1. Il faut que le poëte, épris d’ombre et d’azur

    Il faut que le poëte, épris d’ombre et d’azur,
    Esprit doux et splendide, au rayonnement pur,
    Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent,
    Chanteur mystérieux qu’en tressaillant écoutent
    Les femmes, les songeurs, les sages, les amants,
    Devienne formidable à de certains moments.
    Parfois, lorsqu’on se met à rêver sur son livre,
    Où tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre,
    Où l’âme, à chaque pas, trouve à faire son miel,
    Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel;
    Au milieu de cette humble et haute poésie,
    Dans cette paix sacrée où croît la fleur choisie,
    Où l’on entend couler les sources et les pleurs,
    Où les strophes, oiseaux peints de mille couleurs,
    Volent chantant l’amour, l’espérance et la joie;
    Il faut que, par instants, on frissonne, et qu’on voie
    Tout à coup, sombre, grave et terrible au passant,
    Un vers fauve sortir de l’ombre en rugissant!
    Il faut que le poëte, aux semences fécondes,
    Soit comme ces forêts vertes, fraîches, profondes,
    Pleines de chants, amour du vent et du rayon,
    Charmantes, où soudain, l’on rencontre un lion.

    Paris, mai 1842.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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  2. Ibo

    Dites, pourquoi, dans l'insondable
    Au mur d'airain,
    Dans l'obscurité formidable
    Du ciel serein,

    Pourquoi, dans ce grand sanctuaire
    Sourd et béni,
    Pourquoi, sous l'immense suaire
    De l'infini,

    Enfouir vos lois éternelles
    Et vos clartés ?
    Vous savez bien que j'ai des ailes,
    Ô vérités !

    Pourquoi vous cachez-vous dans l'ombre
    Qui nous confond ?
    Pourquoi fuyez-vous l'homme sombre
    Au vol profond ?


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    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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  3. Hier au soir

    Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse,
    Nous apportait l’odeur des fleurs qui s’ouvrent tard;
    La nuit tombait; l’oiseau dormait dans l’ombre épaisse.
    Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse;
    Les astres rayonnaient, moins que votre regard.
    Moi, je parlais tout bas. C’est l’heure solennelle
    Où l’âme aime à chanter son hymne le plus doux.
    Voyant la nuit si pure, et vous voyant si belle,
    J’ai dit aux astres d’or: Versez le ciel sur elle!
    Et j’ai dit à vos yeux: Versez l’amour sur nous!

    Mai 18

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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  4. Halte en marchant

    Une brume couvrait l’horizon; maintenant,
    Voici le clair midi qui surgit rayonnant;
    Le brouillard se dissout en perles sur les branches,
    Et brille, diamant, au collier des pervenches.
    Le vent souffle à travers les arbres, sur les toits
    Du hameau noir cachant ses chaumes dans les bois;
    Et l’on voit tressaillir, épars dans les ramées,
    Le vague arrachement des tremblantes fumées;
    Un ruisseau court dans l’herbe, entre deux hauts talus,
    Sous l’agitation des saules chevelus;
    Un orme, un hêtre, anciens du vallon, arbres frères
    Qui se donnent la main des deux rives contraires,
    Semblent, sous le ciel bleu, dire: A la bonne foi!
    L’oiseau chante son chant plein d’amour et d’effroi,
    Et du frémissement des feuilles et des ailes
    L’étang luit sous le vol des vertes demoiselles.
    Un bouge est là, montrant dans la sauge et le thym
    Un vieux saint souriant parmi des brocs d’étain,
    Avec tant de rayons et de fleurs sur la berge,
    Que c’est peut-être un temple ou peut-être une auberge.
    Que notre bouche ait soif, ou que ce soit le coeur,
    Gloire au Dieu bon qui tend la coupe au voyageur!
    Nous entrons. -Qu’avez-vous! — Des oeufs frais, de l’eau fraîche.-
    On croit voir l’humble toit effondré d’une crèche.
    A la source du pré, qu’abrite un vert rideau,
    Une enfant blonde alla remplir sa jarre d’eau,
    Joyeuse et soulevant son jupon de futaine.
    Pendant qu’elle plongeait sa cruche à la fontaine,
    L’eau semblait admirer, gazouillant doucement,
    Cette belle petite aux yeux de firmament.
    Et moi, près du grand lit drapé de vieilles serges,
    Pensif, je regardais un Christ battu de verges.
    Eh! qu’importe l’outrage aux martyrs éclatants,
    Affront de tous les lieux, crachat de tous les temps,
    Vaine clameur d’aveugle, éternelle huée
    Où la foule toujours s’est follement ruée!

    Plus tard, le vagabond flagellé devient Dieu.
    Ce front noir et saignant semble fait de ciel bleu,
    Et, dans l’ombre, éclairant palais, temple, masure,
    Le crucifix blanchit et Jésus-Christ s’azure.
    La foule un jour suivra vos pas; allez, saignez,
    Souffrez, penseurs, des pleurs de vos bourreaux baignés!
    Le deuil sacre les saints, les sages, les génies;
    La tremblante auréole éclôt aux gémonies,
    Et, sur ce vil marais, flotte, lueur du ciel,
    Du cloaque de sang feu follet éternel.
    Toujours au même but le même sort ramène:
    Il est, au plus profond de notre histoire humaine,
    Une sorte de gouffre, où viennent, tour à tour,
    Tomber tous ceux qui sont de la vie et du jour,
    Les bons, les purs, les grands, les divins, les célèbres,
    Flambeaux échevelés au souffle des ténèbres;
    Là se sont engloutis les Dantes disparus,
    Socrate, Scipion, Milton, Thomas Morus,
    Eschyle, ayant aux mains des palmes frissonnantes.
    Nuit d’où l’on voit sortir leurs mémoires planantes!
    Car ils ne sont complets qu’après qu’ils sont déchus.
    De l’exil d’Aristide, au bûcher de Jean Huss,
    Le genre humain pensif — c’est ainsi que nous sommes –
    Rêve ébloui devant l’abîme des grands hommes.
    Ils sont, telle est la loi des hauts destins penchant,
    Tes semblables, soleil! leur gloire est leur couchant;
    Et, fier Niagara dont le flot gronde et lutte,
    Tes pareils: ce qu’ils ont de plus beau, c’est leur chute.

    Un de ceux qui liaient Jésus-Christ au poteau,
    Et qui, sur son dos nu, jetaient un vil manteau,
    Arracha de ce front tranquille une poignée
    De cheveux qu’inondait la sueur résignée,
    Et dit: -Je vais montrer à Caïphe cela!-
    Et, crispant son poing noir, cet homme s’en alla.
    La nuit était venue et la rue était sombre;
    L’homme marchait; soudain, il s’arrêta dans l’ombre,
    Stupéfait, pâle, et comme en proie aux visions,
    Frémissant! — Il avait dans la main des rayons.

    Forêt de Compiègne, juin 1837.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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  5. En frappant à une porte

    J'ai perdu mon père et ma mère,
    Mon premier né, bien jeune, hélas !
    Et pour moi la nature entière
    Sonne le glas.

    Je dormais entre mes deux frères ;
    Enfants, nous étions trois oiseaux ;
    Hélas ! le sort change en deux bières
    Leurs deux berceaux.

    Je t'ai perdue, ô fille chère,
    Toi qui remplis, ô mon orgueil,
    Tout mon destin de la lumière
    De ton cercueil !

    J'ai su monter, j'ai su descendre.
    J'ai vu l'aube et l'ombre en mes cieux.
    J'ai connu la pourpre, et la cendre
    Qui me va mieux.


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    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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  6. En écoutant les oiseaux

    Oh! Quand donc aurez-vous fini, petits oiseaux,
    De jaser au milieu des branches et des eaux,
    Que nous nous expliquions et que je vous querelle?
    Rouge-gorge, verdier, fauvette, tourterelle,
    Oiseaux, je vous entends, je vous connais. Sachez
    Que je ne suis pas dupe, ô doux ténors cachés,
    De votre mélodie et de votre langage.
    Celle que j’aime est loin et pense à moi; je gage,
    O rossignol dont l’hymne, exquis et gracieux,
    Donne un frémissement à l’astre dans les cieux,
    Que ce que tu dis là, c’est le chant de son âme.
    Vous guettez les soupirs de l’homme et de la femme,
    Oiseaux; Quand nous aimons et quand nous triomphons,
    Quand notre être, tout bas, s’exhale en chants profonds,
    Vous, attentifs, parmi les bois inaccessibles,
    Vous saisissez au vol ces strophes invisibles,
    Et vous les répétez tout haut, comme de vous;
    Et vous mêlez, pour rendre encor l’hymne plus doux,
    A la chanson des coeurs, le battement des ailes;
    Si bien qu’on vous admire, écouteurs infidèles,
    Et que le noir sapin murmure aux vieux tilleuls:
    -Sont-ils charmants d’avoir trouvé cela tout seuls!-
    Et que l’eau, palpitant sous le chant qui l’effleure,
    Baise avec un sanglot le beau saule qui pleure;
    Et que le dur tronc d’arbre a des airs attendris;
    Et que l’épervier rêve, oubliant la perdrix;
    Et que les loups s’en vont songer auprès des louves!
    -Divin!- dit le hibou; le moineau dit: -Tu trouves?-
    Amour, lorsqu’en nos coeurs tu te réfugias,
    L’oiseau vint y puiser; ce sont ces plagiats,
    Ces chants qu’un rossignol, belles, prend sur vos bouches,
    Qui font que les grands bois courbent leurs fronts farouches,
    Et que les lourds rochers, stupides et ravis,
    Se penchent, les laissant piller le chènevis,
    Et ne distinguent plus, dans leurs rêves étranges,
    La langue des oiseaux de la langue des anges.

    Caudebec, septembre 183

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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  7. Églogue

    Nous errions, elle et moi, dans les monts de Sicile.
    Elle est fière pour tous et pour moi seul docile.
    Les cieux et nos pensers rayonnaient à la fois.
    Oh! comme aux lieux déserts les coeurs sont peu farouches!
    Que de fleurs aux buissons, que de baisers aux bouches,
    Quand on est dans l’ombre des bois!

    Pareils à deux oiseaux qui vont de cime en cime,
    Nous parvînmes enfin tout au bord d’un abîme.
    Elle osa s’approcher de ce sombre entonnoir;
    Et, quoique mainte épine offensât ses mains blanches,
    Nous tâchâmes, penchés et nous tenant aux branches,
    D’en voir le fond lugubre et noir.

    En ce même moment, un titan centenaire,
    Qui venait d’y rouler sous vingt coups de tonnerre,
    Se tordait dans ce gouffre où le jour n’ose entrer;
    Et d’horribles vautours au bec impitoyable,
    Attirés par le bruit de sa chute effroyable,
    Commençaient à le dévorer.

    Alors, elle me dit: -J’ai peur qu’on ne nous voie!
    -Cherchons un antre afin d’y cacher notre joie!
    -Vois ce pauvre géant! nous aurions notre tour!
    -Car les dieux envieux qui l’ont fait disparaître,
    -Et qui furent jaloux de sa grandeur, peut-être
    -Seraient jaloux de notre amour!-


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    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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  8. Écrit en 1846

    « Je vous ai vu enfant, monsieur, chez votre respectable mère, et nous sommes même un peu parents, je crois. J'ai applaudi à vos premières odes, la Vendée, Louis XVII Dès 1827, dans votre ode dite À la colonne, vous désertiez les saines doctrines, vous abjuriez la légitimité ; la faction libérale battait des mains à votre apostasie. J'en gémissais Vous êtes aujourd'hui, monsieur, en démagogie pure, en plein jacobinisme. Votre discours d'anarchiste sur les affaires de Gallicie est plus digne du tréteau d'une Convention que de la tribune d'une chambre des pairs. Vous en êtes la carmagnole Vous vous perdez, je vous le dis. Quelle est donc votre ambition ? Depuis ces beaux jours de votre adolescence monarchique, qu'avez-vous fait ? où allez-vous ? »

    Marquis, je m'en souviens, vous veniez chez ma mère.
    Vous me faisiez parfois réciter ma grammaire ;
    Vous m'apportiez toujours quelque bonbon exquis ;
    Et nous étions cousins quand on était marquis.
    Vous étiez vieux, j'étais enfant ; contre vos jambes
    Vous me preniez, et puis, entre deux dithyrambes
    En l'honneur de Coblentz et des rois, vous contiez
    Quelque histoire de loups, de peuples châtiés,
    D'ogres, de jacobins, authentique et formelle,
    Que j'avalais avec vos bonbons, pêle-mêle,
    Et que je dévorais de fort bon appétit
    Quand j'étais royaliste et quand j'étais petit.

    J'étais un doux enfant, le grain d'un honnête homme.
    Quand, plein d'illusions, crédule, simple, en somme,
    Droit et pur, mes deux yeux sur l'idéal ouverts,
    Je bégayais, songeur naïf, mes premiers vers,
    Marquis, vous leur trouviez un arrière-goût fauve,
    Les Grâces vous ayant nourri dans leur alcôve ;
    Mais vous disiez : — Pas mal ! bien ! c'est quelqu'un qui naît ! -
    Et, souvenir sacré ! ma mère rayonnait.


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    (il reste 25 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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  9. Écoutez. Je suis Jean

    Écoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.
    J'ai vu l'ombre infinie où se perdent les nombres.
    J'ai vu les visions que les réprouvés font,
    Les engloutissements de l'abîme sans fond ;
    J'ai vu le ciel, l'éther, le chaos et l'espace.
    Vivants ! puisque j'en viens, je sais ce qui s'y passe ;
    Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix,
    J'affirme même à ceux qui vivent dans les bois,
    Que le Seigneur, le Dieu des esprits, des prophètes,
    Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites.
    C'est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux !
    Que l'avare soit tout à l'or, que l'envieux
    Rampe et morde en rampant, que le glouton dévore,
    Que celui qui faisait le mal, le fasse encore,
    Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours !
    Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours,
    J'ai dit à Dieu : ? Seigneur, jugez où nous en sommes.
    ? Considérez la terre et regardez les hommes.
    ? Ils brisent tous les nœuds qui devaient les unir.
    Et Dieu m'a répondu : ? Certes, je vais venir !

    Serk, juillet 1853.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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  10. Dolorosæ

    Mère, voilà douze ans que notre fille est morte ;
    Et depuis, moi le père et vous la femme forte,
    Nous n'avons pas été, Dieu le sait, un seul jour
    Sans parfumer son nom de prière et d'amour.
    Nous avons pris la sombre et charmante habitude
    De voir son ombre vivre en notre solitude,
    De la sentir passer et de l'entendre errer,
    Et nous sommes restés à genoux à pleurer.
    Nous avons persisté dans cette douleur douce,
    Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse
    Emporté dans l'orage avec les deux oiseaux.
    Mère, nous n'avons pas plié, quoique roseaux,
    Ni perdu la bonté vis-à-vis l'un de l'autre,
    Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre
    À cette lâcheté qu'on appelle l'oubli.
    Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli
    Les cieux, les champs, les fleurs, l'étoile, l'aube pure,
    Et toutes les splendeurs de la sombre nature,
    Avec les trois enfants qui nous restent, trésor
    De courage et d'amour que Dieu nous laisse encor,
    Nous avons essuyé des fortunes diverses,
    Ce qu'on nomme malheur, adversité, traverses,
    Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,
    Donnant aux deuils du cœur, à l'absence, aux cercueils,
    Aux souffrances dont saigne ou l'âme ou la famille,
    Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,
    Aux vieux parents repris par un monde meilleur,
    Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.

    Marine-Terrace, août 1855.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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