1. Pourquoi mon âme est-elle triste ?

    Pourquoi gémis-tu sans cesse,
    O mon âme ? réponds-moi !
    D’où vient ce poids de tristesse
    Qui pèse aujourd’hui sur toi ?
    Au tombeau qui nous dévore,
    Pleurant, tu n’as pas encore
    Conduit tes derniers amis !
    L’astre serein de ta vie
    S’élève encore; et l’envie
    Cherche pourquoi tu gémis !

    La terre encore a des plages,
    Le ciel encore a des jours,
    La gloire encor des orages,
    Le coeur encor des amours ;
    La nature offre à tes veilles
    Des mystères, des merveilles,
    Qu’aucun oeil n’a profané,
    Et flétrissant tout d’avance
    Dans les champs de l’espérance
    Ta main n’a pas tout glané !

    Et qu’est-ce que la terre? Une prison flottante,
    Une demeure étroite, un navire, une tente
    Que son Dieu dans l’espace a dressé pour un jour,
    Et dont le vent du ciel en trois pas fait le tour !
    Des plaines, des vallons, des mers et des collines
    Où tout sort de la poudre et retourne en ruines,
    Et dont la masse à peine est à l’immensité
    Ce que l’heure qui sonne est à l’éternité!
    Fange en palais pétrie, hélas ! mais toujours fange,
    Où tout est monotone et cependant tout change !

    Et qu’est-ce que la vie ? Un réveil d’un moment !
    De naître et de mourir un court étonnement !
    Un mot qu’avec mépris l’Etre éternel prononce !
    Labyrinthe sans clef ! question sans réponse,
    Songe qui s’évapore, étincelle qui fuit !
    Eclair qui sort de l’ombre et rentre dans la nuit,
    Minute que le temps prête et retire à l’homme,
    Chose qui ne vaut pas le mot dont on la nomme !


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    (il reste 21 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 0
  2. Enfant, j’ai quelquefois passé des jours entiers

    (extrait, 4ème époque)

    Enfant, j’ai quelquefois passé des jours entiers
    Au jardin, dans les prés, dans quelques verts sentiers
    Creusés sur les coteaux par les boeufs du village,
    Tout voilés d’aubépine et de mûre sauvage,
    Mon chien auprès de moi, mon livre dans la main,
    M’arrêtant sans fatigue et marchant sans chemin,
    TantÔt lisant, tantôt écorçant quelque tige,
    Suivant d’un oeil distrait l’insecte qui voltige,
    L’eau qui coule au soleil en petits diamants,
    Ou l’oreille clouée à des bourdonnements;
    Puis, choisissant un gîte à l’abri d’une haie,
    Comme un lièvre tapi qu’un aboiement effraie,
    Ou couché dans le pré, dont les gramens en fleurs
    Me noyaient dans un lit de mystère et d’odeurs,
    Et recourbaient sur moi des rideaux d’ombre obscure,
    Je reprenais de l’oeil et du coeur ma lecture.
    C’était quelque poète au sympathique accent,
    Qui révèle à l’esprit ce que le coeur pressent;
    Hommes prédestinés, mystérieuses vies,
    Dont tous les sentiments coulent en mélodies,
    Que l’on aime à porter avec soi dans les bois,
    Comme on aime un écho qui répond à nos voix!
    Ou bien c’était encor quelque touchante histoire
    D’amour et de malheur, triste et bien dure à croire :
    Virginie arrachée à son frère, et partant,
    Et la mer la jetant morte au coeur qui l’attend!
    Je la mouillais de pleurs et je marquais le livre,
    Et je fermais les yeux et je m’écoutais vivre;
    Je sentais dans mon sein monter comme une mer
    De sentiment doux, fort, triste, amoureux, amer,
    D’images de la vie et de vagues pensées
    Sur les flots de mon âme indolemment bercées,
    Doux fantômes d’amour dont j’étais créateur,
    Drames mystérieux et dont j’étais l’acteur!
    Puis, comme des brouillards après une tempête,
    Tous ces drames conçus et joués dans ma tête
    Se brouillaient, se croisaient, l’un l’autre s’effaçaient;
    Mes pensers soulevés comme un flot s’affaissaient;
    Les gouttes se séchaient au bord de ma paupière,
    Mon âme transparente absorbait la lumière,
    Et, sereine et brillante avec l’heure et le lieu,
    D’un élan naturel se soulevait à Dieu,
    Tout finissait en lui comme tout y commence,
    Et mon coeur apaisé s’y perdait en silence;
    Et je passais ainsi, sans m’en apercevoir,
    Tout un long jour d’été, de l’aube jusqu’au soir,
    Sans que la moindre chose intime, extérieure,
    M’en indiquât la fuite, et sans connaître l’heure
    Qu’au soleil qui changeait de pente dans les cieux,
    Au jour plus pâlissant sur mon livre ou mes yeux,
    Au serein qui des fleurs humectait les calices :
    Car un long jour n’était qu’une heure de délices !

    Alphonse de LamartineRecueil : Jocelyn
    • 1
  3. Pensée des morts

    Voilà les feuilles sans sève
    Qui tombent sur le gazon,
    Voilà le vent qui s’élève
    Et gémit dans le vallon,
    Voilà l’errante hirondelle .
    Qui rase du bout de l’aile :
    L’eau dormante des marais,
    Voilà l’enfant des chaumières
    Qui glane sur les bruyères
    Le bois tombé des forêts.

    L’onde n’a plus le murmure ,
    Dont elle enchantait les bois ;
    Sous des rameaux sans verdure.
    Les oiseaux n’ont plus de voix ;
    Le soir est près de l’aurore,
    L’astre à peine vient d’éclore
    Qu’il va terminer son tour,
    Il jette par intervalle
    Une heure de clarté pâle
    Qu’on appelle encore un jour.

    L’aube n’a plus de zéphire
    Sous ses nuages dorés,
    La pourpre du soir expire
    Sur les flots décolorés,
    La mer solitaire et vide
    N’est plus qu’un désert aride
    Où l’oeil cherche en vain l’esquif,
    Et sur la grève plus sourde
    La vague orageuse et lourde
    N’a qu’un murmure plaintif.

    La brebis sur les collines
    Ne trouve plus le gazon,
    Son agneau laisse aux épines
    Les débris de sa toison,
    La flûte aux accords champêtres
    Ne réjouit plus les hêtres
    Des airs de joie ou d’amour,
    Toute herbe aux champs est glanée :
    Ainsi finit une année,
    Ainsi finissent nos jours !


    Lire le poème "Pensée des morts" en entier
    (il reste 26 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 1
  4. Milly ou la terre natale (II)

    Voilà le banc rustique où s’asseyait mon père,
    La salle où résonnait sa voix mâle et sévère,
    Quand les pasteurs assis sur leurs socs renversés
    Lui comptaient les sillons par chaque heure tracés,
    Ou qu’encor palpitant des scènes de sa gloire,
    De l’échafaud des rois il nous disait l’histoire,
    Et, plein du grand combat qu’il avait combattu,
    En racontant sa vie enseignait la vertu !
    Voilà la place vide où ma mère à toute heure
    Au plus léger soupir sortait de sa demeure,
    Et, nous faisant porter ou la laine ou le pain,
    Vêtissait l’indigence ou nourrissait la faim ;
    Voilà les toits de chaume où sa main attentive
    Versait sur la blessure ou le miel ou l’olive,
    Ouvrait près du chevet des vieillards expirants
    Ce livre où l’espérance est permise aux mourants,
    Recueillait leurs soupirs sur leur bouche oppressée,
    Faisait tourner vers Dieu leur dernière pensée,
    Et tenant par la main les plus jeunes de nous,
    A la veuve, à l’enfant, qui tombaient à genoux,
    Disait, en essuyant les pleurs de leurs paupières :
    Je vous donne un peu d’or, rendez-leur vos prières !

    Voilà le seuil, à l’ombre, où son pied nous berçait,
    La branche du figuier que sa main abaissait,
    Voici l’étroit sentier où, quand l’airain sonore
    Dans le temple lointain vibrait avec l’aurore,
    Nous montions sur sa trace à l’autel du Seigneur
    Offrir deux purs encens, innocence et bonheur !
    C’est ici que sa voix pieuse et solennelle
    Nous expliquait un Dieu que nous sentions en elle,
    Et nous montrant l’épi dans son germe enfermé,
    La grappe distillant son breuvage embaumé,
    La génisse en lait pur changeant le suc des plantes,
    Le rocher qui s’entr’ouvre aux sources ruisselantes,
    La laine des brebis dérobée aux rameaux
    Servant à tapisser les doux nids des oiseaux,
    Et le soleil exact à ses douze demeures,
    Partageant aux climats les saisons et les heures,
    Et ces astres des nuits que Dieu seul peut compter,
    Mondes où la pensée ose à peine monter,
    Nous enseignait la foi par la reconnaissance,
    Et faisait admirer à notre simple enfance
    Comment l’astre et l’insecte invisible à nos yeux
    Avaient, ainsi que nous, leur père dans les cieux !
    Ces bruyères, ces champs, ces vignes, ces prairies,
    Ont tous leurs souvenirs et leurs ombres chéries.
    Là, mes soeurs folâtraient, et le vent dans leurs jeux
    Les suivait en jouant avec leurs blonds cheveux !
    Là, guidant les bergers aux sommets des collines,
    J’allumais des bûchers de bois mort et d’épines,
    Et mes yeux, suspendus aux flammes du foyer,
    Passaient heure après heure à les voir ondoyer.
    Là, contre la fureur de l’aquilon rapide
    Le saule caverneux nous prêtait son tronc vide,
    Et j’écoutais siffler dans son feuillage mort
    Des brises dont mon âme a retenu l’accord.
    Voilà le peuplier qui, penché sur l’abîme,
    Dans la saison des nids nous berçait sur sa cime,
    Le ruisseau dans les prés dont les dormantes eaux
    Submergeaient lentement nos barques de roseaux,
    Le chêne, le rocher, le moulin monotone,
    Et le mur au soleil où, dans les jours d’automne,
    je venais sur la pierre, assis près des vieillards,
    Suivre le jour qui meurt de mes derniers regards !
    Tout est encor debout; tout renaît à sa place :
    De nos pas sur le sable on suit encor la trace ;
    Rien ne manque à ces lieux qu’un coeur pour en jouir,
    Mais, hélas ! l’heure baisse et va s’évanouir.

    La vie a dispersé, comme l’épi sur l’aire,
    Loin du champ paternel les enfants et la mère,
    Et ce foyer chéri ressemble aux nids déserts
    D’où l’hirondelle a fui pendant de longs hivers !
    Déjà l’herbe qui croît sur les dalles antiques
    Efface autour des murs les sentiers domestiques
    Et le lierre, flottant comme un manteau de deuil,
    Couvre à demi la porte et rampe sur le seuil ;
    Bientôt peut-être ! écarte, ô mon Dieu ! ce présage !
    Bientôt un étranger, inconnu du village,
    Viendra, l’or à la main, s’emparer de ces lieux
    Qu’habite encor pour nous l’ombre de nos aïeux,
    Et d’où nos souvenirs des berceaux et des tombes
    S’enfuiront à sa voix, comme un nid de colombes
    Dont la hache a fauché l’arbre dans les forêts,
    Et qui ne savent plus où se poser après !

    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 0
  5. Mon âme est triste jusqu’à la mort !

    J’ai vécu ; c’est-à-dire à moi-même inconnu
    Ma mère en gémissant m’a jeté faible et nu ;
    J’ai compté dans le ciel le coucher et l’aurore
    D’un astre qui descend pour remonter encore,
    Et dont l’homme, qui s’use à les compter en vain,
    Attend, toujours trompé, toujours un lendemain ;
    Mon âme a, quelques jours, animé de sa vie
    Un peu de cette fange à ces sillons ravie,
    Qui répugnait à vivre et tendait à la mort,
    Faisait pour se dissoudre un éternel effort,
    Et que par la douleur je retenais à peine ;
    La douleur ! noeud fatal, mystérieuse chaîne,
    Qui dans l’homme étonné réunit pour un jour
    Deux natures luttant dans un contraire amour
    Et dont chacune à part serait digne d’envie,
    L’une dans son néant et l’autre dans sa vie,
    Si la vie et la mort ne sont pas même, hélas !
    Deux mots créés par l’homme et que Dieu n’entend pas ?
    Maintenant ce lien que chacun d’eux accuse,
    Prêt à se rompre enfin sous la douleur qui l’use,
    Laisse s’évanouir comme un rêve léger
    L’inexplicable tout qui veut se partager ;
    Je ne tenterai pas d’en renouer la trame,
    J’abandonne à leur chance et mes sens et mon âme :
    Qu’ils aillent où Dieu sait, chacun de leur côté !
    Adieu, monde fuyant ! nature, humanité,
    Vaine forme de l’être, ombre d’un météore,
    Nous nous connaissons trop pour nous tromper encore !

    Oui, je te connais trop, ô vie !
    Que tu sais bien dorer ton magique lointain !
    Qu’il est beau l’horizon de ton riant matin !
    Quand le premier amour et la fraîche espérance
    Nous entrouvrent l’espace où notre âme s’élance
    N’emportant avec soi qu’innocence et beauté,
    Et que d’un seul objet notre coeur enchanté
    Dit comme Roméo : « Non, ce n’est pas l’aurore !
    Aimons toujours ! l’oiseau ne chante pas encore ! »
    Tout le bonheur de l’homme est dans ce seul instant ;
    Le sentier de nos jours n’est vert qu’en le montant !
    De ce point de la vie où l’on en sent le terme
    On voit s’évanouir tout ce qu’elle renferme ;
    L’espérance reprend son vol vers l’Orient ;
    On trouve au fond de tout le vide et le néant ;
    Avant d’avoir goûté l’âme se rassasie ;
    Jusque dans cet amour qui peut créer la vie
    On entend une voix : Vous créez pour mourir !
    Et le baiser de feu sent un frisson courir !
    Quand le bonheur n’a plus ni lointain ni mystère,
    Quand le nuage d’or laisse à nu cette terre,
    Quand la vie une fois a perdu son erreur,
    Quand elle ne ment plus, c’en est fait du bonheur !

    Ah ! si vous paraissiez sans ombre et sans emblème,
    Source de la lumière et toi lumière même,
    Ame de l’infini, qui resplendit de toi !
    Si, frappés seulement d’un rayon de ta foi,
    Nous te réfléchissions dans notre intelligence,
    Comme une mer obscure où nage un disque immense,
    Tout s’évanouirait devant ce pur soleil,
    Comme l’ombre au matin, comme un songe au réveil ;
    Tout s’évaporerait sous le rayon de flamme,
    La matière, et l’esprit, et les formes, et l’âme,
    Tout serait pour nos yeux, à ta pure clarté,
    Ce qu’est la pâle image à la réalité !
    La vie, à ton aspect, ne serait plus la vie,
    Elle s’élèverait triomphante et ravie,
    Ou, si ta volonté comprimait son transport,
    Elle ne serait plus qu’une éternelle mort !
    Malgré le voile épais qui te cache à ma vue,
    Voilà, voilà mon mal ! c’est ta soif qui me tue !
    Mon âme n’est vers toi qu’un éternel soupir,
    Une veille que rien ne peut plus assoupir ;
    Je meurs de ne pouvoir nommer ce que j’adore,
    Et si tu m’apparais ! tu vois, je meurs encore !
    Et de mon impuissance à la fin convaincu,
    Me voilà ! demandant si j’ai jamais vécu,
    Touchant au terme obscur de mes courtes années,
    Comptant mes pas perdus et mes heures sonnées,
    Aussi surpris de vivre, aussi vide, aussi nu,
    Que le jour où l’on dit : Un enfant m’est venu !
    Prêt à rentrer sous l’herbe, à tarir, à me taire,
    Comme le filet d’eau qui, surgi de la terre,
    Y rentre de nouveau par la terre englouti
    À quelques pas du sol dont il était sorti !
    Seulement, cette eau fuit sans savoir qu’elle coule ;
    Ce sable ne sait pas où la vague le roule ;
    Ils n’ont ni sentiment, ni murmure, ni pleurs,
    Et moi, je vis assez pour sentir que je meurs !
    Mourir ! ah ! ce seul mot fait horreur de la vie !
    L’éternité vaut-elle une heure d’agonie ?
    La douleur nous précède, et nous enfante au jour,
    La douleur à la mort nous enfante à son tour !
    Je ne mesure plus le temps qu’elle me laisse,
    Comme je mesurais, dans ma verte jeunesse,
    En ajoutant aux jours de longs jours à venir,
    Mais, en les retranchant de mon court avenir,
    Je dis : Un jour de plus, un jour de moins ; l’aurore
    Me retranche un de ceux qui me restaient encore ;
    je ne les attends plus, comme dans mon matin,
    Pleins, brillants, et dorés des rayons du lointain,
    Mais ternes, mais pâlis, décolorés et vides
    Comme une urne fêlée et dont les flancs arides
    Laissent fuir l’eau du ciel que l’homme y cherche en vain,
    Passé sans souvenir, présent sans lendemain,
    Et je sais que le jour est semblable à la veille,
    Et le matin n’a plus de voix qui me réveille,
    Et j’envie au tombeau le long sommeil qu’il dort,
    Et mon âme est déjà triste comme la mort !

    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 0
  6. Le cri de l’âme

    Quand le souffle divin qui flotte sur le monde
    S’arrête sur mon âme ouverte au moindre vent,
    Et la fait tout à coup frissonner comme une onde
    Où le cygne s’abat dans un cercle mouvant !

    Quand mon regard se plonge au rayonnant abîme,
    Où luisent ces trésors du riche firmament,
    Ces perles de la nuit que son souffle ranime,
    Des sentiers du Seigneur innombrable ornement !

    Quand d’un ciel de printemps l’aurore qui ruisselle
    Se brise et rejaillit en gerbes de chaleur,
    Que chaque atome d’air roule son étincelle,
    Et que tout sous mes pas devient lumière ou fleur !

    Quand tout chante ou gazouille, ou roucoule ou bourdonne,
    Que d’immortalité tout semble se nourrir,
    Et que l’homme, ébloui de cet air qui rayonne,
    Croit qu’un jour si vivant ne pourra plus mourir !


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    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 0
  7. Le premier regret

    Sur la plage sonore où la mer de Sorrente
    Déroule ses flots bleus aux pieds de l’oranger
    Il est, près du sentier, sous la haie odorante,
    Une pierre petite, étroite, indifférente
    Aux pas distraits de l’étranger !

    La giroflée y cache un seul nom sous ses gerbes.
    Un nom que nul écho n’a jamais répété !
    Quelquefois seulement le passant arrêté,
    Lisant l’âge et la date en écartant les herbes,
    Et sentant dans ses yeux quelques larmes courir,
    Dit : Elle avait seize ans! c’est bien tôt pour mourir !

    Mais pourquoi m’entraîner vers ces scènes passées ?
    Laissons le vent gémir et le flot murmurer ;
    Revenez, revenez, ô mes tristes pensées !
    Je veux rêver et non pleurer !

    Dit : Elle avait seize ans ! – Oui, seize ans ! et cet âge
    N’avait jamais brillé sur un front plus charmant !
    Et jamais tout l’éclat de ce brûlant rivage
    Ne s’était réfléchi dans un oeil plus aimant !
    Moi seul, je la revois, telle que la pensée
    Dans l’âme où rien ne meurt, vivante l’a laissée ;
    Vivante ! comme à l’heure où les yeux sur les miens,
    Prolongeant sur la mer nos premiers entretiens,
    Ses cheveux noirs livrés au vent qui les dénoue,
    Et l’ombre de la voile errante sur sa joue,
    Elle écoutait le chant du nocturne pêcheur,
    De la brise embaumée aspirait la fraîcheur,
    Me montrait dans le ciel la lune épanouie
    Comme une fleur des nuits dont l’aube est réjouie,
    Et l’écume argentée ; et me disait : Pourquoi
    Tout brille-t-il ainsi dans les airs et dans moi ?
    Jamais ces champs d’azur semés de tant de flammes,
    Jamais ces sables d’or où vont mourir les lames,
    Ces monts dont les sommets tremblent au fond des cieux,
    Ces golfes couronnés de bois silencieux,
    Ces lueurs sur la côte, et ces champs sur les vagues,
    N’avaient ému mes sens de voluptés si vagues !
    Pourquoi comme ce soir n’ai-je jamais rêvé ?
    Un astre dans mon coeur s’est-il aussi levé ?
    Et toi, fils du matin ! dis, à ces nuits si belles
    Les nuits de ton pays, sans moi, ressemblaient-elles ?
    Puis regardant sa mère assise auprès de nous
    Posait pour s’endormir son front sur ses genoux.


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    (il reste 11 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 0
  8. Le chêne – suite de Jehova

    Voilà ce chêne solitaire
    Dont le rocher s’est couronné,
    Parlez à ce tronc séculaire,
    Demandez comment il est né.

    Un gland tombe de l’arbre et roule sur la terre,
    L’aigle à la serre vide, en quittant les vallons,
    S’en saisit en jouant et l’emporte à son aire
    Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons;
    Bientôt du nid désert qu’emporte, la tempête
    Il roule confondu dans les débris mouvants,
    Et sur la roche nue un grain de sable arrête
    Celui qui doit un jour rompre l’aile des vents;
    L’été vient, l’Aquilon soulève
    La poudre des sillons, qui pour lui n’est qu’un jeu,
    Et sur le germe éteint où couve encor la sève
    En laisse retomber un peu !
    Le printemps de sa tiède ondée
    L’arrose comme avec la main ;
    Cette poussière est fécondée
    Et la vie y circule enfin!

    La vie ! à ce seul mot tout oeil, toute pensée,
    S’inclinent confondus et n’osent pénétrer ;
    Au seuil de l’Infini c’est la borne placée ;
    Où la sage ignorance et l’audace insensée
    Se rencontrent pour adorer !

    Il vit, ce géant des collines !
    Mais avant de paraître au jour,
    Il se creuse avec ses racines
    Des fondements comme une tour.
    Il sait quelle lutte s’apprête,
    Et qu’il doit contre la tempête
    Chercher sous la terre un appui;
    Il sait que l’ouragan sonore
    L’attend au jour !.., ou, s’il l’ignore,
    Quelqu’un du moins le sait pour lui !


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    (il reste 10 strophes à lire)
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    • 5
  9. L’Occident

    Et l’astre qui tombait de nuage en nuage,
    Suspendait sur les flots son orbe sans rayon,
    Puis plongeait la moitié de sa sanglante image,
    Comme un navire en feu qui sombre à l’horizon ;

    Et la moitié du ciel pâlissait, et la brise
    Défaillait dans la voile, immobile et sans voix,
    Et les ombres couraient, et sous leur teinte grise
    Tout sur le ciel et l’eau s’effaçait à la fois ;

    Et dans mon âme aussi pâlissant à mesure,
    Tous les bruits d’ici-bas tombaient avec le jour,
    Et quelque chose en moi, comme dans la nature,
    Pleurait, priait, souffrait, bénissait tour à tour !

    Ô lumière ! où vas-tu ? Globe épuisé de flamme,
    Nuages, aquilons, vagues, où courez-vous ?
    Poussière, écume, nuit ; vous, mes yeux ; toi, mon âme,
    Dites, si vous savez, où donc allons-nous tous ?


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    (il reste 1 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 0
  10. L’infini dans les cieux

    C’est une nuit d’été ; nuit dont les vastes ailes
    Font jaillir dans l’azur des milliers d’étincelles ;
    Qui, ravivant le ciel comme un miroir terni,
    Permet à l’oeil charmé d’en sonder l’infini ;
    Nuit où le firmament, dépouillé de nuages,
    De ce livre de feu rouvre toutes les pages !
    Sur le dernier sommet des monts, d’où le regard
    Dans un trouble horizon se répand au hasard,
    Je m’assieds en silence, et laisse ma pensée
    Flotter comme une mer où la lune est bercée.

    L’harmonieux Ether, dans ses vagues d’azur,
    Enveloppe les monts d’un fluide plus pur ;
    Leurs contours qu’il éteint, leurs cimes qu’il efface,
    Semblent nager dans l’air et trembler dans l’espace,
    Comme on voit jusqu’au fond d’une mer en repos
    L’ombre de son rivage, onduler sous les flots !
    Sous ce jour sans rayon, plus serein qu’une aurore,
    A l’oeil contemplatif la terre semble éclore ;
    Elle déroule au loin ses horizons divers
    Où se joua la main qui sculpta l’univers !
    Là, semblable à la vague, une colline ondule,
    Là, le coteau poursuit le coteau qui recule,
    Et le vallon, voilé de verdoyants rideaux,
    Se creuse comme un lit pour l’ombre et pour les eaux ;
    Ici s’étend la plaine, où, comme sur la grève,
    La vague des épis s’abaisse et se relève ;
    Là, pareil au serpent dont les noeuds sont rompus,
    Le fleuve, renouant ses flots interrompus,
    Trace à son cours d’argent des méandres sans nombre,
    Se perd sous la colline et reparaît dans l’ombre :
    Comme un nuage noir, les profondes forêts
    D’une tâche grisâtre ombragent les guérets,
    Et plus loin, où la plage en croissant se reploie,
    Où le regard confus dans les vapeurs se noie,
    Un golfe de la mer, d’îles entrecoupé,
    Des blancs reflets du ciel par la lune frappé,
    Comme un vaste miroir, brisé sur la poussière,
    Réfléchit dans l’obscur des fragments de lumière.

    Que le séjour de l’homme est divin, quand la nuit
    De la vie orageuse étouffe ainsi le bruit !
    Ce sommeil qui d’en haut tombe avec la rosée
    Et ralentit le cours de la vie épuisée,
    Semble planer aussi sur tous les éléments,
    Et de tout ce qui vit calmer les battements ;
    Lin silence pieux s’étend sur la nature,
    Le fleuve a son éclat, mais n’a plus son murmure,
    Les chemins sont déserts, les chaumières sans voix,
    Nulle feuille ne tremble à la voûte des bois,
    Et la mer elle-même, expirant sur sa rive,
    Roule à peine à la plage une lame plaintive ;
    On dirait, en voyant ce monde sans échos,
    Où l’oreille jouit d’un magique repos,
    Où tout est majesté, crépuscule, silence,
    Et dont le regard seul atteste l’existence,
    Que l’on contemple en songe, à travers le passé,
    Le fantôme d’un monde où la vie a cessé !
    Seulement, dans les troncs des pins aux larges cimes,
    Dont les groupes épars croissent sur ces abîmes,
    L’haleine de la nuit, qui se brise parfois,
    Répand de loin en loin d’harmonieuses voix,
    Comme pour attester, dans leur cime sonore,
    Que ce monde, assoupi, palpite et vit encore.

    Un monde est assoupi sous la voûte des cieux ?
    Mais dans la voûte même où s’élèvent mes yeux,
    Que de mondes nouveaux, que de soleils sans nombre,
    Trahis par leur splendeur, étincellent dans l’ombre !
    Les signes épuisés s’usent à les compter,
    Et l’âme infatigable est lasse d’y monter !
    Les siècles, accusant leur alphabet stérile,
    De ces astres sans fin n’ont nommé qu’un sur mille ;
    Que dis-je! Aux bords des cieux, ils n’ont vu qu’ondoyer
    Les mourantes lueurs de ce lointain foyer ;
    Là l’antique Orion des nuits perçant les voiles
    Dont Job a le premier nommé les sept étoiles ;
    Le navire fendant l’éther silencieux,
    Le bouvier dont le char se traîne dans les cieux,
    La lyre aux cordes d’or, le cygne aux blanches ailes,
    Le coursier qui du ciel tire des étincelles,
    La balance inclinant son bassin incertain,
    Les blonds cheveux livrés au souffle du matin,
    Le bélier, le taureau, l’aigle, le sagittaire,
    Tout ce que les pasteurs contemplaient sur la terre,
    Tout ce que les héros voulaient éterniser,
    Tout ce que les amants ont pu diviniser,
    Transporté dans le ciel par de touchants emblèmes,
    N’a pu donner des noms à ces brillants systèmes.
    Les cieux pour les mortels sont un livre entrouvert,
    Ligne à ligne à leurs yeux par la nature offert ;
    Chaque siècle avec peine en déchiffre une page,
    Et dit : Ici finit ce magnifique ouvrage :
    Mais sans cesse le doigt du céleste écrivain
    Tourne un feuillet de plus de ce livre divin,
    Et l’oeil voit, ébloui par ces brillants mystères,
    Etinceler sans fin de plus beaux caractères !
    Que dis-je ? À chaque veille, un sage audacieux
    Dans l’espace sans bords s’ouvre de nouveaux cieux ;
    Depuis que le cristal qui rapproche les mondes
    Perce du vaste Ether les distances profondes,
    Et porte le regard dans l’infini perdu,
    Jusqu’où l’oeil du calcul recule confondu,
    Les cieux se sont ouverts comme une voûte sombre
    Qui laisse en se brisant évanouir son ombre ;
    Ses feux multipliés plus que l’atome errant
    Qu’éclaire du soleil un rayon transparent,
    Séparés ou groupés, par couches, par étages,
    En vagues, en écume, ont inondé ses plages,
    Si nombreux, si pressés, que notre oeil ébloui,
    Qui poursuit dans l’espace un astre évanoui,
    Voit cent fois dans le champ qu’embrasse sa paupière
    Des mondes circuler en torrents de poussière !
    Plus loin sont ces lueurs que prirent nos aïeux
    Pour les gouttes du lait qui nourrissait les dieux ;
    Ils ne se trompaient pas : ces perles de lumière,
    Qui de la nuit lointaine ont blanchi la carrière,
    Sont des astres futurs, des germes enflammés
    Que la main toujours pleine a pour les temps semés,
    Et que l’esprit de Dieu, sous ses ailes fécondes,
    De son ombre de feu couve au berceau des mondes.
    C’est de là que, prenant leur vol au jour écrit,
    Comme un aiglon nouveau qui s’échappe du nid,
    Ils commencent sans guide et décrivent sans trace
    L’ellipse radieuse au milieu de l’espace,
    Et vont, brisant du choc un astre à son déclin,
    Renouveler des cieux toujours à leur matin.


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    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
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