1. L’infini dans les cieux

    C’est une nuit d’été ; nuit dont les vastes ailes
    Font jaillir dans l’azur des milliers d’étincelles ;
    Qui, ravivant le ciel comme un miroir terni,
    Permet à l’oeil charmé d’en sonder l’infini ;
    Nuit où le firmament, dépouillé de nuages,
    De ce livre de feu rouvre toutes les pages !
    Sur le dernier sommet des monts, d’où le regard
    Dans un trouble horizon se répand au hasard,
    Je m’assieds en silence, et laisse ma pensée
    Flotter comme une mer où la lune est bercée.

    L’harmonieux Ether, dans ses vagues d’azur,
    Enveloppe les monts d’un fluide plus pur ;
    Leurs contours qu’il éteint, leurs cimes qu’il efface,
    Semblent nager dans l’air et trembler dans l’espace,
    Comme on voit jusqu’au fond d’une mer en repos
    L’ombre de son rivage, onduler sous les flots !
    Sous ce jour sans rayon, plus serein qu’une aurore,
    A l’oeil contemplatif la terre semble éclore ;
    Elle déroule au loin ses horizons divers
    Où se joua la main qui sculpta l’univers !
    Là, semblable à la vague, une colline ondule,
    Là, le coteau poursuit le coteau qui recule,
    Et le vallon, voilé de verdoyants rideaux,
    Se creuse comme un lit pour l’ombre et pour les eaux ;
    Ici s’étend la plaine, où, comme sur la grève,
    La vague des épis s’abaisse et se relève ;
    Là, pareil au serpent dont les noeuds sont rompus,
    Le fleuve, renouant ses flots interrompus,
    Trace à son cours d’argent des méandres sans nombre,
    Se perd sous la colline et reparaît dans l’ombre :
    Comme un nuage noir, les profondes forêts
    D’une tâche grisâtre ombragent les guérets,
    Et plus loin, où la plage en croissant se reploie,
    Où le regard confus dans les vapeurs se noie,
    Un golfe de la mer, d’îles entrecoupé,
    Des blancs reflets du ciel par la lune frappé,
    Comme un vaste miroir, brisé sur la poussière,
    Réfléchit dans l’obscur des fragments de lumière.

    Que le séjour de l’homme est divin, quand la nuit
    De la vie orageuse étouffe ainsi le bruit !
    Ce sommeil qui d’en haut tombe avec la rosée
    Et ralentit le cours de la vie épuisée,
    Semble planer aussi sur tous les éléments,
    Et de tout ce qui vit calmer les battements ;
    Lin silence pieux s’étend sur la nature,
    Le fleuve a son éclat, mais n’a plus son murmure,
    Les chemins sont déserts, les chaumières sans voix,
    Nulle feuille ne tremble à la voûte des bois,
    Et la mer elle-même, expirant sur sa rive,
    Roule à peine à la plage une lame plaintive ;
    On dirait, en voyant ce monde sans échos,
    Où l’oreille jouit d’un magique repos,
    Où tout est majesté, crépuscule, silence,
    Et dont le regard seul atteste l’existence,
    Que l’on contemple en songe, à travers le passé,
    Le fantôme d’un monde où la vie a cessé !
    Seulement, dans les troncs des pins aux larges cimes,
    Dont les groupes épars croissent sur ces abîmes,
    L’haleine de la nuit, qui se brise parfois,
    Répand de loin en loin d’harmonieuses voix,
    Comme pour attester, dans leur cime sonore,
    Que ce monde, assoupi, palpite et vit encore.

    Un monde est assoupi sous la voûte des cieux ?
    Mais dans la voûte même où s’élèvent mes yeux,
    Que de mondes nouveaux, que de soleils sans nombre,
    Trahis par leur splendeur, étincellent dans l’ombre !
    Les signes épuisés s’usent à les compter,
    Et l’âme infatigable est lasse d’y monter !
    Les siècles, accusant leur alphabet stérile,
    De ces astres sans fin n’ont nommé qu’un sur mille ;
    Que dis-je! Aux bords des cieux, ils n’ont vu qu’ondoyer
    Les mourantes lueurs de ce lointain foyer ;
    Là l’antique Orion des nuits perçant les voiles
    Dont Job a le premier nommé les sept étoiles ;
    Le navire fendant l’éther silencieux,
    Le bouvier dont le char se traîne dans les cieux,
    La lyre aux cordes d’or, le cygne aux blanches ailes,
    Le coursier qui du ciel tire des étincelles,
    La balance inclinant son bassin incertain,
    Les blonds cheveux livrés au souffle du matin,
    Le bélier, le taureau, l’aigle, le sagittaire,
    Tout ce que les pasteurs contemplaient sur la terre,
    Tout ce que les héros voulaient éterniser,
    Tout ce que les amants ont pu diviniser,
    Transporté dans le ciel par de touchants emblèmes,
    N’a pu donner des noms à ces brillants systèmes.
    Les cieux pour les mortels sont un livre entrouvert,
    Ligne à ligne à leurs yeux par la nature offert ;
    Chaque siècle avec peine en déchiffre une page,
    Et dit : Ici finit ce magnifique ouvrage :
    Mais sans cesse le doigt du céleste écrivain
    Tourne un feuillet de plus de ce livre divin,
    Et l’oeil voit, ébloui par ces brillants mystères,
    Etinceler sans fin de plus beaux caractères !
    Que dis-je ? À chaque veille, un sage audacieux
    Dans l’espace sans bords s’ouvre de nouveaux cieux ;
    Depuis que le cristal qui rapproche les mondes
    Perce du vaste Ether les distances profondes,
    Et porte le regard dans l’infini perdu,
    Jusqu’où l’oeil du calcul recule confondu,
    Les cieux se sont ouverts comme une voûte sombre
    Qui laisse en se brisant évanouir son ombre ;
    Ses feux multipliés plus que l’atome errant
    Qu’éclaire du soleil un rayon transparent,
    Séparés ou groupés, par couches, par étages,
    En vagues, en écume, ont inondé ses plages,
    Si nombreux, si pressés, que notre oeil ébloui,
    Qui poursuit dans l’espace un astre évanoui,
    Voit cent fois dans le champ qu’embrasse sa paupière
    Des mondes circuler en torrents de poussière !
    Plus loin sont ces lueurs que prirent nos aïeux
    Pour les gouttes du lait qui nourrissait les dieux ;
    Ils ne se trompaient pas : ces perles de lumière,
    Qui de la nuit lointaine ont blanchi la carrière,
    Sont des astres futurs, des germes enflammés
    Que la main toujours pleine a pour les temps semés,
    Et que l’esprit de Dieu, sous ses ailes fécondes,
    De son ombre de feu couve au berceau des mondes.
    C’est de là que, prenant leur vol au jour écrit,
    Comme un aiglon nouveau qui s’échappe du nid,
    Ils commencent sans guide et décrivent sans trace
    L’ellipse radieuse au milieu de l’espace,
    Et vont, brisant du choc un astre à son déclin,
    Renouveler des cieux toujours à leur matin.


    Lire le poème "L’infini dans les cieux" en entier
    (il reste 3 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 1
  2. L’idée de Dieu – suite de Jehova

    Heureux l’oeil éclairé de ce jour sans nuage
    Qui partout ici-bas le contemple et le lit !
    Heureux le coeur épris de cette grande image,
    Toujours vide et trompé si Dieu ne le remplit !

    Ah ! pour celui-là seul la nature est son ombre !
    En vain le temps se voile et reculent les cieux !
    Le ciel n’a point d’abîme et le temps point de nombre
    Qui le cache à ces yeux !

    Pour qui ne l’y voit pas tout est nuit et mystères,
    Cet alphabet de jeu dans le ciel répandu
    Est semblable pour eux à ces vains caractères
    Dont le sens, s’ils en ont, dans les temps s’est perdu !

    Le savant sous ses mains les retourne et les brise
    Et dit : Ce n’est qu’un jeu d’un art capricieux ;
    Et cent fois en tombant ces lettres qu’il méprise
    D’elles-même ont écrit le nom mystérieux!


    Lire le poème "L’idée de Dieu – suite de Jehova" en entier
    (il reste 6 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 0
  3. L’humanité – suite de Jehova

    A de plus hauts degrés de l’échelle de l’être
    En traits plus éclatants Jehova va paraître,
    La nuit qui le voilait ici s’évanouit !
    Voyez aux purs rayons de l’amour qui va naître
    La vierge qui s’épanouit !

    Elle n’éblouit pas encore
    L’oeil fasciné qu’elle suspend,
    On voit qu’elle-même elle ignore
    La volupté qu’elle répand ;
    Pareille, en sa fleur virginale,
    A l’heure pure et matinale
    Qui suit l’ombre et que le jour suit,
    Doublement belle à la paupière,
    Et des splendeurs de la lumière
    Et des mystères de la nuit !

    Son front léger s’élève et plane
    Sur un cou flexible, élancé,
    Comme sur le flot diaphane
    Un cygne mollement bercé ;
    Sous la voûte à peine décrite
    De ce temple où son âme habite,
    On voit le sourcil s’ébaucher,
    Arc onduleux d’or ou d’ébène
    Que craint d’effacer une haleine,
    Ou le pinceau de retoucher !

    Là jaillissent deux étincelles
    Que voile et couvre à chaque instant,
    Comme un oiseau qui bat des ailes,
    La paupière au cil palpitant!
    Sur la narine transparente
    Les veines où le sang serpente
    S’entrelacent comme à dessein,
    Et de sa lèvre qui respire
    Se répand avec le sourire
    Le souffle embaumé de son sein !


    Lire le poème "L’humanité – suite de Jehova" en entier
    (il reste 24 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 0
  4. Eternité de la nature, brièveté de l’homme

    Roulez dans vos sentiers de flamme,
    Astres, rois de l’1immensité!
    Insultez, écrasez mon âme
    Par votre presque éternité!
    Et vous, comètes vagabondes,
    Du divin océan des mondes
    Débordement prodigieux,
    Sortez des limites tracées,
    Et révélez d’autres pensées
    De celui qui pensa les cieux!

    Triomphe, immortelle nature!
    A qui la main pleine de jours
    Prête des forces sans mesure,
    Des temps qui renaissent toujours!
    La mort retrempe ta puissance,
    Donne, ravis, rends l’existence
    A tout ce qui la puise en toi;
    Insecte éclos de ton sourire,
    Je nais, je regarde et j’expire,
    Marche et ne pense plus à moi!

    Vieil océan, dans tes rivages
    Flotte comme un ciel écumant,
    Plus orageux que les nuages,
    Plus lumineux qu’un firmament!
    Pendant que les empires naissent,
    Grandissent, tombent, disparaissent
    Avec leurs générations,
    Dresse tes bouillonnantes crêtes,
    Bats ta rive! et dis aux: tempêtes :
    Où sont les nids des nations?

    Toi qui n’es pas lasse d’éclore
    Depuis la naissance des jours.
    Lève-toi, rayonnante aurore,
    Couche-toi, lève-toi toujours!
    Réfléchissez ses feux sublimes,
    Neiges éclatantes des cimes,
    Où le jour descend comme un roi!
    Brillez, brillez pour me confondre,
    Vous qu’un rayon du jour peut fondre,
    Vous subsisterez plus que moi!


    Lire le poème "Eternité de la nature, brièveté de l’homme" en entier
    (il reste 7 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 0
  5. Aux chrétiens dans les temps d’épreuves

    Pourquoi vous troublez-vous, enfants de l’Evangile ?
    À quoi sert dans les cieux ton tonnerre inutile,
    Disent-ils au Seigneur, quand ton Christ insulté,
    Comme au jour où sa mort fit trembler les collines,
    Un roseau dans les mains et le front ceint d’épines,
    Au siècle est présenté ?

    Ainsi qu’un astre éteint sur un horizon vide,
    La foi, de nos aïeux la lumière et le guide,
    De ce monde attiédi retire ses rayons ;
    L’obscurité, le doute, ont brisé sa boussole,
    Et laissent diverger, au vent de la parole,
    L’encens des nations.

    Et tu dors ? et les mains qui portent ta justice,
    Les chefs des nations, les rois du sacrifice,
    N’ont pas saisi le glaive et purgé le saint lieu ?
    Levons-nous, et lançons le dernier anathème ;
    Prenons les droits du ciel, et chargeons-nous nous-même
    Des justices de Dieu.

    Arrêtez, insensés, et rentrez dans votre âme ;
    Ce zèle dévorant dont mon nom vous enflamme
    Vient-il, dit le Seigneur, ou de vous ou de moi ?
    Répondez ; est-ce moi que la vengeance honore ?
    Ou n’est-ce pas plutôt l’homme que l’homme abhorre
    Sous cette ombre de foi ?


    Lire le poème "Aux chrétiens dans les temps d’épreuves" en entier
    (il reste 13 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 2
  6. Un nom

    Il est un nom caché dans l’ombre de mon âme,
    Que j’y lis nuit et jour et qu’aucun oeil n’y voit,
    Comme un anneau perdu que la main d’une femme
    Dans l’abîme des mers laissa glisser du doigt.

    Dans l’arche de mon coeur, qui pour lui seul s’entrouvre,
    Il dort enseveli sous une clef d’airain ;
    De mystère et de peur mon amour le recouvre,
    Comme après une fête on referme un écrin.

    Si vous le demandez, ma lèvre est sans réponse,
    Mais, tel qu’un talisman formé d’un mot secret,
    Quand seul avec l’écho ma bouche le prononce,
    Ma nuit s’ouvre, et dans l’âme un être m’apparaît.

    En jour éblouissant l’ombre se transfigure ;
    Des rayons, échappés par les fentes des cieux,
    Colorent de pudeur une blanche figure
    Sur qui l’ange ébloui n’ose lever les yeux.


    Lire le poème "Un nom" en entier
    (il reste 9 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Edition des souscripteurs
    • 0
  7. La vigne et la maison (IV)

    Efface ce séjour, ô Dieu ! de ma paupière,
    Ou rends-le-moi semblable à celui d’autrefois,
    Quand la maison vibrait comme un grand coeur de pierre
    De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits !

    A l’heure où la rosée au soleil s’évapore,
    Tous ces volets fermés s’ouvraient à sa chaleur,
    Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
    Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.

    On eût dit que ces murs respiraient comme un être
    Des pampres réjouis la jeune exhalaison ;
    La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,
    Sous les beaux traits d’enfants nichés dans la maison.

    Leurs blonds cheveux épars au vent de la montagne,
    Les filles, se passant leurs deux mains sur les yeux,
    Jetaient des cris de joie à l’écho des montagnes,
    Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.


    Lire le poème "La vigne et la maison (IV)" en entier
    (il reste 8 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Cours familier de littérature
    • 0
  8. La vigne et la maison (II)

    Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines
    Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines ;
    Le linceul même est tiède au coeur enseveli :
    On a vidé ses yeux de ses dernières larmes,
    L’âme à son désespoir trouve de tristes charmes,
    Et des bonheurs perdus se sauve dans l’oubli.

    Cette heure a pour nos sens des impressions douces
    Comme des pas muets qui marchent sur des mousses :
    C’est l’amère douceur du baiser des adieux.
    De l’air plus transparent le cristal est limpide,
    Des mots vaporisés l’azur vague et liquide
    S’y fond avec l’azur des cieux.

    Je ne sais quel lointain y baigne toute chose,
    Ainsi que le regard l’oreille s’y repose,
    On entend dans l’éther glisser le moindre vol ;
    C’est le pied de l’oiseau sur le rameau qui penche,
    Ou la chute d’un fruit détaché de la branche
    Qui tombe du poids sur le sol.

    Aux premières lueurs de l’aurore frileuse,
    On voit flotter ces fils dont la vierge fileuse
    D’arbre en arbre au verger a tissé le réseau :
    Blanche toison de l’air que la brume encor mouille,
    Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille
    Un fil traîne après le fuseau.


    Lire le poème "La vigne et la maison (II)" en entier
    (il reste 16 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Cours familier de littérature
    • 1
  9. Trois Ans après

    Il est temps que je me repose ;
    Je suis terrassé par le sort.
    Ne me parlez pas d’autre chose
    Que des ténèbres où l’on dort !

    Que veut-on que je recommence ?
    Je ne demande désormais
    À la création immense
    Qu’un peu de silence et de paix !

    Pourquoi m’appelez-vous encore ?
    J’ai fait ma tâche et mon devoir.
    Qui travaillait avant l’aurore,
    Peut s’en aller avant le soir.

    À vingt ans, deuil et solitude !
    Mes yeux, baissés vers le gazon,
    Perdirent la douce habitude
    De voir ma mère à la maison.


    Lire le poème "Trois Ans après" en entier
    (il reste 29 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 4
  10. Réponse à un acte d’accusation – Suite

    Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant.
    La main du songeur vibre et tremble en l’écrivant;
    La plume, qui d’une aile allongeait l’envergure,
    Frémit sur le papier quand sort cette figure,
    Le mot, le terme, type on ne sait d’où venu,
    Face de l’invisible, aspect de l’inconnu;
    Créé, par qui? forgé, par qui? jailli de l’ombre;
    Montant et descendant dans notre tête sombre,
    Trouvant toujours le sens comme l’eau le niveau;
    Formule des lueurs flottantes du cerveau.
    Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses.
    Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses,
    Ou font gronder le vers, orageuse forêt.
    Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret.
    Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante,
    S’offre, se donne ou fuit; devant Néron qui chante
    Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard;
    Tel mot est un sourire, et tel autre un regard;
    De quelque mot profond tout homme est le disciple;
    Toute force ici-bas à le mot pour multiple;
    Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref,
    Le creux du crâne humain lui donne son relief;
    La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle;
    Ce qu’un mot ne sait pas, un autre le révèle;
    Les mots heurtent le front comme l’eau le récif;
    Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif
    Des griffes ou des mains, et quelques uns des ailes;
    Comme en un âtre noir errent des étincelles,
    Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,
    Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous;
    Les mots sont les passants mystérieux de l’âme.

    Chacun d’eux porte une ombre ou secoue une flamme;
    Chacun d’eux du cerveau garde une région;
    Pourquoi? c’est que le mot s’appelle Légion;
    C’est que chacun, selon l’éclair qui le traverse,
    Dans le labeur commun fait une oeuvre diverse;
    C’est que de ce troupeau de signes et de sons
    Qu’écrivant ou parlant, devant nous nous chassons,
    Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues,
    C’est que, présent partout, nain caché sous les langues,
    Le mot tient sous ses pieds le globe et l’asservit;
    Et, de même que l’homme est l’animal où vit
    L’âme, clarté d’en haut par le corps possédée,
    C’est que Dieu fait du mot la bête de l’idée.

    Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits.
    Il remue, en disant: Béatrix, Lycoris,
    Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe.
    De l’océan pensée il est le noir polype.
    Quand un livre jaillit d’Eschyle ou de Manou,
    Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou,
    On voit parmi leurs vers pleins d’hydres et de stryges,
    Des mots monstres ramper dans ces oeuvres prodiges.

    O main de l’impalpable! ô pouvoir surprenant!
    Mets un mot sur un homme, et l’homme frissonnant
    Sèche et meurt, pénétré par la force profonde;
    Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,
    Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,
    Ses lois, ses moeurs, ses dieux, s’écroule sous le mot.
    Cette toute-puissance immense sort des bouches.
    La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches
    Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent.
    A son haleine, l’âme et la lumière aidant,
    L’obscure énormité lentement s’exfolie.
    Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie;
    Caton a dans les reins cette syllabe: NON.
    Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon,
    Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière:
    ESPÉRANCE! — Il entr’ouvre une bouche de pierre
    Dans l’enclos formidable où les morts ont leur lit,
    Et voilà que don Juan pétrifié pâlit!
    Il fait le marbre spectre, il fait l’homme statue.
    Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue;
    Nemrod dit: -Guerre!- alors, du Gange à l’Illissus,
    Le fer luit, le sang coule. -Aimez-vous!- dit Jésus.
    Et se mot à jamais brille et se réverbère
    Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère,
    Dans les cieux, sur les fleurs, sur l’homme rajeuni,
    Comme le flamboiement d’amour de l’infini!


    Lire le poème "Réponse à un acte d’accusation – Suite" en entier
    (il reste 4 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
Accès à la page :