1. Cadaver

    Ô mort ! heure splendide ! ô rayons mortuaires !
    Avez-vous quelquefois soulevé des suaires ?
    Et, pendant qu'on pleurait et, qu'au chevet du lit,
    Frères, amis, enfants, la mère qui pâlit,
    Éperdus, sanglotaient dans le deuil qui les navre,
    Avez-vous regardé sourire le cadavre ?
    Tout à l'heure il râlait, se tordait, étouffait ;
    Maintenant il rayonne. Abîme ! qui donc fait
    Cette lueur qu'a l'homme en entrant dans les ombres ?
    Qu'est-ce que le sépulcre ? et d'où vient, penseurs sombres,
    Cette sérénité formidable des morts ?
    C'est que le secret s'ouvre et que l'être est dehors ;
    C'est que l'âme — qui voit, puis brille, puis flamboie, —
    Rit, et que le corps même a sa terrible joie.
    La chair se dit : — Je vais être terre, et germer,
    Et fleurir comme sève, et, comme fleur, aimer !
    Je vais me rajeunir dans la jeunesse énorme
    Du buisson, de l'eau vive, et du chêne, et de l'orme,
    Et me répandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prés,
    Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pourprés,
    Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue,
    Aux murmures profonds de la vie inconnue !
    Je vais être oiseau, vent, cri des eaux, bruit des cieux,
    Et palpitation du tout prodigieux ! —
    Tous ces atomes las, dont l'homme était le maître,
    Sont joyeux d'être mis en liberté dans l'être,
    De vivre, et de rentrer au gouffre qui leur plaît.
    L'haleine, que la fièvre aigrissait et brûlait,
    Va devenir parfum, et la voix harmonie ;
    Le sang va retourner à la veine infinie,
    Et couler, ruisseau clair, aux champs où le bœuf roux
    Mugit le soir avec l'herbe jusqu'aux genoux ;
    Les os ont déjà pris la majesté des marbres ;
    La chevelure sent le grand frisson des arbres,
    Et songe aux cerfs errants, au lierre, aux nids chantants
    Qui vont l'emplir du souffle adoré du printemps.
    Et voyez le regard, qu'une ombre étrange voile,
    Et qui, mystérieux, semble un lever d'étoile !

    Oui, Dieu le veut, la mort, c'est l'ineffable chant
    De l'âme et de la bête à la fin se lâchant ;
    C'est une double issue ouverte à l'être double.
    Dieu disperse, à cette heure inexprimable et trouble,
    Le corps dans l'univers et l'âme dans l'amour.
    Une espèce d'azur que dore un vague jour,
    L'air de l'éternité, puissant, calme, salubre,
    Frémit et resplendit sous le linceul lugubre ;
    Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis.
    La mort est bleue. Ô mort ! ô paix ! l'ombre des nuits,
    Le roseau des étangs, le roc du monticule,
    L'épanouissement sombre du crépuscule,
    Le vent, souffle farouche ou providentiel,
    L'air, la terre, le feu, l'eau, tout, même le ciel,
    Se mêle à cette chair qui devient solennelle.
    Un commencement d'astre éclôt dans la prunelle.

    Au cimetière, août 1855.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  2. Aux arbres

    Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme !
    Au gré des envieux la foule loue et blâme ;
    Vous me connaissez, vous ! —— vous m'avez vu souvent,
    Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
    Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
    Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombée,
    Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour.
    La contemplation m'emplit le cœur d'amour.
    Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
    Avec ces mots que dit l'esprit à la nature,
    Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
    Et du même regard poursuivre en même temps,
    Pensif, le front baissé, l'oeil dans l'herbe profonde,
    L'étude d'un atome et l'étude du monde.
    Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
    Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu !
    Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
    Nids dont le vent sème au loin les plumes blanches,
    Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
    Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
    Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance,
    Je suis plein d'oubli comme vous de silence !
    La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
    Toujours, —— je vous atteste, ô bois aimés du ciel ! —-
    J'ai chassé loin de moi toute pensée amère,
    Et mon cœur est encor tel que le fit ma mère !

    Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
    Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,
    Ravins où l'on entend filtrer les sources vives,
    Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives !
    Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
    Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois,
    Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
    Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime !

    Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
    Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
    Forêt ! c'est dans votre ombre et dans votre mystère,
    C'est sous votre branchage auguste et solitaire,
    Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
    Et que je veux dormir quand je m'endormirai.

    Juin 1843.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  3. Après l’hiver

    Tout revit, ma bien-aimée!
    Le ciel gris perd sa pâleur;
    Quand la terre est embaumée,
    Le coeur de l’homme est meilleur.

    En haut, d’ou l’amour ruisselle,
    En bas, où meurt la douleur,
    La même immense étincelle
    Allume l’astre et la fleur.

    L’hiver fuit, saison d’alarmes,
    Noir avril mystérieux
    Où l’âpre sève des larmes
    Coule, et du coeur monte aux yeux.

    O douce désuétude
    De souffrir et de pleurer!
    Veux-tu, dans la solitude,
    Nous mettre à nous adorer?


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    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  4. Apparition

    Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête ;
    Son vol éblouissant apaisait la tempête,
    Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.
    — Qu'est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit ?
    Lui dis-je. Il répondit : — Je viens prendre ton âme.
    Et j'eus peur, car je vis que c'était une femme ;
    Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras :
    — Que me restera-t-il ? car tu t'envoleras.
    Il ne répondit pas ; le ciel que l'ombre assiége
    S'éteignait — Si tu prends mon âme, m'écriai-je,
    Où l'emporteras-tu ? montre-moi dans quel lieu.
    Il se taisait toujours. — Ô passant du ciel bleu,
    Es-tu la mort ? lui dis-je, ou bien es-tu la vie ?
    Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,
    Et l'ange devint noir, et dit : — Je suis l'amour.
    Mais son front sombre était plus charmant que le jour,
    Et je voyais, dans l'ombre où brillaient ses prunelles,
    Les astres à travers les plumes de ses ailes.

    Jersey, septembre 1855.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  5. Aimons toujours! aimons encore!

    Aimons toujours! aimons encore!
    Quand l’amour s’en va, l’espoir fuit.
    L’amour, c’est le cri de l’aurore,
    L’amour, c’est l’hymne de la nuit.

    Ce que le flot dit aux rivages,
    Ce que le vent dit aux vieux monts,
    Ce que l’astre dit aux nuages,
    C’est le mot ineffable: Aimons!

    L’amour fait songer, vivre et croire.
    Il a, pour réchauffer le coeur,
    Un rayon de plus que la gloire,
    Et ce rayon, c’est le bonheur!

    Aime! qu’on les loue ou les blâme,
    Toujours les grands coeurs aimeront:
    Joins cette jeunesse de l’âme
    A la jeunesse de ton front!


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    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 1
  6. Amour

    Amour ! — Loi, — dit Jésus. — Mystère, — dit Platon.
    Sait-on quel fil nous lie au firmament ? Sait-on
    Ce que les mains de Dieu dans l'immensité sèment ?
    Est-on maître d'aimer ? pourquoi deux êtres s'aiment,
    Demande à l'eau qui court, demande à l'air qui fuit,
    Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,
    Au rayon d'or qui veut baiser la grappe mûre !
    Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure !
    Demande aux nids profonds qu'avril met en émoi
    Le cœur éperdu crie : — Est-ce que je sais, moi ?
    Cette femme a passé : je suis fou. C'est l'histoire.
    Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire ;
    En plein midi, joyeuse, une fleur au corset,
    Illumination du jour, elle passait ;
    Elle allait, la charmante, et riait, la superbe ;
    Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l'herbe ;
    Un oiseau bleu volait dans l'air, et me parla ;
    Et comment voulez-vous que j'échappe à cela ?
    Est-ce que je sais, moi ? c'était au temps des roses ;
    Les arbres se disaient tout bas de douces choses ;
    Les ruisseaux l'ont voulu, les fleurs l'ont comploté.
    J'aime ! — Ô Bodin, Vouglans, Delancre ! prévôté,
    Bailliage, châtelet, grand'chambre, saint-office,
    Demandez le secret de ce doux maléfice
    Aux vents, au frais printemps chassant l'hiver hagard,
    Au philtre qu'un regard boit dans l'autre regard,
    Au sourire qui rêve, à la voix qui caresse,
    À ce magicien, à cette charmeresse !

    Demandez aux sentiers traîtres qui, dans les bois,
    Vous font recommencer les mêmes pas cent fois,
    À la branche de mai, cette Armide qui guette,
    Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette !
    Demandez à la vie, à la nature, aux cieux,
    Au vague enchantement des champs mystérieux !
    Exorcisez le pré tentateur, l'antre, l'orme !
    Faite, Cujas au poing, un bon procès en forme
    Aux sources dont le cœur écoute les sanglots,
    Au soupir éternel des forêts et des flots.
    Dressez procès-verbal contre les pâquerettes
    Qui laissent les bourdons froisser leurs collerettes ;
    Instrumentez ; tonnez. Prouvez que deux amants
    Livraient leur âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants,
    Et qu'ils ont fait un pacte avec la lune sombre,
    Avec l'illusion, l'espérance aux yeux d'ombre,
    Et l'extase chantant des hymnes inconnus,
    Et qu'ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus,
    Sur l'herbe que la brise agite par bouffées,
    Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées,
    Éperdus, possédés d'un adorable ennui,
    Elle n'étant plus elle et lui n'étant plus lui !
    Quoi ! nous sommes encore aux temps où la Tournelle,
    Déclarant la magie impie et criminelle,
    Lui dressait un bûcher par arrêt de la cour,
    Et le dernier sorcier qu'on brûle, c'est l'Amour !

    Juillet 1843.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  7. À vous qui êtes là

    Vous, qui l'avez suivi dans sa blême vallée,
    Au bord de cette mer d'écueils noirs constellée,
    Sous la pâle nuée éternelle qui sort
    Des flots, de l'horizon, de l'orage et du sort ;
    Vous qui l'avez suivi dans cette Thébaïde,
    Sur cette grève nue, aigre, isolée et vide,
    Où l'on ne voit qu'espace âpre et silencieux,
    Solitude sur terre et solitude aux cieux ;
    Vous qui l'avez suivi dans ce brouillard qu'épanche
    Sur le roc, sur la vague et sur l'écume blanche,
    La profonde tempête aux souffles inconnus,
    Recevez, dans la nuit où vous êtes venus,
    Ô chers êtres ! cœurs vrais, lierres de ses décombres,
    La bénédiction de tous ces déserts sombres !
    Ces désolations vous aiment ; ces horreurs,
    Ces brisants, cette mer où les vents laboureurs
    Tirent sans fin le soc monstrueux des nuages,
    Ces houles revenant comme de grands rouages,
    Vous aiment ; ces exils sont joyeux de vous voir ;
    Recevez la caresse immense du lieu noir !
    Ô forçats de l'amour ! ô compagnons, compagnes,
    Qui l'aidez à traîner son boulet dans ces bagnes,
    Ô groupe indestructible et fidèle entre tous
    D'âmes et de bons cœurs et d'esprits fiers et doux,
    Mère, fille, et vous, fils, vous ami, vous encore,
    Recevez le soupir du soir vague et sonore,
    Recevez le sourire et les pleurs du matin,
    Recevez la chanson des mers, l'adieu lointain
    Du pauvre mât penché parmi les lames brunes !
    Soyez les bienvenus pour l'âpre fleur des dunes,
    Et pour l'aigle qui fuit les hommes importuns,
    Ames, et que les champs vous rendent vos parfums,
    Et que, votre clarté, les astres vous la rendent !
    Et qu'en vous admirant, les vastes flots demandent :
    Qu'est-ce donc que ces cœurs qui n'ont pas de reflux !

    Ô tendres survivants de tout ce qui n'est plus !
    Rayonnements masquant la grande éclipse à l'âme !
    Sourires éclairant, comme une douce flamme,
    L'abîme qui se fait, hélas ! dans le songeur !
    Gaîtés saintes chassant le souvenir rongeur !
    Quand le proscrit saignant se tourne, âme meurtrie
    Vers l'horizon, et crie en pleurant : —La patrie ! -
    La famille, mensonge auguste, dit : —C'est moi ! -

    Oh ! suivre hors du jour, suivre hors de la loi,
    Hors du monde, au delà de la dernière porte,
    L'être mystérieux qu'un vent fatal emporte,
    C'est beau. C'est beau de suivre un exilé ! le jour
    Où ce banni sortit de France, plein d'amour
    Et d'angoisse, au moment de quitter cette mère,
    Il s'arrêta longtemps sur la limite amère ;
    Il voyait, de sa course à venir déjà las,
    Que dans l'oeil des passants il n'était plus, hélas !
    Qu'une ombre, et qu'il allait entrer au sourd royaume
    Où l'homme qui s'en va flotte et devient fantôme ;
    Il disait aux ruisseaux : — Retiendrez-vous mon nom,
    Ruisseaux ? — Et les ruisseaux coulaient en disant : — Non.
    Il disait aux oiseaux de France : —Je vous quitte,
    Doux oiseaux ; je m'en vais aux lieux où l'on meurt vite,
    Au noir pays d'exil où le ciel est étroit ;
    Vous viendrez, n'est-ce pas, vous nicher dans mon toit ? -
    Et les oiseaux fuyaient au fond des brumes grises.
    Il disait aux forêts : — M'enverrez-vous vos brises ? -
    Les arbres lui faisaient des signes de refus.
    Car le proscrit est seul ; la foule aux pas confus
    Ne comprend que plus tard, d'un rayon éclairée,
    Cet habitant du gouffre et de l'ombre sacrée.

    Marine-Terrace, janvier 1855.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  8. À Villequier

    Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
    Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
    Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
    Et que je puis songer à la beauté des cieux ;

    Maintenant que du deuil qui m'a fait l'âme obscure
    Je sors, pâle et vainqueur,
    Et que je sens la paix de la grande nature
    Qui m'entre dans le cœur ;

    Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
    Ému par ce superbe et tranquille horizon,
    Examiner en moi les vérités profondes
    Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;

    Maintenant, ô mon Dieu ! que j'ai ce calme sombre
    De pouvoir désormais
    Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre
    Elle dort pour jamais ;


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    • 1
  9. À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt

    La nuit était fort noire et la forêt très-sombre.
    Hermann à mes côtés me paraissait une ombre.
    Nos chevaux galopaient. A la garde de Dieu !
    Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres.
    Les étoiles volaient dans les branches des arbres
    Comme un essaim d'oiseaux de feu.

    Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance,
    L'esprit profond d'Hermann est vide d'espérance.
    Je suis plein de regrets. O mes amours, dormez !
    Or, tout en traversant ces solitudes vertes,
    Hermann me dit : — Je songe aux tombes entr'ouvertes ; -
    Et je lui dis : — Je pense aux tombeaux refermés.-

    Lui regarde en avant : je regarde en arrière,
    Nos chevaux galopaient à travers la clairière ;
    Le vent nous apportait de lointains angelus ;
    dit : — Je songe à ceux que l'existence afflige,
    A ceux qui sont, à ceux qui vivent. — Moi, — lui dis-je,
    Je pense à ceux qui ne sont plus !

    Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines ?
    Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes ?
    Les buissons chuchotaient comme d'anciens amis.
    Hermann me dit : — Jamais les vivants ne sommeillent.
    En ce moment, des yeux pleurent, d'autres yeux veillent.
    Et je lui dis : — Hélas ! d'autres sont endormis !


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    • 0
  10. À propos d’Horace

    Marchands de grec ! marchands de latin ! cuistres ! dogues !
    Philistins ! magisters ! je vous hais, pédagogues !
    Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété,
    Vous niez l'idéal, la grâce et la beauté !
    Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles !
    Car, avec l'air profond, vous êtes imbéciles !
    Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout !
    Car vous êtes mauvais et méchants ! — Mon sang bout
    Rien qu'à songer au temps où, rêveuse bourrique,
    Grand diable de seize ans, j'étais en rhétorique !
    Que d'ennuis ! de fureurs ! de bêtises ! — gredins ! —
    Que de froids châtiments et que de chocs soudains !
    — Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace ! —
    Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,
    Et je balbutiais : — Monsieur — Pas de raisons !
    — Vingt fois l'ode à Plancus et l'épître aux Pisons ! —
    Or j'avais justement, ce jour là, — douce idée.
    Qui me faisait rêver d'Armide et d'Haydée, —
    Un rendez-vous avec la fille du portier.
    Grand Dieu ! perdre un tel jour ! le perdre tout entier !
    Je devais, en parlant d'amour, extase pure !
    En l'enivrant avec le ciel et la nature,
    La mener, si le temps n'était pas trop mauvais,
    Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais !
    Rêve heureux ! je voyais, dans ma colère bleue,
    Tout cet Éden, congé, les lilas, la banlieue,
    Et j'entendais, parmi le thym et le muguet,
    Les vagues violons de la mère Saguet !
    Ô douleur ! furieux, je montais à ma chambre,
    Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre ;
    Et, là, je m'écriais : — Horace ! ô bon garçon !
    Qui vivais dans le calme et selon la raison,
    Et qui t'allais poser, dans ta sagesse franche,
    Sur tout, comme l'oiseau se pose sur la branche,
    Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux
    Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux !
    Tu marchais, écoutant le soir, sous les charmilles,
    Les rires étouffés des folles jeunes filles,
    Les doux chuchotements dans l'angle obscur du bois ;
    Tu courtisais ta belle esclave quelquefois,
    Myrtale aux blonds cheveux, qui s'irrite et se cabre
    Comme la mer creusant les golfes de Calabre,
    Ou bien tu t'accoudais à table, buvant sec
    Ton vin que tu mettais toi-même en un pot grec.
    Pégase te soufflait des vers de sa narine ;
    Tu songeais ; tu faisais des odes à Barine,
    À Mécène, à Virgile, à ton champ de Tibur,
    À Chloë, qui passait le long de ton vieux mur,
    Portant sur son beau front l'amphore délicate.
    La nuit, lorsque Phœbé devient la sombre Hécate,
    Les halliers s'emplissaient pour toi de visions ;
    Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons,
    Cerbère se frotter, la queue entre les jambes,
    À Bacchus, dieu des vins et père des ïambes ;
    Silène digérer dans sa grotte, pensif ;
    Et se glisser dans l'ombre, et s'enivrer, lascif,
    Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues,
    La faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues ! !
    Horace, quand grisé d'un petit vin sabin,
    Tu surprenais Glycère ou Lycoris au bain,
    Qui t'eût dit, ô Flaccus ! quand tu peignais à Rome
    Les jeunes chevaliers courant dans l'hippodrome,
    Comme Molière a peint en France les marquis,
    Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis,
    Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes,
    D'instruments de torture à d'horribles bonshommes,
    Mal peignés, mal vêtus, qui mâchent, lourds pédants,
    Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents !
    Grimauds hideux qui n'ont, tant leur tête est vidée,
    Jamais eu de maîtresse et jamais eu d'idée !
    Puis j'ajoutais, farouche : — Ô cancres ! qui mettez
    Une soutane aux dieux de l'éther irrités,
    Un béguin à Diane, et qui de vos tricornes
    Coiffez sinistrement les olympiens mornes,
    Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits !
    Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis,
    Car vous êtes l'hiver ; car vous êtes, ô cruches !
    L'ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches,
    L'ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant !
    Nul ne vit près de vous dressé sur son séant ;
    Et vous pétrifiez d'une haleine sordide
    Le jeune homme naïf, étincelant, splendide ;
    Et vous vous approchez de l'aurore, endormeurs !
    À Pindare serein plein d'épiques rumeurs,
    À Sophocle, à Térence, à Plaute, à l'ambroisie,
    Ô traîtres, vous mêlez l'antique hypocrisie,
    Vos ténèbres, vos mœurs, vos jougs, vos exeats,
    Et l'assoupissement des noirs couvents béats ;
    Vos coups d'ongle rayant tous les sublimes livres,
    Vos préjugés qui font vos yeux de brouillards ivres,
    L'horreur de l'avenir, la haine du progrès ;
    Et vous faites, sans peur, sans pitié, sans regrets,
    À la jeunesse, aux cœurs vierges, à l'espérance,
    Boire dans votre nuit ce vieil opium rance !
    Ô fermoirs de la bible humaine ! sacristains
    De l'art, de la science, et des maîtres lointains,
    Et de la vérité que l'homme aux cieux épèle,
    Vous changez ce grand temple en petite chapelle !
    Guichetiers de l'esprit, faquins dont le goût sûr
    Mène en laisse le beau ; porte-clefs de l'azur,
    Vous prenez Théocrite, Eschyle aux sacrés voiles,
    Tibulle plein d'amour, Virgile plein d'étoiles ;
    Vous faites de l'enfer avec ces paradis !
    Et ma rage croissant, je reprenais : — Maudits,
    Ces monastères sourds ! bouges ! prisons haïes !
    Oh ! comme on fit jadis au pédant de Veïes,
    Culotte bas, vieux tigre ! Écoliers ! écoliers !
    Accourez par essaims, par bandes, par milliers,
    Du gamin de Paris au groeculus de Rome,
    Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme !
    Jeunes bouches, mordez le metteur de bâillons !
    Le mannequin sur qui l'on drape des haillons
    À tout autant d'esprit que ce cuistre en son antre,
    Et tout autant de cœur ; et l'un a dans le ventre
    Du latin et du grec comme l'autre à du foin.
    Ah ! je prends Phyllodoce et Xantis à témoin
    Que je suis amoureux de leurs claires tuniques ;
    Mais je hais l'affreux tas des vils pédants iniques !
    Confier un enfant, je vous demande un peu,
    À tous ces êtres noirs ! autant mettre, morbleu !
    La mouche en pension chez une tarentule !
    Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle,
    Tacite racontant le grand Agricola,
    Lucrèce ! eux, déchiffrer Homère, ces gens-là !
    Ces diacres ! ces bedeaux dont le groin renifle !
    Crânes d'où sort la nuit, pattes d'où sort la giffle,
    Vieux dadais à l'air rogue, au sourcil triomphant,
    Qui ne savent pas même épeler un enfant !
    Ils ignorent comment l'âme naît et veut croître.
    Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloître !
    Ils en sont à l'A, B, C, D, du cœur humain ;
    Ils sont l'horrible Hier qui veut tuer Demain ;
    Ils offrent à l'aiglon leurs règles d'écrevisses.
    Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices.
    Ô vieux pots égueulés des soifs qu'on ne dit pas !
    Le pluriel met une S à leurs meâs culpâs,
    Les boucs mystérieux, en les voyants s'indignent,
    Et, quand on dit : — Amour ! — terre et cieux ! ils se signent.
    Leur vieux viscère mort insulte au cœur naissant.
    Ils le prennent de haut avec l'adolescent,
    Et ne tolèrent pas le jour entrant dans l'âme
    Sous la forme pensée ou sous la forme femme.
    Quand la muse apparaît, ces hurleurs de holà
    Disent : — Qu'est-ce que c'est que cette folle-là ? —
    Et, devant ses beautés, de ses rayons accrues,
    Ils reprennent : — Couleurs dures, nuances crues ;
    — Vapeurs, illusions, rêves ; et quel travers
    — Avez-vous de fourrer l'arc-en-ciel dans vos vers ? —
    Ils raillent les enfants, ils raillent les poëtes ;
    Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes :
    L'enfant est l'ignorant, ils sont l'ignorantin ;
    Ils raturent l'esprit, la splendeur, le matin ;
    Ils sarclent l'idéal ainsi qu'un barbarisme,
    Et ces culs de bouteille ont le dédain du prisme

    Ainsi l'on m'entendait dans ma geôle crier.

    Le monologue avait le temps de varier.
    Et je m'exaspérais, faisant la faute énorme,
    Ayant raison au fond, d'avoir tort dans la forme.
    Après l'abbé Tuet, je maudissais Bezout ;
    Car, outre les pensums où l'esprit se dissout,
    J'étais alors en proie à la mathématique.
    Temps sombre ! Enfant ému du frisson poétique,
    Pauvre oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux,
    On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux ;
    On me faisait de force ingurgiter l'algèbre ;
    On me liait au fond d'un Boisbertrand funèbre ;
    On me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec,
    Sur l'affreux chevalet des X et des Y ;
    Hélas ! on me fourrait sous les os maxillaires
    Le théorème orné de tous ses corollaires ;
    Et je me débattais, lugubre patient
    Du diviseur prêtant main-forte au quotient.
    De là mes cris.

    De là mes cris. Un jour, quand l'homme sera sage,
    Lorsqu'on n'instruira plus les oiseaux par la cage,
    Quand les sociétés difformes sentiront
    Dans l'enfant mieux compris se redresser leur front,
    Que, des libres essors ayant sondé les règles,
    On connaîtra la loi de croissance des aigles,
    Et que le plein midi rayonnera pour tous,
    Savoir étant sublime, apprendre sera doux.
    Alors, tout en laissant au sommet des études
    Les grands livres latins et grecs, ces solitudes
    Où l'éclair gronde, où luit la mer, où l'astre rit,
    Et qu'emplissent les vents immenses de l'esprit,
    C'est en les pénétrant d'explication tendre,
    En les faisant aimer, qu'on les fera comprendre.
    Homère emportera dans son vaste reflux
    L'écolier ébloui ; l'enfant ne sera plus
    Une bête de somme attelée à Virgile ;
    Et l'on ne verra plus ce vif esprit agile
    Devenir, sous le fouet d'un cuistre ou d'un abbé,
    Le lourd cheval poussif du pensum embourbé.
    Chaque village aura, dans un temple rustique,
    Dans la lumière, au lieu du magister antique,
    Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât,
    L'instituteur lucide et grave, magistrat
    Du progrès, médecin de l'ignorance, et prêtre
    De l'idée ; et dans l'ombre on verra disparaître
    L'éternel écolier et l'éternel pédant.
    L'aube vient en chantant, et non pas en grondant.
    Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère ;
    Ils se demanderont ce que nous pouvions faire
    Enseigner au moineau par le hibou hagard.
    Alors, le jeune esprit et le jeune regard
    Se lèveront avec une clarté sereine
    Vers la science auguste, aimable et souveraine ;
    Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant ;
    Le maître, doux apôtre incliné sur l'enfant,
    Fera, lui versant Dieu, l'azur et l'harmonie,
    Boire la petite âme à la coupe infinie.
    Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs.
    Tu laisseras passer dans tes jambages noirs
    Une pure lueur, de jour en jour moins sombre,
    Ô nature, alphabet des grandes lettres d'ombre !


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    (il reste 1 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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