rigueur pour violence,
    Terrible à l’insensé, docile à l’homme humain :
    Qui soufflette le mur se fait mal à la main.
    La nature nous aime et donne ses merveilles.
    Ouvrons notre âme, ouvrons nos yeux et nos oreilles :
    Voyez la terre avec chaque printemps léger,
    Ses verts juillets en flamme ainsi que l’oranger,
    Ses automnes voilés de mousselines grises,
    Ses neiges de Noël tombant sur les églises,
    Et la paix de sa joie et le chant de ses pleurs.
    Dans la saveur des fruits et la grâce des fleurs,
    La vie aussi nous aime, elle a ses heures douces,
    Des baisers dans la brise et des lits dans les mousses.
    Jardin connu trop tard, sentier vite effacé
    Où s’égarait Virgile, où Jésus a passé.
    Tout nous aime et sourit, jusqu’aux veines des pierres ;
    La forme de nos cœurs tremble aux feuilles des lierres ;
    L’arbre, où le couteau grave un chiffre amer et blanc.
    Fait des lèvres d’amour de sa blessure au flanc ;
    L’aile de l’hirondelle annonce le nuage ;
    Et le chemin nous aime : avec nous il voyage ;
    La trace de nos pas sur le sable, elle aussi
    Nous suit ; elle nous aime, et l’air dit : « me voici ! »
    Rendons-leur cet amour, soyons plus doux aux choses
    Coupons moins le pain blanc et cueillons moins les roses
    Nous parlons du caillou comme s’il était sourd,
    Mais il vit ; quand il chante, une étincelle court
    Ne touchons rien, pas même à la plus vile argile,
    Sans l’amour que l’on a pour le cristal fragile.
    La nature très sage est dure au maladroit,
    Elle dit : le devoir est la borne du droit ;
    Elle sait le secret des choses que vous faites ;
    Elle bat notre orgueil en nous montrant les bêtes,
    Humiliant les bons qui savent leur bonté,
    Comme aussi les méchants qui voient leur cruauté.
    Grâce à la bonté, l’homme à sa place se range,
    Moins terre que la bête, il est moins ciel que l’ange
    Dont l’aile se devine à l’aile de l’air bleu.
    Partout où l’homme écrit « Nature », lisez « Dieu ».

    Germain NouveauRecueil : La Doctrine de l'Amour
    • 7
  4. Humilité

    I

    L’esprit des sages te contemple,
    Mystérieuse Humilité,
    Porte étroite et basse du temple
    Auguste de la vérité !
    Vertu que Dieu place à la tête
    Des vertus que l’ange au ciel fête ;
    Car elle est la perle parfaite
    Dans l’abîme du siècle amer ;
    Car elle rit sous l’eau profonde,
    Loin du plongeur et de la sonde.
    Préférant aux écrins du monde
    Le cœur farouche de la mer.
    C’est vers l’humanité fidèle
    Que mes oiseaux s’envoleront ;
    Vers les fils, vers les filles d’elle,
    Pour sourire autour de leur front ;
    Vers Jeanne d’Arc et Geneviève
    Dont l’étoile au ciel noir se lève,
    Dont le paisible troupeau rêve,
    Oublieux du loup, qui s’enfuit ;
    Douces porteuses de bannière,
    Qui refoulaient, à leur manière,
    L’impur Suffolk vers sa tanière,
    L’aveugle Attila dans sa nuit.

    Sur la lyre à la corde amère
    Où le chant d’un dieu s’est voilé,
    Ils iront saluer Homère
    Sous son haillon tout étoile.
    Celui pour qui jadis les Iles
    Et la Grèce étaient sans asiles,
    Habite aujourd’hui dans nos villes
    La colonne et le piédestal ;
    Une fontaine à leur flanc jase,
    Où l’enfant puise avec son vase,
    Et la rêverie en extase,
    Avec son urne de cristal.
    Loin des palais sous les beaux arbres
    Où les paons, compagnons des dieux,
    Traînent dans la blancheur des marbres
    Leurs manteaux d’azur, couverts d’yeux ;
    Où, des bassins que son chant noie
    L’onde s’échevèle et poudroie :
    Laissant ce faste et cette joie,
    Mes strophes abattront leur vol,
    Pour entendre éclater, superbe,
    La voix la plus proche du Verbe,
    Dans la paix des grands bois pleins d’herbe
    Où se cache le rossignol.
    Lorsqu’au fond de la forêt brune
    Pas une feuille ne bruit,
    Et qu’en présence de la lune
    Le silence s’épanouit,
    Sous l’azur chaste qui s’allume,
    Dans l’ombre où l’encens des fleurs fume,
    Le rossignol qui se consume
    Dans l’extatique oubli du jour,
    Verse un immense épithalame
    De son petit gosier de flamme,
    Où s’embrasent l’accent et l’âme
    De la nature et de l’amour !

    II


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    (il reste 9 strophes à lire)
    Germain NouveauRecueil : La Doctrine de l'Amour
    • 1
  5. On m’a mis au collège

    On m’a mis au collège (oh ! les parents, c’est lâche !)
    En province, dans la vieille ville de H
    J’ai quinze ans, et l’ennui du latin pluvieux !
    Je vis, fumant d’affreux cigares dans les lieux ;
    Et je réponds, quand on me prive de sortie :
    « Chouette alors ! » préférant le bloc à la partie
    D’écarté, chez le maire, où le soir, au salon,
    Honteux d’un liséré rouge à mon pantalon,
    J’écoute avec stupeur ma tante (une nature !)
    Causer du dernier bal à la sous-préfecture.

    Germain NouveauRecueil : Dixains réalistes
    • 6
  6. Prière

    Au plus haut point de la montagne la plus pure,
    Au plus beau jour de nos époques favorites
    Où le désert se fleurissait de nouveaux rites,
    A l’heure d’or la plus sévère à la nature ;

    Blanche et les flancs pressés d’une longue ceinture,
    Debout dans l’idéal concert de ses mérites,
    La plus sainte et la plus charmante des ermites
    Lève au ciel ses bras nus dans leurs manches de bure.

    Son visage d’un feu tranquille et blanc rayonne
    Comme une neige ou comme un linge où l’astre donne ;
    Son coeur allumé s’ouvre au céleste conseil !

    Et les plaines, à ces sauvages pieds d’yeuses,
    Sont un cirque apaisé de bêtes précieuses
    Les yeux de Jésus-Christ s’ouvrent dans le soleil.

    Germain NouveauRecueil : Autres vers
    • 0
  7. Le ver luisant

    Juin parfumait la nuit, et la nuit transparente
    N’était qu’un voile frais étendu sur les fleurs :
    L’insecte lumineux, comme une flamme errante,
    Jetait avec orgueil ses mobiles lueurs.

    « J’éclaire tout, dit-il, et jamais la Nature
    N’a versé tant d’éclat sur une créature !
    Tous ces vers roturiers qui rampent au grand jour,
    Celui qui dans la soie enveloppe sa vie,
    Cette plèbe des champs, dont j’excite l’envie,
    Me fait pitié, me nuit dans mon vaste séjour.
    Nés pour un sort vulgaire et des soins insipides,
    Immobiles et froids comme en leurs chrysalides,
    La nuit, sur les gazons, je les vois sommeiller :
    Moi, lampe aventureuse, au loin on me devine ;
    Etincelle échappée à la source divine,
    Je n’apparais que pour briller.

    « Sans me brûler, j’allume un phare à l’espérance ;
    De mes jeunes époux il éveille l’amour ;
    Sur un trône de fleurs, belles de ma présence,
    J’attire mes sujets, j’illumine ma cour.

    « Et ces feux répandus dans de plus hautes sphères,
    Ces diamants rangés en phares gracieux,
    Ce sont assurément mes frères
    Qui se promènent dans les cieux.
    Les rois qui dorment mal charment leur insomnie
    A regarder courir ces légers rayons d’or ;
    Au sein de l’éclatante et nocturne harmonie,
    C’est moi qu’ils admirent encor :
    Leur grandeur en soupire, et rien dans leur couronne
    N’offre l’éclat vivant dont seul je m’environne ! »


    Lire le poème "Le ver luisant" en entier
    (il reste 1 strophes à lire)
    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies
    • 0
  8. Le papillon malade

    Apologue

    Las des fleurs, épuisé de ses longues amours,
    Un papillon dans sa vieillesse
    (Il avait du printemps goûté les plus beaux jours)
    Voyait d’un oeil chagrin la tendre hardiesse
    Des amants nouveau-nés, dont le rapide essor
    Effleurait les boutons qu’humectait la rosée.
    Soulevant un matin le débile ressort
    De son aile à demi-brisée :

    » Tout a changé, dit-il, tout se fane. Autrefois
    L’univers n’avait point cet aspect qui m’afflige.
    Oui, la nature se néglige ;
    Aussi pour la chanter l’oiseau n’a plus de voix.
    Les papillons passés avaient bien plus de charmes !
    Toutes les fleurs tombaient sous nos brûlantes armes !
    Touchés par le soleil, nos légers vêtements
    Semblaient brodés de diamants !
    Je ne vois plus rien sur la terre
    Qui ressemble à mon beau matin !
    J’ai froid. Tout, jusqu’aux fleurs, prend une teinte austère,
    Et je n’ai plus de goût aux restes du festin !
    Ce gazon si charmant, ce duvet des prairies,
    Où mon vol fatigué descendait vers le soir,
    Où Chloé, qui n’est plus, vint chanter et s’asseoir,
    N’offre plus qu’un vert pâle et des couleurs flétries !
    L’air me soutient à peine à travers les brouillards
    Qui voilent le soleil de mes longues journées ;
    Mes heures, sans amour, se changent en années :
    Hélas ! Que je plains les vieillards !

    » Je voudrais, cependant, que mon expérience
    Servît à tous ces fils de l’air.
    Sous des bosquets flétris j’ai puisé ma science,
    J’ai défini la vie, enfants : c’est un éclair !
    Frêles triomphateurs, vos ailes intrépides
    S’arrêteront un jour avec étonnement :
    Plus de larcins alors, plus de baisers avides ;
    Les roses subiront un affreux changement.


    Lire le poème "Le papillon malade" en entier
    (il reste 3 strophes à lire)
    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Mélanges
    • 0
  9. L’impossible

    Qui me rendra ces jours où la vie a des ailes
    Et vole, vole ainsi que l’alouette aux cieux,
    Lorsque tant de clarté passe devant ses yeux,
    Qu’elle tombe éblouie au fond des fleurs, de celles
    Qui parfument son nid, son âme, son sommeil,
    Et lustrent son plumage ardé par le soleil !

    Ciel ! un de ces fils d’or pour ourdir ma journée,
    Un débris de ce prisme aux brillantes couleurs !
    Au fond de ces beaux jours et de ces belles fleurs,
    Un rêve ! où je sois libre, enfant, à peine née,

    Quand l’amour de ma mère était mon avenir,
    Quand on ne mourait pas encor dans ma famille,
    Quand tout vivait pour moi, vaine petite fille !
    Quand vivre était le ciel, ou s’en ressouvenir,

    Quand j’aimais sans savoir ce que j’aimais, quand l’âme
    Me palpitait heureuse, et de quoi ? Je ne sais ;
    Quand toute la nature était parfum et flamme,
    Quand mes deux bras s’ouvraient devant ces jours passés.

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Les Pleurs
    • 0
  10. Toi qui m’as tout repris

    Toi qui m’as tout repris jusqu’au bonheur d’attendre,
    Tu m’as laissé pourtant l’aliment d’un coeur tendre,
    L’amour ! Et ma mémoire où se nourrit l’amour.
    Je lui dois le passé ; c’est presque ton retour !
    C’est là que tu m’entends, c’est là que je t’adore,
    C’est là que sans fierté je me révèle encore.
    Ma vie est dans ce rêve où tu ne fuis jamais ;
    Il a ta voix, ta voix ! Tu sais si je l’aimais !
    C’est là que je te plains ; car plus d’une blessure,
    Plus d’une gloire éteinte a troublé, j’en suis sûre,
    Ton coeur si généreux pour d’autres que pour moi :
    Je t’ai senti gémir ; je pleurais avec toi !

    Qui donc saura te plaindre au fond de ta retraite,
    Quand le cri de ma mort ira frapper ton sein ?
    Tu t’éveilleras seul dans la foule distraite,
    Où des amis d’un jour s’entr’égare l’essaim ;
    Tu n’y sentiras plus une âme palpitante
    Au bruit de tes malheurs, de tes moindres revers.
    Ta vie, après ma mort, sera moins éclatante ;
    Une part de toi-même aura fui l’univers.
    Il est doux d’être aimé ! Cette croyance intime
    Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement ;
    L’infidèle est content des pleurs de sa victime ;
    Et, fier, aux pieds d’une autre il en est plus charmant.

    Mais je n’étouffe plus dans mon incertitude :
    Nous mourrons désunis, n’est-ce pas ? Tu le veux !
    Pour t’oublier, viens voir ! qu’ai-je dit ? Vaine étude,
    Où la nature apprend à surmonter ses cris,
    Pour déguiser mon coeur, que m’avez-vous appris ?
    La vérité s’élance à mes lèvres sincères ;
    Sincère, elle t’appelle, et tu ne l’entends pas !
    Ah ! Sans t’avoir troublé qu’elle meure tout bas !
    Je ne sais point m’armer de froideurs mensongères :
    Je sais fuir ; en fuyant on cache sa douleur,
    Et la fatigue endort jusqu’au malheur.

    Oui, plus que toi l’absence est douce aux cœurs fidèles :
    Du temps qui nous effeuille elle amortit les ailes ;
    Son voile a protégé l’ingrat qu’on veut chérir :
    On ose aimer encore, on ne veut plus mourir.

    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Elégies
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