1. Réponse à un acte d’accusation

    Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.
    Dans ce chaos du siècle où votre coeur se serre,
    J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois
    Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre: -Sois!-
    Et l’ombre fut. — Voilà votre réquisitoire.
    Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,
    Toute cette clarté s’est éteinte, et je suis
    Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits.
    De la chute de tout je suis la pioche inepte;
    C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte;
    C’est moi que votre prose en colère a choisi;
    Vous me criez: Racca; moi je vous dis: Merci!
    Cette marche du temps, qui ne sort d’une église
    Que pour entrer dans l’autre, et qui se civilise;
    Ces grandes questions d’art et de liberté,
    Voyons-les, j’y consens, par le moindre côté,
    Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,
    J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme;
    Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis,
    D’autres crimes encor que vous avez omis.
    Avoir un peu touché les questions obscures,
    Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,
    De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,
    Secoué le passé du haut jusques en bas,
    Et saccagé le fond tout autant que la forme.
    Je me borne à ceci: je suis ce monstre énorme,
    Je suis le démagogue horrible et débordé,
    Et le dévastateur du vieil A B C D;
    Causons.

    Quand je sortis du collége, du thème,
    Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême
    Et grave, au front penchant, aux membres appauvris;
    Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris
    Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome,
    Peuple et noblesse, était l’image du royaume;
    La poésie était la monarchie; un mot
    Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud;
    Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre,
    Ne se mêlaient; ainsi marchent sans se confondre
    Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf;
    La langue était l’état avant quatre-vingt-neuf;
    Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes:
    Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
    Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
    Et montant à Versaille aux carrosses du roi;
    Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
    Habitant les patois; quelques-uns aux galères
    Dans l’argot; dévoués à tous les genres bas,
    Déchirés en haillons dans les halles; sans bas,
    Sans perruque; créés pour la prose et la farce;
    Populace du style au fond de l’ombre éparse;
    Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
    Dans le bagne Lexique avait marqué d’une F;
    N’exprimant que la vie abjecte et familière,
    Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
    Racine regardait ces marauds de travers;
    Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
    Il le gardait, trop grand pour dire: Qu’il s’en aille;
    Et Voltaire criait: Corneille s’encanaille!
    Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
    Alors, brigand, je vins; je m’écriai: Pourquoi
    Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière?
    Et sur l’Académie, aïeule et douairière,
    Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
    Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,
    Je fis souffler un vent révolutionnaire.
    Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
    Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!
    Je fis une tempête au fond de l’encrier,
    Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
    Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées;
    Et je dis: Pas de mot où l’idée au vol pur
    Ne puisse se poser, tout humide d’azur!
    Discours affreux! — Syllepse, hypallage, litote,
    Frémirent; je montai sur la borne Aristote,
    Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
    Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
    Tous ces tigres, les Huns les Scythes et les Daces,
    N’étaient que des toutous auprès de mes audaces;
    Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
    Je nommai le cochon par son nom; pourquoi pas?
    Guichardin a nommé le Borgia! Tacite
    Le Vitellius! Fauve, implacable, explicite,
    J’ôtai du cou du chien stupéfait son collier
    D’épithètes; dans l’herbe, à l’ombre du hallier,
    Je fis fraterniser la vache et la génisse,
    L’une étant Margoton et l’autre Bérénice.
    Alors, l’ode, embrassant Rabelais, s’enivra;
    Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira;
    Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole;
    L’emphase frissonna dans sa fraise espagnole;
    Jean, l’ânier, épousa la bergère Myrtil.
    On entendit un roi dire: -Quelle heure est-il?-
    Je massacrais l’albâtre, et la neige, et l’ivoire,
    Je retirai le jais de la prunelle noire,
    Et j’osai dire au bras: Sois blanc, tout simplement.
    Je violai du vers le cadavre fumant;
    J’y fis entrer le chiffre; ô terreur! Mithridate
    Du siége de Cyzique eût pu citer la date.
    Jours d’effroi! les Laïs devinrent des catins.
    Force mots, par Restaut peignés tous les matins,
    Et de Louis-Quatorze ayant gardé l’allure,
    Portaient encor perruque; à cette chevelure
    La Révolution, du haut de son beffroi,
    Cria: -Transforme-toi! c’est l’heure. Remplis-toi
    — De l’âme de ces mots que tu tiens prisonnière!-
    Et la perruque alors rugit, et fut crinière.
    Liberté! c’est ainsi qu’en nos rébellions,
    Avec des épagneuls nous fîmes des lions,
    Et que, sous l’ouragan maudit que nous soufflâmes,
    Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes.
    J’affichai sur Lhomond des proclamations.
    On y lisait: -Il faut que nous en finissions!
    — Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes
    — A la pensée humaine ils ont mis les poucettes.
    — Aux armes, prose et vers! formez vos bataillons!
    — Voyez où l’on en est: la strophe a des bâillons!
    — L’ode a des fers aux pieds, le drame est en cellule.
    — Sur le Racine mort le Campistron pullule!-
    Boileau grinça des dents; je lui dis: Ci-devant,
    Silence! et je criai dans la foudre et le vent:
    Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe!
    Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe,
    On vit trembler l’athos, l’ithos et le pathos.
    Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos,
    Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue,
    Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.
    La syllabe, enjambant la loi qui la tria,
    Le substantif manant, le verbe paria,
    Accoururent. On but l’horreur jusqu’à la lie.
    On les vit déterrer le songe d’Athalie;
    Ils jetèrent au vent les cendres du récit
    De Théramène; et l’astre Institut s’obscurcit.
    Oui, de l’ancien régime ils ont fait tables rases,
    Et j’ai battu des mains, buveur du sang des phrases,
    Quand j’ai vu par la strophe écumante et disant
    Les choses dans un style énorme et rugissant,
    L’Art poétique pris au collet dans la rue,
    Et quand j’ai vu, parmi la foule qui se rue,
    Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit,
    La lettre aristocrate à la lanterne esprit.
    Oui, je suis ce Danton! je suis ce Robespierre!
    J’ai, contre le mot noble à la longue rapière,
    Insurgé le vocable ignoble, son valet,
    Et j’ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.
    Oui, c’est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.
    J’ai pris et démoli la bastille des rimes.
    J’ai fait plus: j’ai brisé tous les carcans de fer
    Qui liaient le mot peuple, et tiré de l’enfer
    Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales;
    J’ai de la périphrase écrasé les spirales,
    Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel
    L’alphabet, sombre tour qui naquit de Babel;
    Et je n’ignorais pas que la main courroucée
    Qui délivre le mot, délivre la pensée.

    L’unité, des efforts de l’homme est l’attribut.
    Tout est la même flèche et frappe au même but.

    Donc, j’en conviens, voilà, déduits en style honnête,
    Plusieurs de mes forfaits, et j’apporte ma tête.
    Vous devez être vieux, par conséquent, papa,
    Pour la dixième fois j’en fais meâ culpâ.
    Oui, si Beauzée est dieu, c’est vrai, je suis athée.
    La langue était en ordre, auguste, époussetée,
    Fleur-de-lys d’or, Tristan et Boileau, plafond bleu,
    Les quarante fauteuils et le trône au milieu;
    Je l’ai troublée, et j’ai, dans ce salon illustre,
    Même un peu cassé tout; le mot propre, ce rustre,
    N’était que caporal: je l’ai fait colonel;
    J’ai fait un jacobin du pronom personnel;
    Dur participe, esclave à la tête blanchie,
    Une hyène, et du verbe une hydre d’anarchie.
    Vous tenez le reum confitentem. Tonnez!
    J’ai dit à la narine: Eh mais! tu n’es qu’un nez!
    J’ai dit au long fruit d’or: Mais tu n’es qu’une poire!
    J’ai dit à Vaugelas: Tu n’es qu’une mâchoire!
    J’ai dit aux mots: Soyez république! soyez
    La fourmilière immense, et travaillez! Croyez,
    Aimez, vivez! — J’ai mis tout en branle, et, morose,
    J’ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.


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    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 2
  2. Pleurs dans la nuit

    I

    Je suis l'être incliné qui jette ce qu'il pense ;
    Qui demande à la nuit le secret du silence ;
    Dont la brume emplit l'œil ;
    Dans une ombre sans fond mes paroles descendent,
    Et les choses sur qui tombent mes strophes rendent
    Le son creux du cercueil.

    Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre,
    Habite, âpre songeur, la rêverie obscure
    Aux flots plombés et bleus,
    Lac hideux où l'horreur tord ses bras, pâle nymphe,
    Et qui fait boire une eau morte comme la lymphe
    Aux rochers scrofuleux.

    Le Doute, fils bâtard de l'aïeule Sagesse,
    Crie : — À quoi bon ? — devant l'éternelle largesse,
    Nous fait tout oublier,
    S'offre à nous, morne abri, dans nos marches sans nombre,
    Nous dit : — Es-tu las ? Viens ! — et l'homme dort à l'ombre
    De ce mancenilier.


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    • 0
  3. Paroles sur la dune

    Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,
    Que mes tâches sont terminées ;
    Maintenant que voici que je touche au tombeau
    Par les deuils et par les années,

    Et qu'au fond de ce ciel que mon essor rêva,
    Je vois fuir, vers l'ombre entraînées,
    Comme le tourbillon du passé qui s'en va,
    Tant de belles heures sonnées ;

    Maintenant que je dis : — Un jour, nous triomphons ;
    Le lendemain, tout est mensonge ! —
    Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds,
    Courbé comme celui qui songe.

    Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,
    Et des mers sans fin remuées,
    S'envoler sous le bec du vautour aquilon,
    Toute la toison des nuées ;


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    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  4. On vit, on parle, on a le ciel et les nuages

    On vit, on parle, on a le ciel et les nuages
    Sur la tête ; on se plaît aux livres des vieux sages ;
    On lit Virgile et Dante ; on va joyeusement
    En voiture publique à quelque endroit charmant,
    En riant aux éclats de l'auberge et du gîte ;
    Le regard d'une femme en passant vous agite ;
    On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois !
    On écoute le chant des oiseaux dans les bois
    Le matin, on s'éveille, et toute une famille
    Vous embrasse, une mère, une sœur, une fille !
    On déjeune en lisant son journal. Tout le jour
    On mêle à sa pensée espoir, travail, amour ;
    La vie arrive avec ses passions troublées ;
    On jette sa parole aux sombres assemblées ;
    Devant le but qu'on veut et le sort qui vous prend,
    On se sent faible et fort, on est petit et grand ;
    On est flot dans la foule, âme dans la tempête ;
    Tout vient et passe ; on est en deuil, on est en fête ;
    On arrive, on recule, on lutte avec effort –
    Puis, le vaste et profond silence de la mort !

    11 juillet 1846, en revenant du cimetière.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 2
  5. Ô strophe du poëte, autrefois

    Ô strophe du poëte, autrefois, dans les fleurs,
    Jetant mille baisers à leurs mille couleurs,
    Tu jouais, et d’avril tu pillais la corbeille,
    Papillon pour la rose et pour la ruche abeille,
    Tu semais de l’amour et tu faisais du miel ;
    Ton âme bleue était presque mêlée au ciel ;
    Ta robe était d’azur et ton œil de lumière ;
    Tu criais aux chansons, tes soeurs : – Venez chaumière,
    - Hameau, ruisseau, forêt, tout chante. L’aube a lui ! -
    Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui,
    Le sévère habitant de la blême caverne
    Qu’en haut le jour blanchit, qu’en bas rougit l’Averne,
    Le poëte qu’ont fait avant l’heure vieillard
    La douleur dans la vie et le drame dans l’art,
    Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur d’ombres,
    Il a levé la tête un jour hors des décombres,
    Et t’a saisie au vol dans l’herbe et dans les blés,
    Et, malgré tes effrois et tes cris redoublés,
    Toute en pleurs, il t’a prise à l’idylle joyeuse ;
    Il t’a ravie aux champs, à la source, à l’yeuse,
    Aux amours dans les bois près des nids palpitants ;
    Et maintenant, captive et reine en même temps,
    Prisonnière au plus noir de son âme profonde,
    Parmi les visions qui flottent comme l’onde,
    Sous son crâne à fois céleste et souterrain,
    Assise, et t’accoudant sur un trône d’airain,
    Voyant dans ta mémoire, ainsi qu’une ombre vaine,
    Fuir l’éblouissement du jour et de la plaine,
    Par le maître gardée, et calme et sans espoir,
    Tandis que, près de toi, les drames, groupe noir,
    Des sombres passions feuillettent le registre,
    Tu rêves dans sa nuit, Proserpine sinistre.

    Jersey, novembre 1854.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  6. Melancholia

    II

    Écoutez. Une femme au profil décharné,
    Maigre, blême, portant un enfant étonné,
    Est là qui se lamente au milieu de la rue.
    La foule, pour l’entendre, autour d’elle se rue.
    Elle accuse quelqu’un, une autre femme, ou bien
    Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n’a rien ;
    Pas d’argent ; pas de pain ; à peine un lit de paille.
    L’homme est au cabaret pendant qu’elle travaille.
    Elle pleure, et s’en va. Quand ce spectre a passé,
    Ô penseurs, au milieu de ce groupe amassé,
    Qui vient de voir le fond d’un cœur qui se déchire,
    Qu’entendez-vous toujours ? Un long éclat de rire.

    Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour,
    Avoir droit au bonheur, à la joie, à l’amour.
    Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille !
    Seule ! — n’importe ! elle a du courage, une aiguille,
    Elle travaille, et peut gagner dans son réduit,
    En travaillant le jour, en travaillant la nuit,
    Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile.
    Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile,
    Et chante au bord du toit tant que dure l’été.
    Mais l’hiver vient. Il fait bien froid, en vérité,
    Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe ;
    Les jours sont courts, il faut allumer une lampe ;
    L’huile est chère, le bois est cher, le pain est cher.
    Ô jeunesse ! printemps ! aube ! en proie à l’hiver !
    La faim passe bientôt sa griffe sous la porte,
    Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte

    Les meubles, prend enfin quelque humble bague d’or ;
    Tout est vendu ! L’enfant travaille et lutte encor ;
    Elle est honnête ; mais elle a, quand elle veille,
    La misère, démon, qui lui parle à l’oreille.
    L’ouvrage manque, hélas ! cela se voit souvent.
    Que devenir ! Un jour, ô jour sombre ! elle vend
    La pauvre croix d’honneur de son vieux père, et pleure ;
    Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu’elle meure !
    A dix-sept ans ! grand Dieu ! mais que faire ? — Voilà
    Ce qui fait qu’un matin la douce fille alla
    Droit au gouffre, et qu’enfin, à présent, ce qui monte
    À son front, ce n’est plus la pudeur, c’est la honte.
    Hélas, et maintenant, deuil et pleurs éternels !
    C’est fini. Les enfants, ces innocents cruels,
    La suivent dans la rue avec des cris de joie.
    Malheureuse ! elle traîne une robe de soie,
    Elle chante, elle rit ah ! pauvre âme aux abois !
    Et le peuple sévère, avec sa grande voix,
    Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme,
    Lui dit quand elle vient : « C’est toi ? Va-t-en, infâme ! »


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    (il reste 17 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 2
  7. Magnitudo parvi

    I

    Le jour mourait ; j'étais près des mers, sur la grève.
    Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,
    Jeune esprit qui se tait !
    La terre, s'inclinant comme un vaisseau qui sombre,
    En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre ;
    La pâle nuit montait.

    La pâle nuit levait son front dans les nuées ;
    Les choses s'effaçaient, blêmes, diminuées,
    Sans forme et sans couleur ;
    Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre ;
    On sentait à la fois la tristesse descendre
    Et monter la douleur.

    Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature
    Voyaient l'urne d'en haut, vague rondeur obscure,
    Se pencher dans les cieux,
    Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,
    Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,
    Le soir silencieux !


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    (il reste 180 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  8. Les malheureux

    À MES ENFANTS

    Puisque déjà l'épreuve aux luttes vous convie,
    Ô mes enfants ! parlons un peu de cette vie.
    Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noir
    Où des ravins creusaient un farouche entonnoir,
    Dans un de ces endroits où sous l'herbe et la ronce
    Le chemin disparaît et le ruisseau s'enfonce,
    Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,
    Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.
    La fumée avait peine à monter dans les branches ;
    Les fenêtres étaient les crevasses des planches ;
    On eût dit que les rocs cachaient avec ennui
    Ce logis tremblant, triste, humble ; et que c'était lui
    Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l'érable,
    Plaignaient, tant il était chétif et misérable !
    Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier.
    Comme je regardais ce chaume, un muletier
    Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.
    Qui donc demeure là ? — demandai-je à cet homme.
    L'homme, tout en chantant, me dit : — Un malheureux.-

    J'allai vers la masure au fond du ravin creux ;
    Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,
    Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route,
    Et le vent m'en ouvrit la porte ; et j'y trouvai
    Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.
    Ce vieillard, près d'un âtre où séchaient quelques toiles,
    Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,
    Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,
    Sans clef ; la pauvreté garde ceux qui n'ont rien.

    J'entrai ; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme ;
    Sans pain ; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.
    — Comment pouvait-il vivre ainsi ? Qu'il était dur
    De n'avoir même pas un volet à son mur ;
    L'hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire ;
    Et pas même un grabat ! il couchait donc à terre ?
    Là, sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit !
    Vous devez être mal, vous devez avoir froid,
    Bon père, et c'est un sort bien triste que le vôtre !


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    (il reste 25 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  9. Les Oiseaux

    Je rêvais dans un grand cimetière désert;
    De mon âme et des morts j’écoutais le concert,
    Parmi les fleurs de l’herbe et les croix de la tombe.
    Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe.
    Et l’ombre m’emplissait.

    Autour de moi, nombreux,
    Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux,
    Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière,
    Des moineaux francs faisaient l’école buissonnière.
    C’était l’éternité que taquine l’instant.
    Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,
    Égratignant la mort de leurs griffes pointues,
    Lissant leur bec au nez lugubre des statues,
    Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux.
    Je pris ces tapageurs ailés au sérieux;
    Je criai: — Paix aux morts! vous êtes des harpies.
    — Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.
    — Silence! allez-vous en! repris-je, peu clément.
    Ils s’enfuirent; j’étais le plus fort. Seulement,
    Un d’eux resta derrière, et, pour toute musique,
    Dressa la queue, et dit: — Quel est ce vieux classique

    Comme ils s’en allaient tous, furieux, maugréant,
    Criant, et regardant de travers le géant,
    Un houx noir qui songeait près d’une tombe, un sage,
    M’arrêta brusquement par la manche au passage,
    Et me dit: — Ces oiseaux sont dans leur fonction.
    Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.
    Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière.
    Homme, ils sont la gaîté de la nature entière;
    Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté
    A l’astre, son sourire au matin enchanté;
    Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,
    Et nous l’apportent; l’ombre en les voyant flamboie;
    Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers;
    A travers l’homme et l’herbe, et l’onde, et les halliers,
    Ils vont pillant la joie en l’univers immense.
    Ils ont cette raison qui te semble démence.
    Ils ont pitié de nous qui loin d’eux languissons;
    Et, lorsqu’ils sont bien pleins de jeux et de chansons;
    D’églogues, de baisers, de tous les commérages
    Que les nids en avril font sous les verts ombrages,
    Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants,
    Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants;
    Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière,
    Vider dans notre nuit toute cette lumière!
    Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons:
    — Les voilà!- tout s’émeut, pierres, tertres, gazons;
    Le moindre arbrisseau parle, et l’herbe est en extase;
    Le saule pleureur chante en achevant sa phrase;
    Ils confessent les ifs, devenus babillards;
    Ils jasent de la vie avec les corbillards;
    Des linceuls trop pompeux ils décrochent l’agrafe;
    Ils se moquent du marbre; ils savent l’orthographe;
    Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,
    Devant qui le mensonge étale sa laideur,
    Et ne se gène pas, me traitant comme un hôte,
    Je trouve juste, ami, qu’en lisant à voix haute
    L’épitaphe où le mort est toujours bon et beau,
    Ils fassent éclater de rire le tombeau.

    Paris, mai 1835.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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  10. Les mages

    I

    Pourquoi donc faites-vous des prêtres
    Quand vous en avez parmi vous ?
    Les esprits conducteurs des êtres
    Portent un signe sombre et doux.
    Nous naissons tous ce que nous sommes.
    Dieu de ses mains sacre les hommes
    Dans les ténèbres des berceaux ;
    Son effrayant doigt invisible
    Écrit sous leur crâne la bible
    Des arbres, des monts et des eaux.

    Ces hommes, ce sont les poëtes ;
    Ceux dont l'aile monte et descend ;
    Toutes les bouches inquiètes
    Qu'ouvre le verbe frémissant ;
    Les Virgiles, les Isaïes ;
    Toutes les âmes envahies
    Par les grandes brumes du sort ;
    Tous ceux en qui Dieu se concentre ;
    Tous les yeux où la lumière entre,
    Tous les fronts d'où le rayon sort.

    Ce sont ceux qu'attend Dieu propice
    Sur les Horebs et les Thabors ;
    Ceux que l'horrible précipice
    Retient blêmissants à ses bords ;
    Ceux qui sentent la pierre vivre ;
    Ceux que Pan formidable enivre ;
    Ceux qui sont tout pensifs devant
    Les nuages, ces solitudes
    Où passent en mille attitudes
    Les groupes sonores du vent.


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    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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