1. Soifs de l’Ouest

    Dans ce bar dont la porte
    sans cesse bat au vent
    une affiche écarlate
    vante un autre savon
    Dansez dansez ma chère
    nous avons des banjos
    Oh
    qui me donnera seulement à mâcher
    les chewing-gums inutiles
    qui parfument très doucement
    l'haleine des filles des villes

    Epices dans l'alcool mesuré par les pailles
    et menthes sans raison barbouillant les liqueurs
    il est des amours sans douceurs
    dans les docks sans poissons où la barmaid
    défaille
    sous le fallacieux prétexte
    que je n'ai pas rasé ma barbe
    aux relents douteux d'un gin
    que son odorat devine
    d'un bar du Massachussets

    Au trente-troisième étage
    sous l'œil des fenêtres
    arrête
    Mon cœur est dans le ciel et manque de vertu
    Mais les ascenseurs se suivent
    et ne se ressemblent pas
    Le groom nègre sourit tout bas
    pour ne pas salir ses dents blanches
    Ha si j'avais mon revolver
    pour interrompre la musique
    de la chanson polyphonique
    des cent machines à écrire

    Dans l'état de Michigan
    justement quatre-vingt-trois jours
    après la mort de quelqu'un
    trois joyeux garçons de velours
    dansèrent entre eux un quadrille
    avec le défunt
    comme font avec les filles
    les gens de la vieille Europe
    dans les quartiers mal famés
    Heureusement que leurs lèvres
    ignoraient les mots méchants
    car tous les trois étaient vierges
    comme on ne l'est pas longtemps

    Louis AragonRecueil : Feu de joie
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  2. Pièce à grand Spectacle

    L’ami sans cœur ou le théâtre
    Adieu
    Celui qui est trop gai
    c'est-à-dire trop rouge
    pour vivre loin du feu des rampes
    De la salle
    ficelles pendantes
    Des coulisses
    on ne voit qu'un nuage doré
    machine volante
    Le Régisseur croyait à l'amour d'André
    Les trois coups
    L'oiseau s'envole
    On avait oublié de planter le décor
    Tintamarre
    Le pantin verse des larmes de bois
    Pour Prendre Congé

    LOUIS ARAGON *

    *Il revient saluer.

    Louis AragonRecueil : Feu de joie
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  3. Au cœur de mon amour

    Un bel oiseau me montre la lumière
    Elle est dans ses yeux, bien en vue.
    Il chante sur une boule de gui
    Au milieu du soleil.

    ***

    Les yeux des animaux chanteurs
    Et leurs chants de colère ou d'ennui
    M'ont interdit de sortir de ce lit.
    J'y passerai ma vie.

    L'aube dans les pays sans grâce
    Prend l'apparence de l'oubli.
    Et qu'une femme émue s'endorme, à l'aube,
    La tête la première, sa chute l'illumine.


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    (il reste 7 strophes à lire)
    Paul EluardRecueil : Mourir de ne pas mourir
    • 0
  4. Les Nécessités de la vie

    Vrai

    Huit heures, place du Châtelet, dans ce café où les chaises ne sont pas encore rangées, où la vaisselle opaque s'étale dans tous les coins.

    Je ne saurai jamais si je dors bien. Plus la pluie est fine, plus le monde est loin. Et il faudrait attendre, il faudrait descendre pour retrouver le soir sec, pour retrouver cent lumières au moins aux voitures fortes et justes, aux cloches des champs et, ni dans l'air, ni dans l'eau, tous les gracieux sillages des bonnes santés obscures. À la bonne heure, on n'abuse pas de la vue ici !


    Les Autres


    Lire le poème "Les Nécessités de la vie" en entier
    (il reste 30 strophes à lire)
    Paul EluardRecueil : Les Nécessités de la vie et les conséquences des rêves
    • 2
  5. Lever

    à Pierre Reverdy.

    Exténué de nuit
    Rompu par le sommeil
    Comment ouvrir les yeux
    Réveil-matin
    Le corps fuit dans les draps mystérieux du rêve
    Toute la fatigue du monde
    Le regret du roman de l'ombre
    Le songe
    où je mordais Pastèque ininterrompue
    Mille raisons de faire le sourd
    La pendule annonce le jour d'une voix blanche
    Deuil d'enfant paresser encore
    Lycéen j'avais le dimanche
    comme un ballon dans les deux mains
    Le jour du cirque et des amis
    Les amis
    Des pommes des pêches
    sous leurs casquettes genre anglais
    Mollets nus et nos lavalières
    Au printemps
    On voit des lavoirs sur la Seine
    des baleines couleur de nuée
    L'hiver
    On souffle en l'air Buée
    A qui en fera le plus
    Pivoine de Mars Camarades
    Vos cache-nez volent au vent
    par élégance
    L'âge ingrat sortes de mascarades
    Drôles de voix hors des faux-cols
    On rit trop fort pour être gais
    Je me sens gauche rouge Craintes
    Mes manches courtes
    Toutes les femmes sont trop peintes
    et portent des jupons trop propres
    CHAMBRES GARNIES
    Quand y va-t-on
    HÔTEL MEUBLÉ
    Boutonné jusqu'au menton
    J'essaierai à la mi-carême
    Aux vacances de Pâques
    on balance encore
    Les jours semblent longs et si pâles
    Il vaut mieux attendre l'été
    les grandes chaleurs
    la paille des granges
    Le pré libre et large
    au bout de l'année scolaire
    la campagne en marge du temps
    les costumes de toile clairs
    On me donnerait dix-sept ans
    Avec mon canotier
    mon auréole
    Elle tombe et roule
    sur le plancher des stations balnéaires
    Le sable qu'on boit dans la brise
    Eau-de-vie à paillettes d'or
    La saison me grise
    Mais surtout
    Ce qui va droit au cœur
    Ce qui parle
    La mer
    La perfidie amère des marées
    Les cheveux longs des flots Les algues
    s'enroulent au bras du nageur
    Parfois la vague
    Musique du sol et de l'eau
    me soulève comme une plume
    En haut
    L'écume danse le soleil
    Alors
    l'émoi me prend par la taille
    Descente à pic
    Jusqu'à l'orteil
    un frisson court Oiseau des îles
    Le désir me perd par les membres
    Tout retourne à son élément
    Mensonge
    Ici le dormeur fait gémir le sommeil
    Les cartes brouillées
    Les cartes d'images
    Dans le hall de la galerie des Machines les mains fardées pour l'amour les mannequins passent d'un air prétentieux comme pendant un steeple-chase Les pianos de l'Æolian Company assurent le succès de la fête Les mendiants apportent tout leur or pour assister au spectacle On a dépensé sans compter et personne ne songe plus au lendemain Personne excepté l'ibis lumineux suspendu par erreur au plafond
    en guise de lustre
    La lumière tombe d'aplomb sur les paupières
    Dans la chambre nue à dessein
    DEBOUT
    L'ombre recule et le dessin du papier
    sur les murs
    se met à grimacer des visages bourgeois
    La vie
    le repas froid commence
    Le plus dur les pieds sur les planches
    et la glace renvoie une figure longue
    Un miracle d'éponge et de bleu de lessive
    La cuvette et le jour
    Ellipse
    qu'on ferme d'une main malhabile
    Les objets de toilette
    Je ne sais plus leurs noms
    trop tendres à mes lèvres
    Le pot à eau si lourd
    La houppe charmante
    Le prestige inouï de l'alcool de menthe
    Le souffle odorant de l'amour
    Le miroir ce matin me résume le monde
    Pièce ébauchée
    Le regard monte
    et suit le geste des bras qui s'achève en linge
    en pitié
    Mon portrait me fixe et dit Songe
    sans en mourir au gagne-pain
    au travail tout le long du jour
    L'habitude
    Le pli pris
    L'habit gris
    Servitude
    Une fois par hasard
    regarde le soleil en face
    Fais crouler les murs les devoirs
    Que sais-tu si j'envie être libre et sans place
    simple reflet peint sur le verre
    Donc écris
    A l'étude
    Faux Latude
    Et souris

    que les châles
    les yeux morts
    les fards pâles
    et les corps
    n'appartiennent
    qu'aux riches
    Le tapis déchiré par endroits
    Le plafond trop voisin
    Que la vie est étroite
    Tout de même j'en ai assez
    Sortira-t-on Je suis à bout
    Casser cet univers sur le genou ployé
    Bois sec dont on ferait des flammes singulières
    Ah taper sur la table à midi
    que le vin se renverse
    qu'il submerge
    les hommes à la mâchoire carrée
    marteaux pilons
    Alors se lèveront les poneys
    les jeunes gens
    en bande par la main par les villes
    en promenade
    pour chanter
    à bride abattue à gorge déployée
    comme un drapeau
    la beauté la seule vertu
    qui tende encore ses mains pures

    Louis AragonRecueil : Feu de joie
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  6. Fugue

    Une joie éclate en trois
    temps mesuré de la lyre
    Une joie éclate au bois
    que je ne saurais pas dire
    Tournez têtes Tournez rires
    pour l'amour de qui
    pour l'amour de quoi

    pour l'amour de moi

    Louis AragonRecueil : Feu de joie
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  7. Les Deux Tout

    Par un froid de papier, les écoliers du vide rougissent à travers les vitres. Un grand rideau sur la façade se gonfle de petits monstres.

    L'ébéniste est représenté jusqu'aux genoux. Enfermé dans son prototype jusqu'en été, il fait tomber tout doucement son fils dormeur aux yeux galonnés d'or. Si l'on impose sur ses épaules la détestable armée des quilles mortes, les poissons s'en vont pour accrocher leurs barbes mouillées au plafond de la mer.

    La lenteur de ses gestes lui donne toutes les illusions. Dépouillé de ses habits de verre bleu et de ses moustaches incassables, un demi-scrupule l'empêche de dormir sous la neige qui commence à tomber.

    Son amour vu d'en bas avec l'idéal de la perspective, il part demain.

    Paul EluardRecueil : Les Malheurs des immortels
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  8. Les Ciseaux et leur père

    Le petit est malade, le petit va mourir. Lui qui nous a donné la vue, qui a enfermé les obscurités dans les forêts de sapins, qui séchait les rues après l'orage. Il avait, il avait un estomac complaisant, il portait le plus doux climat dans ses os et faisait l'amour avec les clochers.

    Le petit est malade, le petit va mourir. Il tient maintenant le monde par un bout et l'oiseau par les plumes que la nuit lui rapporte. On lui mettra une grande robe, une robe sur moyen panier, fond d'or, brodée avec l'or de couleur, une mentonnière avec des glands de bienveillance et des confettis dans les cheveux. Les nuages annoncent qu'il n’en a plus que pour deux heures. À la fenêtre, une aiguille à l'air enregistre les tremblements et les écarts de son agonie. Dans leurs cachettes de dentelle sucrée, les pyramides se font de grandes révérences et les chiens se cachent dans les rébus — les majestés n'aiment pas qu'on les voie pleurer. Et le paratonnerre ? Où est monseigneur le paratonnerre ?

    Il était bon. Il était doux. Il n'a jamais fouetté le vent, ni écrasé la boue sans nécessité. Il ne s'est jamais enfermé dans une inondation. Il va mourir. Ce n'est donc rien du tout d'être petit ?

    Paul EluardRecueil : Les Malheurs des immortels
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  9. Couplet de l’Amant d’Opéra

    L’Amour tendre literie
    dont mon cœur est l'édredon
    trouble
    Si mollement mes membres
    légèrement mes lèvres
    obliquement mes yeux
    pour de faux ciels
    que la chair et le linge
    ont une même odeur
    pour mon ardeur

    Louis AragonRecueil : Feu de joie
    • 0
  10. Charlot mystique

    L’ascenseur descendait toujours à perdre
    haleine
    et l'escalier montait toujours
    Cette dame n'entend pas les discours
    elle est postiche
    Moi qui songeais à lui parler d'amour
    Oh le commis
    si comique avec sa moustache et ses sourcils
    artificiels
    Il a crié quand je les ai tirés
    Étrange
    Qu'ai-je vu Cette noble étrangère
    Monsieur je ne suis pas une femme légère
    Hou la laide
    Par bonheur nous
    avons des valises en peau de porc
    à toute épreuve
    Celle-ci
    Vingt dollars
    Elle en contient mille
    C'est toujours le même système
    Pas de mesure
    ni de logique
    mauvais thème

    Louis AragonRecueil : Feu de joie
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