1. La Chambre double

    Une chambre qui ressemble à une rêverie, une chambre véritablement spirituelle, où l'atmosphère stagnante est légèrement teintée de rose et de bleu.

    L'âme y prend un bain de paresse, aromatisé par le regret et le désir. — C'est quelque chose de crépusculaire, de bleuâtre et de rosâtre ; un rêve de volupté pendant une éclipse.

    Les meubles ont des formes allongées, prostrées, alanguies. Les meubles ont l'air de rêver ; on les dirait doués d'une vie somnambulique, comme le végétal et le minéral. Les étoffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants.

    Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au rêve pur, à l'impression non analysée, l'art défini, l'art positif est un blasphème. Ici, tout a la suffisante clarté et la délicieuse obscurité de l'harmonie.


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  2. L’Invitation au voyage

    Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu'on pourrait appeler l'Orient de l'Occident, la Chine de l'Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s'y est donné carrière, tant elle l'a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.

    Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l'ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d'où le désordre, la turbulence et l'imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.

    Tu connais cette maladie fiévreuse qui s'empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu'on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C'est là qu'il faut aller vivre, c'est là qu'il faut aller mourir !

    Oui, c'est là qu'il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l'infini des sensations. Un musicien a écrit l'Invitation à la valse ; quel est celui qui composera l'Invitation au voyage, qu'on puisse offrir à la femme aimée, à la sœur d'élection ?


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  3. Déjà !

    Cent fois déjà le soleil avait jailli, radieux ou attristé, de cette cuve immense de la mer dont les bords ne se laissent qu'à peine apercevoir ; cent fois il s'était replongé, étincelant ou morose, dans son immense bain du soir. Depuis nombre de jours, nous pouvions contempler l'autre côté du firmament et déchiffrer l'alphabet céleste des antipodes. Et chacun des passagers gémissait et grognait. On eût dit que l'approche de la terre exaspérait leur souffrance. « Quand donc », disaient-ils, « cesserons-nous de dormir un sommeil secoué par la lame, troublé par un vent qui ronfle plus haut que nous ? Quand pourrons-nous digérer dans un fauteuil immobile ? »

    Il y en avait qui pensaient à leur foyer, qui regrettaient leurs femmes infidèles et maussades, et leur progéniture criarde. Tous étaient si affolés par l'image de la terre absente, qu'ils auraient, je crois, mangé de l'herbe avec plus d'enthousiasme que les bêtes.

    Enfin un rivage fut signalé ; et nous vîmes, en approchant, que c'était une terre magnifique, éblouissante. Il semblait que les musiques de la vie s'en détachaient en un vague murmure, et que de ces côtes, riches en verdures de toute sorte, s'exhalait, jusqu'à plusieurs lieues, une délicieuse odeur de fleurs et de fruits.

    Aussitôt chacun fut joyeux, chacun abdiqua sa mauvaise humeur. Toutes les querelles furent oubliées, tous les torts réciproques pardonnés ; les duels convenus furent rayés de la mémoire, et les rancunes s'envolèrent comme des fumées.


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  4. Assommons les pauvres !

    Pendant quinze jours je m'étais confiné dans ma chambre, et je m'étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans) ; je veux parler des livres où il est traité de l'art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J'avais donc digéré, — avalé, veux-je dire, — toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, — de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu'ils sont tous des rois détrônés. — On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d'esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.

    Il m'avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d'une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j'avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n'était que l'idée d'une idée, quelque chose d'infiniment vague.

    Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.

    Comme j'allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l'esprit remuait la matière, et si l'œil d'un magnétiseur faisait mûrir les raisins.


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  5. À une heure du matin

    Enfin ! seul ! On n'entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin ! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.

    Enfin ! il m'est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D'abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde.

    Horrible vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée : avoir vu plusieurs hommes de lettres, dont l'un m'a demandé si l'on pouvait aller en Russie par voie de terre (il prenait sans doute la Russie pour une île) ; avoir disputé généreusement contre le directeur d'une revue, qui à chaque objection répondait : « — C'est ici le parti des honnêtes gens, » ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues ; avoir distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la précaution d'acheter des gants ; être monté pour tuer le temps, pendant une averse, chez une sauteuse qui m'a prié de lui dessiner un costume de Vénustre ; avoir fait ma cour à un directeur de théâtre, qui m'a dit en me congédiant : « — Vous feriez peut-être bien de vous adresser à Z ; c'est le plus lourd, le plus sot et le plus célèbre de tous mes auteurs, avec lui vous pourriez peut-être aboutir à quelque chose. Voyez-le, et puis nous verrons ; » m'être vanté (pourquoi ?) de plusieurs vilaines actions que je n'ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques autres méfaits que j'ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect humain ; avoir refusé à un ami un service facile, et donné une recommandation écrite à un parfait drôle ; ouf ! est-ce bien fini ?

    Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m'enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Âmes de ceux que j'ai aimés, âmes de ceux que j'ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde, et vous, Seigneur mon Dieu ! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise !

    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  6. Anywhere out of the world – N’importe où hors du monde

    Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu'il guérirait à côté de la fenêtre.

    Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

    « Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d'habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t'y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l'eau ; on dit qu'elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu'il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! »

    Mon âme ne répond pas.


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  7. Une eau salutaire

    Joseph Delorme a découvert
    Un ruisseau si clair et si vert
    Qu'il donne aux malheureux l'envie
    D'y terminer leur triste vie.
    — Je sais un moyen de guérir
    De cette passion malsaine
    Ceux qui veulent ainsi périr :
    Menez-les au bord de la Senne,

    « Voyez — dit ce Belge badin
    Qui n'est certes pas un ondin —
    La contrefaçon de la Seine.
    — Oui — lui dis-je — une Seine obscène ! »

    Car cette Senne, à proprement
    Parler, où de tout mur et de tout fondement
    L'indescriptible tombe en foule
    Ce n'est guères qu'un excrément
    Qui coule.

    Charles BaudelaireRecueil : Amœnitates Belgicæ
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  8. Contre la peine de mort

    (Au peuple du 19 octobre 1830)

    Vains efforts ! périlleuse audace !
    Me disent des amis au geste menaçant,
    Le lion même fait-il grâce
    Quand sa langue a léché du sang ?
    Taisez-vous ! ou chantez comme rugit la foule ?
    Attendez pour passer que le torrent s’écoule
    De sang et de lie écumant !
    On peut braver Néron, cette hyène de Rome!
    Les brutes ont un coeur! le tyran est un homme :
    Mais le peuple est un élément ;

    Elément qu’aucun frein ne dompte,
    Et qui roule semblable à la fatalité ;
    Pendant que sa colère monte,
    Jeter un cri d’humanité,
    C’est au sourd Océan qui blanchit son rivage
    Jeter dans la tempête un roseau de la plage,
    La feuille sèche à l’ouragan !
    C’est aiguiser le fer pour soutirer la foudre,
    Ou poser pour l’éteindre un bras réduit en poudre
    Sur la bouche en feu du volcan !

    Souviens-toi du jeune poète,
    Chénier ! dont sous tes pas le sang est encor chaud,
    Dont l’histoire en pleurant répète
    Le salut triste à l’échafaud .
    Il rêvait, comme toi, sur une terre libre
    Du pouvoir et des lois le sublime équilibre ;
    Dans ses bourreaux il avait foi !
    Qu’importe ? il faut mourir, et mourir sans mémoire :
    Eh bien ! mourons, dit-il. Vous tuez de la gloire :
    J’en avais pour vous et pour moi !


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    Alphonse de LamartineRecueil : Odes politiques
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  9. Les voiles

    Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes,
    Les ailes de mon âme à tous les vents des mers,
    Les voiles emportaient ma pensée avec elles,
    Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.

    Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie
    Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin
    Des continents de vie et des îles de joie
    Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.

    J’enviais chaque nef qui blanchissait l’écume,
    Heureuse d’aspirer au rivage inconnu,
    Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,
    J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.

    Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées,
    Non plus comme le champ de mes rêves chéris,
    Mais comme un champ de mort où mes ailes semées
    De moi-même partout me montrent les débris.


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    (il reste 1 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Oeuvre posthume
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  10. Tristesse

    Ramenez-moi, disais-je, au fortuné rivage
    Où Naples réfléchit dans une mer d’azur
    Ses palais, ses coteaux, ses astres sans nuage,
    Où l’oranger fleurit sous un ciel toujours pur.
    Que tardez-vous? Partons! Je veux revoir encore
    Le Vésuve enflammé sortant du sein des eaux;
    Je veux de ses hauteurs voir se lever l’aurore;
    Je veux, guidant les pas de celle que j’adore,
    Redescendre, en rêvant, de ces riants coteaux;
    Suis-moi dans les détours de ce golfe tranquille;
    Retournons sur ces bords à nos pas si connus,
    Aux jardins de Cinthie, au tombeau de Virgile,
    Près des débris épars du temple de Vénus :
    Là, sous les orangers, sous la vigne fleurie,
    Dont le pampre flexible au myrte se marie,
    Et tresse sur ta tête une voûte de fleurs,
    Au doux bruit de la vague ou du vent qui murmure,
    Seuls avec notre amour, seuls avec la nature,
    La vie et la lumière auront plus de douceurs.

    De mes jours pâlissants le flambeau se consume,
    Il s’éteint par degrés au souffle du malheur,
    Ou, s’il jette parfois une faible lueur,
    C’est quand ton souvenir dans mon sein le rallume;
    Je ne sais si les dieux me permettront enfin
    D’achever ici-bas ma pénible journée.
    Mon horizon se borne, et mon oeil incertain
    Ose l’étendre à peine au-delà d’une année.
    Mais s’il faut périr au matin,
    S’il faut, sur une terre au bonheur destinée,
    Laisser échapper de ma main
    Cette coupe que le destin
    Semblait avoir pour moi de roses couronnée,
    Je ne demande aux dieux que de guider mes pas
    Jusqu’aux bords qu’embellit ta mémoire chérie,
    De saluer de loin ces fortunés climats,
    Et de mourir aux lieux où j’ai goûté la vie.

    Alphonse de LamartineRecueil : Nouvelles méditations poétiques
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