1. Floréal

    Au retour des beaux jours, dans ce vert floréal
    Où meurent les Danton trahis par les Réal,
    Quand l’étable s’agite au fond des métairies,
    Quand l’eau vive au soleil se change en pierreries,
    Quand la grisette assise, une aiguille à la main,
    Soupire, et, de côté regardant le chemin,
    Voudrait aller cueillir des fleurs au lieu de coudre,
    Quand les nids font l’amour, quand le pommier se poudre
    Pour le printemps ainsi qu’un marquis pour le bal,
    Quand, par mai réveillés, Charles douze, Annibal,
    Disent : c’est l’heure ! et font vers les sanglants tumultes
    Rouler, l’un les canons, l’autre les catapultes ;
    Moi, je crie : ô soleil ! salut ! parmi les fleurs
    J’entends les gais pinsons et les merles siffleurs ;
    L’arbre chante ; j’accours ; ô printemps ! on vit double
    Gallus entraîne au bois Lycoris qui se trouble ;
    Tout rayonne ; et le ciel, couvant l’homme enchanté,
    N’est plus qu’un grand regard plein de sérénité !
    Alors l’herbe m’invite et le pré me convie ;
    Alors j’absous le sort, je pardonne à la vie,
    Et je dis : Pourquoi faire autre chose qu’aimer ?
    Je sens, comme au dehors, tout en moi s’animer,
    Et je dis aux oiseaux : e Petits oiseaux, vous n’êtes
    Que des chardonnerets et des bergeronnettes,
    Vous ne me connaissez pas même, vous allez
    Au hasard dans les champs, dans les bois, dans les blés,
    Pêle-mêle, pluviers, grimpereaux, hochequeues,
    Dressant vos huppes d’or, lissant vos plumes bleues
    Vous êtes, quoique beaux, très bêtes ; votre loi,
    C’est d’errer ; vous chantez en l’air sans savoir quoi
    Eh bien, vous m’inondez d’émotions sacrées !
    Et quand je vous entends sur les branches dorées,
    Oiseaux, mon aile s’ouvre, et mon coeur rajeuni
    Boit à l’amour sans fond et s’emplit d’infini ! »
    Et je me laisse aller aux longues rêveries.
    Ô feuilles d’arbre ! oubli ! boeufs mugissants ! prairies !
    Mais dans ces moments-là, tu le sais, Juvénal,
    Qu’il sorte par hasard de ma poche un journal,
    Et que mon oeil distrait, qui vers les cieux remonte,
    Heurte l’un de ces noms qui veulent dire honte,
    Alors toute l’horreur revient ; dans les bois verts
    Némésis m’apparaît et me montre à travers
    Les rameaux et les fleurs sa gorge de furie.

    C’est que tu veux tout l’homme, ô devoir ! ô patrie !
    C’est que lorsque ton flanc saigne, ô France, tu veux
    Que l’angoisse nous tienne et dresse nos cheveux,
    Que nous ne regardions plus autre chose au monde,
    Et que notre oeil, noyé dans la pitié profonde,
    Cesse de voir les cieux pour ne voir que ton sang !

    Et je me lève, et tout s’efface, et, frémissant,
    Je n’ai plus sous les yeux qu’un peuple à la torture,
    Crimes sans châtiment, griefs sans sépulture,
    Les géants garrottés livrés aux avortons,
    Femmes dans les cachots, enfants dans les pontons,
    Bagnes, sénats, proscrits, cadavres, gémonies
    Alors, foulant aux pieds toutes les fleurs ternies,
    Je m’enfuis, et je dis à ce soleil si doux :
    Je veux l’ombre ! et je crie aux oiseaux : taisez-vous !

    Et je pleure ! et la strophe, éclose de ma bouche,
    Bat mon front orageux de son aile farouche.


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    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
  2. Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont

    Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont
    Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front,
    Ceux qui d’un haut. destin gravissent l’âpre cime,
    Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime,
    Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,
    Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
    C’est le prophète saint prosterné devant l’arche,
    C’est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche,
    Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins.
    Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains.
    Car de son vague ennui le néant les enivre,
    Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre.
    Inutiles, épars, ils traînent ici-bas
    Le sombre accablement d’être en ne pensant pas.
    Ils s’appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.
    Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,
    Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,
    N’a jamais de figure et n’a jamais de nom ;
    Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,
    Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,
    Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,
    Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.
    Ils sont les passants froids sans but, sans nœud, sans âge ;
    Le bas du genre humain qui s’écroule en nuage ;
    Ceux qu’on ne connaît pas, ceux qu’on ne compte pas,
    Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.
    L’ombre obscure autour d’eux se prolonge et recule
    Ils n’ont du plein midi qu’un lointain crépuscule,
    Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,
    Ils errent près du bord sinistre de la nuit.

    Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière
    Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière,
    Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l’on va,
    Rire de Jupiter sans croire à Jéhovah,
    Regarder sans respect l’astre, la fleur, la femme,
    Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l’âme,
    Pour de vains résultats faire de vains efforts,
    N’attendre rien d’en haut ! ciel ! oublier les morts !
    Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères,
    Fiers, puissants, ou cachés dans d’immondes repaires,
    Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés
    Et j’aimerais mieux être, ô fourmis des cités,
    Tourbe, foule, hommes faux, coeurs morts, races déchues,
    Un arbre dans les bois qu’une âme en vos cohues !

    Paris. 31 décembre l848. Minuit.

    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
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  3. Aux morts du 4 décembre

    Jouissez du repos que vous donne le maître.
    Vous étiez autrefois des cœurs troublés peut-être,
    Qu’un vain songe poursuit ;
    L’erreur vous tourmentait, ou la haine, ou l’envie ;
    Vos bouches, d’où sortait la vapeur de la vie,
    Étaient pleines de bruit.

    Faces confusément l’une à l’autre apparues,
    Vous alliez et veniez en foule dans les rues,
    Ne vous arrêtant pas,
    Inquiets comme l’eau qui coule des fontaines,
    Tous, marchant au hasard, souffrant les mêmes peines,
    Mêlant les mêmes pas.

    Peut-être un feu creusait votre tête embrasée,
    Projets, espoirs, briser l’homme de l’Élysée,
    L’homme du Vatican,

    Verser le libre esprit à grands flots sur la terre
    Car dans ce siècle ardent toute âme est un cratère
    Et tout peuple un volcan.


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    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
  4. Ainsi les plus abjects, les plus vils, les plus minces

    Ainsi les plus abjects, les plus vils, les plus minces
    Vont régner ! ce n’était pas assez des vrais princes
    Qui de leur sceptre d’or insultent le ciel bleu,
    Et sont rois et méchants par la grâce de Dieu !
    Quoi ! tel gueux qui, pourvu d’un titre en bonne forme,
    A pour toute splendeur sa bâtardise énorme,
    Tel enfant du hasard, rebut des échafauds,
    Dont le nom fut un vol et la naissance un faux,
    Tel bohème pétri de ruse et d’arrogance,
    Tel intrus entrera dans le sang de Bragance,
    Dans la maison d’Autriche ou dans la maison d’Est,
    Grâce à la fiction légale is pater est,
    Criera : je suis Bourbon, ou : je suis Bonaparte,
    Mettra cyniquement ses deux poings sur la carte,
    Et dira : c’est à moi ! je suis le grand vainqueur !
    Sans que les braves gens, sans que les gens de coeur
    Rendent à Curtius ce monarque de cire !
    Et, quand je dis : faquin ! l’écho répondra : sire !
    Quoi ! ce royal croquant, ce maraud couronné,
    Qui, d’un boulet de quatre à la cheville orné,
    Devrait dans un ponton pourrir à fond de cale,
    Cette altesse en ruolz, ce prince en chrysocale,
    Se fait devant la France, horrible, ensanglanté,
    Donner de l’empereur et de la majesté,
    Il trousse sa moustache en croc et la caresse,
    Sans que sous les soufflets sa face disparaisse,
    Sans que, d’un coup de pied l’arrachant à Saint-Cloud,
    On le jette au ruisseau, dût-on salir l’égout !

    - Paix ! disent cent crétins. C’est fini. Chose faite.
    Le Trois pour cent est Dieu, Mandrin est son prophète.
    Il règne. Nous avons voté ! Vox populi. -
    Oui, je comprends, l’opprobre est un fait accompli.
    Mais qui donc a voté ? Mais qui donc tenait l’urne ?
    Mais qui donc a vu clair dans ce scrutin nocturne ?
    Où donc était la loi dans ce tour effronté ?
    Où donc la nation ? Où donc la liberté ?
    Ils ont voté !

    Troupeau que la peur mène paître
    Entre le sacristain et le garde champêtre
    Vous qui, pleins de terreur. voyez, pour vous manger,
    Pour manger vos maisons, vos bois, votre verger,
    Vos meules de luzerne et vos pommes à cidre,
    S’ouvrir tous les matins les mâchoires d’une hydre
    Braves gens, qui croyez en vos foins, et mettez
    De la religion dans vos propriétés ;
    Âmes que l’argent touche et que l’or fait dévotes
    Maires narquois, traînant vos paysans aux votes ;
    Marguilliers aux regards vitreux ; curés camus
    Hurlant à vos lutrins : Dæmonem laudamus ;
    Sots, qui vous courroucez comme flambe une bûche ;
    Marchands dont la balance incorrecte trébuche ;
    Vieux bonshommes crochus, hiboux hommes d’état,
    Qui déclarez, devant la fraude et l’attentat,
    La tribune fatale et la presse funeste ;
    Fats, qui, tout effrayés de l’esprit, cette peste,
    Criez, quoique à l’abri de la contagion ;
    Voltairiens, viveurs, fervente légion,
    Saints gaillards, qui jetez dans la même gamelle
    Dieu, l’orgie et la messe, et prenez pêle-mêle
    La défense du ciel et la taille à Goton ;
    Bons dos, qui vous courbez, adorant le bâton ;
    Contemplateurs béats des gibets de l’Autriche
    Gens de bourse effarés, qui trichez et qu’on triche ;
    Invalides, lions transformés en toutous ;
    Niais, pour qui cet homme est un sauveur ; vous tous
    Qui vous ébahissez, bestiaux de Panurge,
    Aux miracles que fait Cartouche thaumaturge ;
    Noircisseurs de papier timbré, planteurs de choux,
    Est-ce que vous croyez que la France, c’est vous,
    Que vous êtes le peuple, et que jamais vous eûtes
    Le droit de nous donner un maître, ô tas de brutes ?
    Ce droit, sachez-le bien, chiens du berger Maupas,
    Et la France et le peuple eux-mêmes ne l’ont pas.
    L’altière Vérité jamais ne tombe en cendre.
    La Liberté n’est pas une guenille à vendre,
    Jetée au tas, pendue au clou chez un fripier.
    Quand un peuple se laisse au piège estropier,
    Le droit sacré, toujours à soi-même fidèle,
    Dans chaque citoyen trouve une citadelle ;
    On s’illustre en bravant un lâche conquérant,
    Et le moindre du peuple en devient le plus grand.
    Donc, trouvez du bonheur, ô plates créatures,
    A vivre dans la fange et dans les pourritures,
    Adorez ce fumier sous ce dais de brocart,
    L’honnête homme recule et s’accoude à l’écart.
    Dans la chute d’autrui je ne veux pas descendre.
    L’honneur n’abdique point. Nul n’a droit de me prendre
    Ma liberté, mon bien, mon ciel bleu, mon amour.
    Tout l’univers aveugle est sans droit sur le jour.
    Fût-on cent millions d’esclaves, je suis libre.
    Ainsi parle Caton. Sur la Seine ou le Tibre,
    Personne n’est tombé tant qu’un seul est debout.
    Le vieux sang des aïeux qui s’indigne et qui bout,
    La vertu, la fierté, la justice, l’histoire,
    Toute une nation avec toute sa gloire
    Vit dans le dernier front qui ne veut pas plier.
    Pour soutenir le temple il suffit d’un pilier ;
    Un français, c’est la France ; un romain contient Rome,
    Et ce qui brise un peuple avorte aux pieds d’un homme.

    4 mai 1853. Jersey.

    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
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  5. A un martyr

    On lit dans les Annales de la propagation de la Foi :

    « Une lettre de Hong-Kong (Chine), en date du 24 juillet 1832,
    nous annonce que M. Bonnard, missionnaire du Tong-King,
    a été décapité pour la foi, le 1er mai dernier.
    » Ce nouveau martyr était né dans le diocèse de Lyon
    et appartenait à la Société des Missions étrangères.
    Il était parti pour le Tong-King en 1849. »

    I

    Ô saint prêtre ! grande âme ! oh ! je tombe à genoux !
    Jeune, il avait encor de longs jours parmi nous,
    Il n’en a pas compté le nombre ;
    Il était à cet âge où le bonheur fleurit ;
    Il a considéré la croix de Jésus-Christ
    Toute rayonnante dans l’ombre.


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    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
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  6. À Juvénal

    I

    Retournons à l’école, ô mon vieux Juvénal.
    Homme d’ivoire et d’or, descends du tribunal
    Où depuis deux mille ans tes vers superbes tonnent.
    Il paraît, vois-tu bien, ces choses nous étonnent,
    Mais c’est la vérité selon monsieur Riancey,
    Que lorsqu’un peu de temps sur le sang a passé,
    Après un an ou deux, c’est une découverte,
    Quoi qu’en disent les morts avec leur bouche verte,
    Le meurtre n’est plus meurtre et le vol n’est plus vol.
    Monsieur Veuillot, qui tient d’Ignace et d’Auriol,
    Nous l’affirme, quand l’heure a tourné sur l’horloge,
    De notre entendement ceci fait peu l’éloge,
    Pourvu qu’à Notre-Dame on brûle de l’encens
    Et que l’abonné vienne aux journaux bien pensants,
    Il paraît que, sortant de son hideux suaire,
    Joyeux, en panthéon changeant son ossuaire,
    Dans l’opération par monsieur Fould aidé,
    Par les juges lavé, par les filles fardé,
    Ô miracle ! entouré de croyants et d’apôtres,
    En dépit des rêveurs, en dépit de nous autres
    Noirs poëtes bourrus qui n’y comprenons rien,
    Le mal prend tout à coup la figure du bien.

    II

    Il est l’appui de l’ordre ; il est bon catholique
    Il signe hardiment – prospérité publique.
    La trahison s’habille en général français
    L’archevêque ébloui bénit le dieu Succès
    C’était crime jeudi, mais c’est haut fait dimanche.
    Du pourpoint Probité l’on retourne la manche.
    Tout est dit. La vertu tombe dans l’arriéré.
    L’honneur est un vieux fou dans sa cave muré.
    Ô grand penseur de bronze, en nos dures cervelles
    Faisons entrer un peu ces morales nouvelles,
    Lorsque sur la Grand’Combe ou sur le blanc de zinc
    On a revendu vingt ce qu’on a payé cinq,
    Sache qu’un guet-apens par où nous triomphâmes
    Est juste, honnête et bon. Tout au rebours des femmes,
    Sache qu’en vieillissant le crime devient beau.
    Il plane cygne après s’être envolé corbeau.
    Oui, tout cadavre utile exhale une odeur d’ambre.
    Que vient-on nous parler d’un crime de décembre
    Quand nous sommes en juin ! l’herbe a poussé dessus.
    Toute la question, la voici : fils, tissus,
    Cotons et sucres bruts prospèrent ; le temps passe.
    Le parjure difforme et la trahison basse
    En avançant en âge ont la propriété
    De perdre leur bassesse et leur difformité
    Et l’assassinat louche et tout souillé de lange
    Change son front de spectre en un visage d’ange.


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    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
  7. L’Idole – Sonnet du Trou du Cul

    Obscur et froncé comme un œillet violet
    Il respire, humblement tapi parmi la mousse
    Humide encor d'amour qui suit la fuite douce
    Des Fesses blanches jusqu'au cœur de son ourlet.

    Des filaments pareils à des larmes de lait
    Ont pleuré, sous le vent cruel qui les repousse,
    À travers de petits caillots de marne rousse
    Pour s'aller perdre où la pente les appelait.

    Mon Rêve s'aboucha souvent à sa ventouse ;
    Mon âme, du coït matériel jalouse,
    En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.

    C'est l'olive pâmée, et la flûte caline ;
    C'est le tube où descend la céleste praline :
    Chanaan féminin dans les moiteurs enclos !


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    Arthur RimbaudRecueil : Les Stupra
    • 0
  8. Ville

    Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d'une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l'extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition. La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin ! Ces millions de gens qui n'ont pas besoin de se connaître amènent si pareillement l'éducation, le métier et la vieillesse, que ce cours de vie doit être plusieurs fois moins long que ce qu'une statistique folle trouve pour les peuples du continent. Aussi comme, de ma fenêtre, je vois des spectres nouveaux roulant à travers l'épaisse et éternelle fumée de charbon, — notre ombre des bois, notre nuit d'été ! — des Érinnyes nouvelles, devant mon cottage qui est ma patrie et tout mon cœur puisque tout ici ressemble à ceci, — la Mort sans pleurs, notre active fille et servante, et un Amour désespéré, et un joli Crime piaulant dans la boue de la rue.

    Arthur RimbaudRecueil : Illuminations
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  9. Vies

    I

    Ô les énormes avenues du pays saint, les terrasses du temple ! Qu'a-t-on fait du brahmane qui m'expliqua les Proverbes ? D'alors, de là-bas, je vois encore même les vieilles ! Je me souviens des heures d'argent et de soleil vers les fleuves, la main de la campagne sur mon épaule, et de nos caresses debout dans les plaines poivrées. — Un envol de pigeons écarlates tonne autour de ma pensée — Exilé ici j'ai eu une scène où jouer les chefs-d'œuvre dramatiques de toutes les littératures. Je vous indiquerais les richesses inouïes. J'observe l'histoire des trésors que vous trouvâtes. Je vois la suite ! Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos. Qu'est mon néant, auprès de la stupeur qui vous attend ?

    II

    Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour. À présent, gentilhomme d'une campagne aigre au ciel sobre, j'essaie de m'émouvoir au souvenir de l'enfance mendiante, de l'apprentissage ou de l'arrivée en sabots, des polémiques, des cinq ou six veuvages, et quelques noces où ma forte tête m'empêcha de monter au diapason des camarades. Je ne regrette pas ma vieille part de gaîté divine : l'air sobre de cette aigre campagne alimente fort activement mon atroce scepticisme. Mais comme ce scepticisme ne peut désormais être mis en œuvre, et que d'ailleurs je suis dévoué à un trouble nouveau, — j'attends de devenir un très méchant fou.


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    Arthur RimbaudRecueil : Illuminations
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  10. Solde

    À vendre ce que les juifs n'ont pas vendu, ce que noblesse ni crime n'ont goûté, ce qu'ignorent l'amour maudit et la probité infernale des masses : ce que le temps ni la science n'ont pas à reconnaître ;

    Les Voix reconstituées ; l'éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales et leurs applications instantanées ; l'occasion, unique, de dégager nos sens !

    À vendre les Corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance ! Les richesses jaillissant à chaque démarche ! Solde de diamants sans contrôle !

    À vendre l'anarchie pour les masses ; la satisfaction irrépressible pour les amateurs supérieurs ; la mort atroce pour les fidèles et les amants !


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    Arthur RimbaudRecueil : Illuminations
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