1. Paroles d’un conservateur à propos d’un perturbateur

    Etait-ce un rêve ? étais-je éveillé ? jugez-en.
    Un homme, – était-il grec, juif, chinois, turc, persan ? -
    Un membre du parti de l’ordre, véridique
    Et grave, me disait : « Cette mort juridique
    Frappant ce charlatan, anarchiste éhonté,
    Est juste. Il faut que l’ordre et que l’autorité
    Se défendent. Comment souffrir qu’on les discute ?
    D’ailleurs les lois sont là pour qu’on les exécute.
    Il est des vérités éternelles qu’il faut
    Faire prévaloir, fût-ce au prix de l’échafaud.
    Ce novateur prêchait une philosophie.
    Amour, progrès, mots creux, et dont je me défie.
    Il raillait notre culte antique et vénéré.
    Cet homme était de ceux qui n’ont rien de sacré,
    Il ne respectait rien de tout ce qu’on respecte.
    Pour leur inoculer sa doctrine suspecte,
    Il allait ramassant dans les plus méchants lieux
    Des bouviers, des pêcheurs, des drôles bilieux,
    D’immondes va-nu-pieds n’ayant ni sou ni maille ;
    Il faisait son cénacle avec cette canaille.
    Il ne s’adressait pas à l’homme intelligent,
    Sage, honorable, ayant des rentes, de l’argent,
    Du bien ; il n’avait garde. Il égarait les masses
    Avec des doigts levés en l’air et des grimaces,
    Il prétendait guérir malades et blessés
    Contrairement aux lois. Mais ce n’est pas assez.
    L’imposteur, s’il vous plaît, tirait les morts des fosses.
    Il prenait de faux noms et des qualités fausses,
    Et se faisait passer pour ce qu’il n’était pas.
    Il errait au hasard, disant : – Suivez mes pas, -
    Tantôt dans la campagne et tantôt dans la ville.
    N’est-ce pas exciter à la guerre civile,
    Au mépris, à la haine entre les citoyens ?
    On voyait accourir vers lui d’affreux payens,
    Couchant dans les fossés et dans les fours à plâtre,
    L’un boiteux, l’autre sourd, l’autre un oeil sous l’emplâtre
    L’autre râclant sa plaie avec un vieux tesson.
    L’honnête homme indigné rentrait dans sa maison
    Quand ce jongleur passait avec cette séquelle.
    Dans une fête, un jour, je ne sais plus laquelle,
    Cet homme prit un fouet, et criant, déclamant,
    Il se mit à chasser, mais fort brutalement,
    Des marchands patentés, le fait est authentique,
    Très braves gens tenant sur le parvis boutique,
    Avec permission, ce qui, je crois, suffit,
    Du clergé qui touchait sa part de leur profit.
    Il traînait à sa suite une espèce de fille
    Il allait, pérorant, ébranlant la famille,
    Et la religion, et la société ;
    Il sapait la morale et la propriété ;
    Le peuple le suivait, laissant les champs en friches ;
    C’était fort dangereux. Il attaquait les riches,
    Il flagornait le pauvre, affirmant qu’ici-bas
    Les hommes sont égaux et frères, qu’il n’est pas
    De grands ni de petits, d’esclaves ni de maîtres,
    Que le fruit de la terre est à tous ; quant aux prêtres,
    Il les déchirait ; bref, il blasphémait. Cela
    Dans la rue. Il contait toutes ces horreurs-là
    Aux premiers gueux venus, sans cape et sans semelles.
    Il fallait en finir, les lois étaient formelles,
    On l’a crucifié. »
    Ce mot, dit d’un air doux,
    Me frappa. Je lui dis : « Mais qui donc êtes-vous ? »
    Il répondit : « Vraiment, il fallait un exemple.
    Je m’appelle Elizab, je suis scribe du temple.
    - Et de qui parlez-vous ? » demandai-je. Il reprit :
    « Mais ! de ce vagabond qu’on nomme Jésus-Christ. »


    25 décembre 1852. Jersey.

    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 1
  2. Nox

    I

    C’est la date choisie au fond de ta pensée,
    Prince ! il faut en finir, – Cette nuit est glacée, viens, lève-toi !
    Flairant dans l’ombre les escrocs,
    Le dogue Liberté gronde et montre ses crocs.
    Quoique mis par Carlier à la chaîne, il aboie.
    N’attends pas plus longtemps ! c’est l’heure de la proie.
    Vois, décembre épaissit son brouillard le plus noir.
    Comme un baron voleur qui sort de son manoir,
    Surprends, brusque assaillant, l’ennemi que tu cernes.
    Debout ! les régiments sont là dans les casernes,

    Sac au dos, abrutis de vin et de fureur,
    N’attendant qu’un bandit pour faire un empereur.
    Mets ta main sur ta lampe et viens d’un pas oblique,
    Prends ton couteau, l’instant est bon : la République,
    Confiante, et sans voir tes yeux sombres briller,
    Dort, avec ton serment, prince, pour oreiller.

    Cavaliers, fantassins, sortez ! dehors les hordes !
    Sus aux représentants ! soldats, liez de cordes
    Vos généraux jetés dans la cave aux forçats !
    Poussez, la crosse aux reins, l’Assemblée à Mazas !
    Chassez la haute-cour à coups de plat de sabre !
    Changez-vous, preux de France, en brigands de Calabre !
    Vous, bourgeois, regardez, vil troupeau, vil limon,
    Comme un glaive rougi qu’agite un noir démon,
    Le coup d’état qui sort flamboyant de la forge !
    Les tribuns pour le droit luttent ; qu’on les égorge.
    Routiers, condottieri, vendus, prostitués,
    Frappez ! tuez Baudin ! tuez Dussoubs ! tuez !
    Que fait hors des maisons ce peuple ? Qu’il s’en aille.
    Soldats, mitraillez-moi toute cette canaille !
    Feu ! feu ! Tu voteras ensuite, ô peuple roi !
    Sabrez le droit, sabrez l’honneur, sabrez la loi !
    Que sur les boulevards le sang coule en rivières !
    Du vin plein les bidons ! des morts plein les civières !
    Qui veut de l’eau-de-vie ? En ce temps pluvieux
    Il faut boire. Soldats, fusillez-moi ce vieux.
    Tuez-moi cet enfant. Qu’est-ce que cette femme ?
    C’est la mère ? tuez. Que tout ce peuple infâme
    Tremble, et que les pavés rougissent ses talons !


    Lire le poème "Nox" en entier
    (il reste 56 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 4
  3. Lux

    I

    Temps futurs ! vision sublime !
    Les peuples sont hors de l’abîme.
    Le désert morne est traversé.
    Après les sables, la pelouse ;
    Et la terre est comme une épouse,
    Et l’homme est comme un fiancé !

    Dès à présent l’oeil qui s’élève
    Voit distinctement ce beau rêve
    Qui sera le réel un jour ;
    Car Dieu dénoûra toute chaîne,
    Car le passé s’appelle haine
    Et l’avenir se nomme amour !

    Dès à présent dans nos misères
    Germe l’hymen des peuples frères ;
    Volant sur nos sombres rameaux,
    Comme un frelon que l’aube éveille,
    Le progrès, ténébreuse abeille,
    Fait du bonheur avec nos maux.


    Lire le poème "Lux" en entier
    (il reste 46 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 1
  4. Luna

    Ô France, quoique tu sommeilles,
    Nous t’appelons, nous les proscrits !
    Les ténèbres ont des oreilles,
    Et les profondeurs ont des cris.

    Le despotisme âpre et sans gloire
    Sur les peuples découragés
    Ferme la grille épaisse et noire
    Des erreurs et des préjugés ;

    Il tient sous clef l’essaim fidèle
    Des fermes penseurs, des héros,
    Mais l’Idée avec un coup d’aile
    Ecartera les durs barreaux,

    Et, comme en l’an quatrevingt-onze,
    Reprendra son vol souverain ;
    Car briser la cage de bronze,
    C’est facile à l’oiseau d’airain.


    Lire le poème "Luna" en entier
    (il reste 7 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
  5. La Reculade

    I

    Je disais : – Ces soldats ont la tête trop basse.
    Il va leur ouvrir des chemins.
    Le peuple aime la poudre, et quand le clairon passe
    La France chante et bat des mains.
    La guerre est une pourpre où le meurtre se drape ;
    Il va crier son : quos ego !
    Un beau jour, de son crime, ainsi que d’une trappe,
    Nous verrons sortir Marengo.
    Il faut bien qu’il leur jette enfin un peu de gloire
    Après tant de honte et d’horreur !
    Que, vainqueur, il défile avec tout son prétoire
    Devant Troplong le procureur ;
    Qu’il tâche de cacher son carcan à l’histoire,
    Et qu’il fasse par le doreur
    Ajuster sa sellette au vieux char de victoire
    Où monta le grand empereur.
    Il voudra devenir César, frapper, dissoudre
    Les anciens états ébranlés,
    Et, calme, à l’univers montrer, tenant la foudre,
    La main qui fit des fausses clés.
    Il fera du vieux monde éclater la machine ;
    Il voudra vaincre et surnager.
    Hudson Lowe, Blücher, Wellington, Rostopschine,
    Que de souvenirs à venger !
    L’occasion abonde à l’époque où nous sommes.
    Il saura saisir le moment.
    On ne peut pas rester avec cinq cent mille hommes
    Dans la fange éternellement.
    Il ne peut les laisser courbés sous leur sentence
    Il leur faut les hauts faits lointains
    A la meute guerrière il faut une pitance
    De lauriers et de bulletins.
    Ces soldats, que Décembre orne comme une dartre,
    Ne peuvent pas, chiens avilis,
    Ronger à tout jamais le boulevard Montmartre,
    Quand leurs pères ont Austerlitz ! -

    II

    Eh bien non ! je rêvais. Illusion détruite !
    Gloire ! songe, néant, vapeur !
    Ô soldats ! quel réveil ! l’empire, c’est la fuite.
    Soldats ! l’empire, c’est la peur.
    Ce Mandrin de la paix est plein d’instincts placides ;
    Ce Schinderhannes craint les coups.
    Ô châtiment ! pour lui vous fûtes parricides,
    Soldats, il est poltron pour vous.
    Votre gloire a péri sous ce hideux incube
    Aux doigts de fange, au coeur d’airain.
    Ah ! frémissez ! le czar marche sur le Danube,
    Vous ne marchez pas sur le Rhin !


    Lire le poème "La Reculade" en entier
    (il reste 7 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
  6. L’Expiation

    I

    Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
    Pour la première fois l’aigle baissait la tête.
    Sombres jours ! l’empereur revenait lentement,
    Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
    Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.
    Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
    On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
    Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
    On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
    Il neigeait. Les blessés s’abritaient dans le ventre
    Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
    On voyait des clairons à leur poste gelés,
    Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
    Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
    Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
    Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d’être tremblants,
    Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
    Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
    Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
    On n’avait pas de pain et l’on allait pieds nus.
    Ce n’étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre
    C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
    Une procession d’ombres sous le ciel noir.
    La solitude vaste, épouvantable à voir,
    Partout apparaissait, muette vengeresse.
    Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
    Pour cette immense armée un immense linceul.
    Et chacun se sentant mourir, on était seul.
    - Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?
    Deux ennemis ! le czar, le nord. Le nord est pire.
    On jetait les canons pour brûler les affûts.
    Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,
    Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
    On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,
    Voir que des régiments s’étaient endormis là.
    Ô chutes d’Annibal ! lendemains d’Attila !
    Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
    On s’écrasait aux ponts pour passer les rivières,
    On s’endormait dix mille, on se réveillait cent.
    Ney, que suivait naguère une armée, à présent
    S’évadait, disputant sa montre à trois cosaques.
    Toutes les nuits, qui vive ! alerte, assauts ! attaques !
    Ces fantômes prenaient leur fusil, et sur eux
    Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,
    Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,
    D’horribles escadrons, tourbillons d’hommes fauves.
    Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.
    L’empereur était là, debout, qui regardait.
    Il était comme un arbre en proie à la cognée.
    Sur ce géant, grandeur jusqu’alors épargnée,
    Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;
    Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,
    Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,
    Il regardait tomber autour de lui ses branches.
    Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.
    Tandis qu’environnant sa tente avec amour,
    Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
    Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,
    Accusaient le destin de lèse-majesté,
    Lui se sentit soudain dans l’âme épouvanté.
    Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,
    L’empereur se tourna vers Dieu ; l’homme de gloire
    Trembla ; Napoléon comprit qu’il expiait
    Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,
    Devant ses légions sur la neige semées :
    « Est-ce le châtiment, dit-il, Dieu des armées ? »
    Alors il s’entendit appeler par son nom
    Et quelqu’un qui parlait dans l’ombre lui dit : Non.

    II

    Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !
    Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
    Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
    La pâle mort mêlait les sombres bataillons.
    D’un côté c’est l’Europe et de l’autre la France.
    Choc sanglant ! des héros Dieu trompait l’espérance
    Tu désertais, victoire, et le sort était las.
    Ô Waterloo ! je pleure et je m’arrête, hélas !
    Car ces derniers soldats de la dernière guerre
    Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,
    Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,
    Et leur âme chantait dans les clairons d’airain !


    Lire le poème "L’Expiation" en entier
    (il reste 30 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
  7. L’Art et le Peuple

    I

    L’art, c’est la gloire et la joie.
    Dans la tempête il flamboie ;
    Il éclaire le ciel bleu.
    L’art, splendeur universelle,
    Au front du peuple étincelle,
    Comme l’astre au front de Dieu.

    L’art est un champ magnifique
    Qui plaît au cœur pacifique,
    Que la cité dit aux bois,
    Que l’homme dit à la femme,
    Que toutes les voix de l’âme
    Chantent en chœur à la fois !

    L’art, c’est la pensée humaine
    Qui va brisant toute chaîne !
    L’art, c’est le doux conquérant !
    A lui le Rhin et le Tibre !
    Peuple esclave, il te fait libre ;
    Peuple libre, il te fait grand !


    Lire le poème "L’Art et le Peuple" en entier
    (il reste 5 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
  8. Hymne des transportés

    Prions ! voici l’ombre sereine.
    Vers toi, grand Dieu, nos yeux et nos bras sont levés.
    Ceux qui t’offrent ici leurs larmes et leur chaîne
    Sont les plus douloureux parmi les éprouvés.
    Ils ont le plus d’honneur ayant le plus de peine.

    Souffrons ! le crime aura son tour.
    Oiseaux qui passez, nos chaumières,
    Vents qui passez, nos soeurs, nos mères
    Sont là-bas, pleurant nuit et jour. !
    Oiseaux, dites-leur nos misères !
    Ô vents, portez-leur notre amour !

    Nous t’envoyons notre pensée,
    Dieu ! nous te demandons d’oublier les proscrits,
    Mais de rendre sa gloire à la France abaissée ;
    Et laisse-nous mourir, nous brisés et meurtris,
    Nous que le jour brûlant livre à la nuit glacée !

    Souffrons ! le crime -


    Lire le poème "Hymne des transportés" en entier
    (il reste 9 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
  9. Idylles

    LE SÉNAT
    Vibrez, trombone et chanterelle !
    Les oiseaux chantent dans les nids.
    La joie est chose naturelle.
    Que Magnan danse la trénis
    Et Saint-Arnaud la pastourelle !

    LES CAVES DE LILLE
    Miserere !
    Miserere !

    LE CONSEIL D’ÉTAT
    Des lampions dans les charmilles !
    Des lampions dans les buissons !
    Mêlez vous, sabres et mantilles !
    Chantez en choeur, les beaux garçons !
    Dansez en rond, les belles filles !

    LES GRENIERS DE ROUEN
    Miserere !
    Miserere !


    Lire le poème "Idylles" en entier
    (il reste 11 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
  10. Force des choses

    Que devant les coquins l’honnête homme soupire ;
    Que l’histoire soit laide et plate ; que l’empire
    Boite avec Talleyrand ou louche avec Parieu ;
    Qu’un tour d’escroc bien fait ait nom grâce de Dieu ;
    Que le pape en massue ait changé sa houlette ;
    Qu’on voie au Champ de Mars piaffer sous l’épaulette
    Le Meurtre général, le Vol aide de camp ;
    Que hors de l’Elysée un prince débusquant,
    Qu’un flibustier quittant l’île de la Tortue,
    Assassine, extermine, égorge, pille et tue ;
    Que les bonzes chrétiens, cognant sur leur tam-tam
    Hurlent devant Soufflard : Attollite portam !
    Que pour claqueurs le crime ait cent journaux infâmes,
    Ceux qu’à la maison d’or, sur les genoux des femmes,
    Griffonnent les Romieux, le verre en main, et ceux
    Que saint-Ignace inspire à des gredins crasseux ;
    Qu’en ces vils tribunaux, où le regard se heurte
    De Moreau de la Seine à Moreau de la Meurthe,
    La justice ait reçu d’horribles horions ;
    Que, sur un lit de camp, par des centurions
    La loi soit violée et râle à l’agonie ;
    Que cet être choisi, créé par Dieu génie,
    L’homme, adore à genoux le loup fait empereur ;
    Qu’en un éclat de rire abrégé par l’horreur,
    Tout ce que nous voyons aujourd’hui se résume ;
    Qu’Hautpoul vende son sabre et Cucheval sa plume ;
    Que tous les grands bandits, en petit copiés,
    Revivent ; qu’on emplisse un sénat de plats-pieds
    Dont la servilité négresse et mamelouque
    Eût révolté Mahmoud et lasserait Soulouque ;
    Que l’or soit le seul culte, et qu’en ce temps vénal,
    Coffre-fort étant Dieu, Gousset soit cardinal ;
    Que la vieille Thémis ne soit plus qu’une gouine
    Baisant Mandrin dans l’antre où Mongis baragouine ;
    Que Montalembert bave accoudé sur l’autel ;
    Que Veuillot sur Sibour crève sa poche au fiel ;
    Qu’on voie aux bals de cour s’étaler des guenipes
    Qui le long des trottoirs traînaient hier leurs nippes,
    Beautés de lansquenet avec un profil grec ;
    Que Haynau dans Brescia soit pire que Lautrec ;
    Que partout, des Sept-Tours aux colonnes d’Hercule,
    Napoléon, le poing sur la hanche, recule,
    Car l’aigle est vieux, Essling grisonne, Marengo
    A la goutte, Austerlitz est pris d’un lombago ;
    Que le czar russe ait peur tout autant que le nôtre ;
    Que l’ours noir et l’ours blanc tremblent l’un devant l’autre ;
    Qu’avec son grand panache et sur son grand cheval
    Rayonne Saint-Arnaud, ci-devant Florival,
    Fort dans la pantomime et les combats à l’hache ;
    Que Sodome se montre et que Paris se cache ;
    Qu’Escobar et Houdin vendent le même onguent ;
    Que grâce à tous ces gueux qu’on touche avec le gant,
    Tout dorés au dehors, au dedans noirs de lèpres,
    Courant les bals, courant les jeux, allant à vêpres,
    Grâce à ces bateleurs mêlés aux scélérats,
    La Saint-Barthélemy s’achève en mardi gras ;
    Ô nature profonde et calme, que t’importe !
    Nature, Isis voilée assise à notre porte,
    Impénétrable aïeule aux regards attendris,
    Vieille comme Cybèle et fraîche comme Iris,
    Ce qu’on fait ici-bas s’en va devant ta face ;
    A ton rayonnement toute laideur s’efface ;
    Tu ne t’informes pas quel drôle ou quel tyran
    Est fait premier chanoine à Saint-Jean-de-Latran ;
    Décembre, les soldats ivres, les lois faussées,
    Les cadavres mêlés aux bouteilles cassées,
    Ne te font rien ; tu suis ton flux et ton reflux.
    Quand l’homme des faubourgs s’endort et ne sait plus
    Bourrer dans un fusil des balles de calibre ;
    Quand le peuple français n’est plus le peuple libre ;
    Quand mon esprit, fidèle au but qu’il se fixa,
    Sur cette léthargie applique un vers moxa,
    Toi, tu rêves ; souvent du fond des geôles sombres,
    Sort, comme d’un enfer, le murmure des ombres
    Que Baroche et Rouher gardent sous les barreaux,
    Car ce tas de laquais est un tas de bourreaux ;
    Etant les coeurs de boue, ils sont les coeurs de roche ;
    Ma strophe alors se dresse, et, pour cingler Baroche,
    Se taille un fouet sanglant dans Rouher écorché ;
    Toi, tu ne t’émeus point ; flot sans cesse épanché,
    La vie indifférente emplit toujours tes urnes ;
    Tu laisses s’élever des attentats nocturnes,
    Des crimes, des fureurs, de Rome mise en croix,
    De Paris mis aux fers, des guets-apens des rois,
    Des pièges, des serments, des toiles d’araignées,
    L’orageuse clameur des âmes indignées ;
    Dans ce calme où toujours tu te réfugias,
    Tu laisses le fumier croupir chez Augias,
    Et renaître un passé dont nous nous affranchîmes,
    Et le sang rajeunir les abus cacochymes,
    La France en deuil jeter son suprême soupir,
    Les prostitutions chanter, et se tapir
    Les lâches dans leurs trous, la taupe en ses cachettes,
    Et gronder les lions, et rugir les poëtes !
    Ce n’est pas ton affaire à toi de t’irriter.
    Tu verrais, sans frémir et sans te révolter,
    Sur tes fleurs, sous tes pins, tes ifs et tes érables,
    Errer le plus coquin de tous ces misérables.
    Quand Troplong, le matin, ouvre un oeil chassieux,
    Vénus, splendeur sereine éblouissant les cieux,
    Vénus, qui devrait fuir courroucée et hagarde,
    N’a pas l’air de savoir que Troplong la regarde !
    Tu laisserais cueillir une rose à Dupin !
    Tandis que, de velours recouvrant le sapin,
    L’escarpe couronné que l’Europe surveille,
    Trône et guette, et qu’il a, lui parlant à l’oreille,
    D’un côté Loyola, de l’autre Trestaillon,
    Ton doigt au blé dans l’ombre entrouvre le sillon.
    Pendant que l’horreur sort des sénats, des conclaves,
    Que les Etats-Unis ont des marchés d’esclaves
    Comme en eut Rome avant que Jésus-Christ passât,
    Que l’américain libre à l’africain forçat
    Met un bât, et qu’on vend des hommes pour des piastres,
    Toi, tu gonfles la mer, tu fais lever les astres,
    Tu courbes l’arc-en-ciel, tu remplis les buissons
    D’essaims, l’air de parfums et les nids de chansons,
    Tu fais dans le bois vert la toilette des roses,
    Et tu fais concourir, loin des hommes moroses,
    Pour des prix inconnus par les anges cueillis,
    La candeur de la vierge et la blancheur du lys.
    Et quand, tordant ses mains devant les turpitudes,
    Le penseur douloureux fuit dans tes solitudes,
    Tu lui dis : Viens ! c’est moi ! moi que rien ne corrompt !
    Je t’aime ! et tu répands dans l’ombre, sur son front
    Où de l’artère ardente il sent battre les ondes,
    L’âcre fraîcheur de l’herbe et des feuilles profondes !
    Par moments, à te voir, parmi les trahisons,
    Mener paisiblement tes mois et tes saisons,
    A te voir impassible et froide, quoi qu’on fasse,
    Pour qui ne creuse point plus bas que la surface,
    Tu sembles bien glacée, et l’on s’étonne un peu.
    Quand les proscrits, martyrs du peuple, élus de Dieu,
    Stoïques, dans la mort se couchent sans se plaindre,
    Tu n’as l’air de songer qu’à dorer et qu’à peindre
    L’aile du scarabée errant sur leurs tombeaux.
    Les rois font les gibets, toi, tu fais les corbeaux.
    Tu mets le même ciel sur le juste et l’injuste.
    Occupée à la mouche, à la pierre, à l’arbuste,
    Aux mouvements confus du vil monde animal,
    Tu parais ignorer le bien comme le mal ;
    Tu laisses l’homme en proie à sa misère aiguë.
    Que t’importe Socrate ! et tu fais la ciguë.
    Tu créas le besoin, l’instinct et l’appétit ;
    Le fort mange le faible et le grand le petit,
    L’ours déjeune du rat, l’autour de la colombe,
    Qu’importe ! allez, naissez, fourmillez pour la tombe,
    Multitudes ! vivez, tuez, faites l’amour,
    Croissez ! le pré verdit, la nuit succède au jour,
    L’âne brait, le cheval hennit, le taureau beugle.
    Ô figure terrible, on te croirait aveugle !
    Le bon et le mauvais se mêlent sous tes pas.
    Dans cet immense oubli, tu ne vois même pas
    Ces deux géants lointains penchés sur ton abîme,
    Satan, père du mal, Caïn, père du crime !
    Erreur ! erreur ! erreur ! ô géante aux cent yeux,
    Tu fais un grand labeur, saint et mystérieux !
    Oh ! qu’un autre que moi te blasphème, ô nature
    Tandis que notre chaîne étreint notre ceinture,
    Et que l’obscurité s’étend de toutes parts,
    Les principes cachés, les éléments épars,
    Le fleuve, le volcan à la bouche écarlate,
    Le gaz qui se condense et l’air qui se dilate,
    Les fluides, l’éther, le germe sourd et lent,
    Sont autant d’ouvriers dans l’ombre travaillant ;
    Ouvriers sans sommeil, sans fatigue, sans nombre.
    Tu viens dans cette nuit, libératrice sombre !
    Tout travaille, l’aimant, le bitume, le fer,
    Le charbon ; pour changer en éden notre enfer,
    Les forces à ta voix sortent du fond des gouffres.

    Tu murmures tout bas : – Race d’Adam qui souffres,
    Hommes, forçats pensants au vieux monde attachés,
    Chacune de mes lois vous délivre. Cherchez ! -
    Et chaque jour surgit une clarté nouvelle,
    Et le penseur épie et le hasard révèle ;
    Toujours le vent sema, le calcul récolta.
    Ici Fulton, ici Galvani, là Volta,
    Sur tes secrets profonds que chaque instant nous livre,
    Rêvent ; l’homme ébloui déchiffre enfin ton livre.
    D’heure en heure on découvre un peu plus d’horizon
    Comme un coup de bélier au mur d’une prison,
    Du genre humain qui fouille et qui creuse et qui sonde,
    Chaque tâtonnement fait tressaillir le monde.
    L’hymen des nations s’accomplit. Passions,
    Intérêts, moeurs et lois, les révolutions
    Par qui le coeur humain germe et change de formes,
    Paris, Londres, New-York, les continents énormes,
    Ont pour lien un fil qui tremble au fond des mers.
    Une force inconnue, empruntée aux éclairs,
    Mêle au courant des flots le courant des idées.
    La science, gonflant ses ondes débordées,
    Submerge trône et sceptre, idole et potentat.
    Tout va, pense, se meut, s’accroît. L’aérostat
    Passe, et du haut des cieux ensemence les hommes.
    Chanaan apparaît ; le voilà, nous y sommes !
    L’amour succède aux pleurs et l’eau vive à la mort,
    Et la bouche qui chante à la bouche qui mord.
    La science, pareille aux antiques pontifes,
    Attelle aux chars tonnants d’effrayants hippogriffes
    Le feu souffle aux naseaux de la bête d’airain.
    Le globe esclave cède à l’esprit souverain.
    Partout où la terreur régnait, où marchait l’homme,
    Triste et plus accablé que la bête de somme,
    Traînant ses fers sanglants que l’erreur a forgés,
    Partout où les carcans sortaient des préjugés,
    Partout où les césars, posant le pied sur l’âme,
    Etouffaient la clarté, la pensée et la flamme,
    Partout où le mal sombre, étendant son réseau,
    Faisait ramper le ver, tu fais naître l’oiseau !
    Par degrés, lentement, on voit sous ton haleine
    La liberté sortir de l’herbe de la plaine,
    Des pierres du chemin, des branches des forêts,
    Rayonner, convertir la science en décrets,
    Du vieil univers mort briser la carapace,
    Emplir le feu qui luit, l’eau qui bout, l’air qui passe,
    Gronder dans le tonnerre, errer dans les torrents,
    Vivre ! et tu rends le monde impossible aux tyrans !
    La matière, aujourd’hui vivante, jadis morte,
    Hier écrasait l’homme et maintenant l’emporte.
    Le bien germe à toute heure et la joie en tout lieu.
    Oh ! sois fière en ton coeur, toi qui, sous l’oeil de Dieu,
    Nous prodigues les dons que ton mystère épanche,
    Toi qui regardes, comme une mère se penche
    Pour voir naître l’enfant que son ventre a porté,
    De ton flanc éternel sortir l’humanité !
    Vie ! idée ! avenir bouillonnant dans les têtes !
    Le progrès, reliant entre elles ses conquêtes,
    Gagne un point après l’autre, et court contagieux.
    De cet obscur amas de faits prodigieux
    Qu’aucun regard n’embrasse et qu’aucun mot ne nomme,
    Tu nais plus frissonnant que l’aigle, esprit de l’homme,
    Refaisant moeurs, cités, codes, religion.
    Le passé n’est que l’oeuf d’où tu sors, Légion !
    Ô nature ! c’est là ta genèse sublime.
    Oh ! l’éblouissement nous prend sur cette cime !
    Le monde, réclamant l’essor que Dieu lui doit,
    Vibre, et dès à présent, grave, attentif, le doigt
    Sur la bouche, incliné sur les choses futures,
    Sur la création et sur les créatures,
    Une vague lueur dans son oeil éclatant,
    Le voyant, le savant, le philosophe entend
    Dans l’avenir, déjà vivant sous ses prunelles,
    La palpitation de ces millions d’ailes !


    23 mai 1853. Jersey.

    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 0
Accès à la page :