1. La Sauvage

    I

    Solitudes que Dieu fit pour le Nouveau Monde,
    Forêts, vierges encor, dont la voûte profonde
    A d'éternelles nuits que les brûlants soleils
    N'éclairent qu'en tremblant par deux rayons vermeils

    (Car le couchant peut seul et seule peut l'aurore
    Glisser obliquement aux pieds du sycomore),
    Pour qui, dans l'abandon, soupirent vos cyprès ?
    Pour qui sont épaissis ? ces joncs luisants et frais ?
    Quels pas attendez-vous pour fouler vos prairies ?
    De quels peuples éteints étiez-vous les patries ?
    Les pieds de vos grands pins, si jeunes et si forts,
    Sont-ils entrelacés sur la tête des morts ?
    Et vos gémissements sortent-ils de ces urnes
    Que trouve l'Indien sous ses pas taciturnes ?
    Et ces bruits du désert, dans la plaine entendus,
    Est-ce un soupir dernier des royaumes perdus ?
    Votre nuit est bien sombre et le vent seul murmure.
    Une peur inconnue accable la nature.
    Les oiseaux sont cachés dans le creux des pins noirs,

    Et tous les animaux ferment leurs reposoirs
    Sous l'écorce, ou la mousse, ou parmi les racines,
    Ou dans le creux profond des vieux troncs en ruines.
    — L'orage sonne au loin, le bois va se courber,
    De larges gouttes d'eau commencent à tomber ;
    Le combat se prépare et l'immense ravage
    Entre la nue ardente et la forêt sauvage.


    Lire le poème "La Sauvage" en entier
    (il reste 30 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Les Destinées
    • 0
  2. La Maison du berger

    À Éva

    I

    Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie,
    Se traîne et se débat comme un aigle blessé,
    Portant comme le mien, sur son aile asservie,
    Tout un monde fatal, écrasant et glacé ;
    S'il ne bat qu'en saignant par sa plaie immortelle,
    S'il ne voit plus l'amour, son étoile fidèle,
    Éclairer pour lui seul l'horizon effacé ;

    Si ton âme enchaînée, ainsi que l'est mon âme,
    Lasse de son boulet et de son pain amer,
    Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame,
    Penche sa tête pâle et pleure sur la mer,
    Et, cherchant dans les flots une route inconnue,
    Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue
    La lettre sociale écrite avec le fer ;


    Lire le poème "La Maison du berger" en entier
    (il reste 48 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Les Destinées
    • 3
  3. La Bouteille à la mer

    Conseil à un jeune homme inconnu

    I

    Courage, ô faible enfant, de qui ma solitude
    Reçoit ces chants plaintifs, sans nom, que vous jetez
    Sous mes yeux ombragés du camail de l'étude.
    Oubliez les enfants par la mort arrêtés ;
    Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilâtre ;
    De l'œuvre d'avenir saintement idolâtre,
    Enfin, oubliez l'homme en vous-même. — Écoutez :

    II


    Lire le poème "La Bouteille à la mer" en entier
    (il reste 58 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Les Destinées
    • 3
  4. La Colère de Samson

    Le désert est muet, la tente est solitaire.
    Quel Pasteur courageux la dressa sur la terre
    Du sable et des lions ? — La nuit n'a pas calmé
    La fournaise du jour dont l'air est enflammé.
    Un vent léger s'élève à l'horizon et ride
    Les flots de la poussière ainsi qu'un lac limpide.
    Le lin blanc de la tente est bercé mollement ;

    L'œuf d'autruche allumé veille paisiblement,
    Des voyageurs voilés intérieure étoile,
    Et jette longuement deux ombres sur la toile.

    L'une est grande et superbe, et l'autre est à ses pieds :
    C'est Dalila, l'esclave, et ses bras sont liés
    Aux genoux réunis du maître jeune et grave
    Dont la force divine obéit à l'esclave.
    Comme un doux léopard elle est souple, et répand
    Ses cheveux dénoués aux pieds de son amant.
    Ses grands yeux, entr'ouverts comme s'ouvre l'amande,
    Sont brûlants du plaisir que son regard demande,
    Et jettent, par éclats, leurs mobiles lueurs.
    Ses bras fins tout mouillés de tièdes sueurs,
    Ses pieds voluptueux qui sont croisés sous elle,

    Ses flancs plus élancés que ceux de la gazelle,
    Pressés de bracelets, d'anneaux, de boucles d'or,
    Sont bruns ; et, comme il sied aux filles de Hatsor,
    Ses deux seins, tout chargés d'amulettes anciennes,
    Sont chastement pressés d'étoffes syriennes.


    Lire le poème "La Colère de Samson" en entier
    (il reste 20 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Les Destinées
    • 3
  5. Les Yeux d’Elsa

    Tes yeux sont si profonds qu’en me penchant pour boire
    J’ai vu tous les soleils y venir se mirer
    S’y jeter à mourir tous les désespérés
    Tes yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire
    À l’ombre des oiseaux c’est l’océan troublé
    Puis le beau temps soudain se lève et tes yeux changent
    L’été taille la nue au tablier des anges
    Le ciel n’est jamais bleu comme il l’est sur les blés
    Les vents chassent en vain les chagrins de l’azur
    Tes yeux plus clairs que lui lorsqu’une larme y luit
    Tes yeux rendent jaloux le ciel d’après la pluie
    Le verre n’est jamais si bleu qu’à sa brisure
    Mère des Sept douleurs ô lumière mouillée
    Sept glaives ont percé le prisme des couleurs
    Le jour est plus poignant qui point entre les pleurs
    L’iris troué de moir plus bleu d’être endeuillé
    Tes yeux dans le malheur ouvrent la double brèche
    Par où se reproduit le miracle des Rois
    Lorsque le coeur battant ils virent tous les trois
    Le manteau de Marie accroché dans la crèche
    Une bouche suffit au mois de Mai des mots
    Pour toutes les chansons et pour tous les hélas
    Trop peu d’un firmament pour des millions d’astres
    Il leur fallait tes yeux et leurs secrets gémeaux
    L’enfant accaparé par les belles images
    Écarquille les siens moins démesurément
    Quand tu fais les grands yeux je ne sais si tu mens
    On dirait que l’averse ouvre des fleurs sauvages
    Cachent-ils des éclairs dans cette lavande où
    Des insectes défont leurs amours violentes
    Je suis pris au filet des étoiles filantes
    Comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août
    J’ai retiré ce radium de la pechblende
    Et j’ai brûlé mes doigts à ce feu défendu
    Ô paradis cent fois retrouvé reperdu
    Tes yeux sont mon Pérou ma Golconde mes Indes
    Il advint qu’un beau soir l’univers se brisa
    Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent
    Moi je voyais briller au-dessus de la mer
    Les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa les yeux d’Elsa

    Louis AragonRecueil : Les Yeux d'Elsa
    • 10
  6. Plainte pour le quatrième centenaire d’un amour

    L’amour survit aux revers de nos armes
    Linceul d’amour à minuit se découd
    Les diamants naissent au fond des larmes
    L’avril encore éclaire l’époque où
    S’étend sur nous cette ombre aux pieds d’argile
    Jeunesse peut rêver la corde au cou
    Elle oublia Charles-Quint pour Virgile
    Les temps troublés se ressemblent beaucoup
    Abandonnant le casque et la cantine
    Ces jeunes gens qui n’ont jamais souri
    L’esprit jaloux des paroles latines
    Qu’ont-ils appris qu’ils n’auront désappris
    Ces deux enfants dans les buissons de France
    Ressemblent l’Ange et la Vierge Marie
    Il sait par coeur Tite-Live et Térence
    Quand elle chante on dirait qu’elle prie
    Je l’imagine Elle a les yeux noisette
    Je les aurai pour moi bleus préférés
    Mais ses cheveux sont roux comme vous êtes
    O mes cheveux adorés et dorés
    Je vois la Saône et le Rhône s’éprendre
    Elle de lui comme eux deux séparés
    Il la regarde et le soleil descendre
    Elle a seize ans et n’a jamais pleuré
    Les bras puissants de ces eaux qui se mêlent
    C’est cet amour qu’ils ne connaissent pas
    Qu’ils rêvaient tous deux Olivier comme Elle
    Lui qu’un faux amour à Cahors trompa
    Vêtu de noir comme aux temps d’aventure
    Les paladins fiancés aux trépas
    Ceux qui portaient à la table d’Arthur
    Le deuil d’aimer sans refermer leurs bras
    Quel étrange nom la Belle Cordière
    Sa bouche est rouge et son corps enfantin
    Elle était blanche ainsi que le matin
    Lyon Lyon n’écoute pas la Saône
    Trop de noyés sont assis au festin
    Ah que ces eaux sont boueuses et jaunes
    Comment pourrais-je y lire mon destin
    Je chanterai cet amour de Loyse
    Qui fut soldat comme Jeanne à seize ans
    Dans ce décor qu’un regard dépayse
    Qui défera ses cheveux alezan
    Elle avait peur que la nuit fût trop claire
    Elle avait peur que le vin fût grisant
    Elle avait peur surtout de lui déplaire
    Sur la colline où fuyaient les faisans
    N’aimes tu pas le velours des mensonges
    Il est des fleurs que l’on appelle pensées
    J’en ai cueilli qui poussaient dans mes songes
    J’en ai pour toi des couronnes tressé
    Ils sont entrés dans la chapelle peinte
    Et sacrilège il allait l’embrasser
    La foudre éclate et brûle aux yeux la sainte
    Le toit se fend les murs sont renversés
    Ce coup du ciel à jamais les sépare
    Rien ne refleurira ces murs noircis
    Et dans nos coeurs percés de part en part
    Qui sarclera les fleurs de la merci
    Ces fleurs couleurs de Saône au coeur de l’homme
    Ce sont les fleurs qu’on appelle soucis
    Olivier de Magny se rend à Rome
    Et Loyse Labé demeure ici
    Quatre cents ans les amants attendirent
    Comme pêcheurs à prendre le poisson
    Quatre cents ans et je reviens leur dire
    Rien n’est changé ni nos coeurs ne le sont
    C’est toujours l’ombre et toujours la mal’heure
    Sur les chemins déserts où nous passons
    France et l’Amour les mêmes larmes pleurent
    Rien ne finit jamais par des chansons

    Louis AragonRecueil : Les Yeux d'Elsa
    • 0
  7. Les larmes se ressemblent

    Dans le ciel gris des anges de faïence
    Dans le ciel gris des sanglots étouffés
    Il me souvient de ces jours de Mayence
    Dans le Rhin noir pleuraient des filles-fées

    On trouvait parfois au fond des ruelles
    Un soldat tué d’un coup de couteau
    On trouvait parfois cette paix cruelle
    Malgré le jeune vin blanc des coteaux

    J’ai bu l’alcool transparent des cerises
    J’ai bu les serments échangés tout bas
    Qu’ils étaient beaux les palais les églises
    J’avais vingt ans Je ne comprenais pas

    Qu’est-ce que je savais de la défaite
    Quand ton pays est amour défendu
    Quand il te faut la voix des faux-prophètes
    Pour redonner vie à l’espoir perdu


    Lire le poème "Les larmes se ressemblent" en entier
    (il reste 3 strophes à lire)
    Louis AragonRecueil : Les Yeux d'Elsa
    • 1
  8. Elsa-Valse

    Où t’en vas-tu pensée où t’en vas-tu rebelle
    Le Sphinx reste à genoux dans les sables brûlants
    La victoire immobile en est-elle moins belle
    Dans la pierre qui l’encorbelle
    Faute de s’envoler de l’antique chaland

    Qu’elle valse inconnue entraînante et magique
    M’emporte malgré moi comme une folle idée
    Je sens fuir sous mes pieds cette époque tragique
    Elsa quelle est cette musique
    Ce n’est plus moi qui parle et mes pas sont guidés

    Cette valse est un vin qui ressemble au Saumur
    Cette valse est le vin que j’ai bu dans tes bras
    Tes cheveux en sont l’or et mes vers s’en émurent
    Valsons-la comme on saute un mur
    Ton nom s’y murmure Elsa valse et valsera

    La jeunesse y pétille où nos jours étant courts
    A Montmartre on allait oublier qu’on pleura
    Notre nuit a perdu ce secret du faux-jour
    Mais a-t-elle oublié l’amour
    L’amour est si lourd Elsa valse et valsera


    Lire le poème "Elsa-Valse" en entier
    (il reste 11 strophes à lire)
    Louis AragonRecueil : Les Yeux d'Elsa
    • 2
  9. La nuit d’exil

    Qu’importe à l’exilé que les couleurs soient fausses
    On jurerait dit-il que c’est Paris si on
    Ne refusait de croire aux apparitions
    J’entends le violon préluder dans la fosse

    C’est l’Opéra dit-il ce feu follet changeant
    J’aurais voulu fixer dans mes yeux mal ouverts
    Ces balcons embrasés ces bronzes ce toit vert
    Cette émeraude éteinte et ce renard d’argent

    Je reconnais dit-il ces danseuses de pierre
    Celle qui les conduit brandit un tambourin
    Mais qui met à leur front ces reflets sous-marins
    Le dormeur-éveillé se frotte les paupières

    Des méduses dit-il des lunes des halos
    Sous mes doigts fins sans fin déroulent leurs pâleurs
    Dans l’Opéra paré d’opales et de pleurs
    L’orchestre au grand complet contrefait mes sanglots


    Lire le poème "La nuit d’exil" en entier
    (il reste 10 strophes à lire)
    Louis AragonRecueil : Les Yeux d'Elsa
    • 3
  10. Les mots m’ont pris par la main

    Je demeurai longtemps derrière un Vittel-menthe
    L’histoire quelque part poursuivait sa tourmente
    Ceux qui n’ont pas d’amour habitent les cafés
    La boule de nickel est leur conte de fées
    Si pauvre que l’on soit il y fait bon l’hiver
    On y traîne sans fin par la vertu d’un verre
    Moi j’aimais au Rocher boulevard Saint-Germain
    Trouver le noir et or usagé des sous-mains
    Garçon de quoi écrire Et sur la molesquine
    J’oubliais l’hôpital les démarches mesquines
    A raturer des vers sur papier quadrillé
    Tant que le réverbère au-dehors vînt briller
    Jaune et lilas de pluie au cœur du macadam
    J’épongeais à mon tour sur le buvard-réclame
    Mon rêve où l’encre des passants abandonna
    Les secrets de leur âme entre deux quinquinas
    J’aimais à Saint-Michel le Cluny pour l’équerre
    Qu’il offre ombre et rayons à nos matins précaires
    Sur le coin de la rue Bonaparte et du quai
    J’aimais ce haut Tabac où le soleil manquait
    Il y eut la saison de la Rotonde et celle
    D’un quelconque bistrot du côté de Courcelles
    Il y eut ce café du passage Jouffroy
    L’Excelsior Porte-Maillot Ce bar étroit
    Rue du Faubourg-Saint-Honoré mais bien plus tard
    J’entends siffler le percolateur dans un Biard
    C’est un lieu trop bruyant et nous nous en allons
    Place du Théâtre-Français dans ce salon
    Au fond d’un lac d’où l’on
    Voit passer par les glaces
    Entre les poissons-chats les voitures de place
    Or d’autres profondeurs étaient notre souci
    Nous étions trois ou quatre au bout du jour
    Assis
    A marier les sons pour rebâtir les choses
    Sans cesse procédant à des métamorphoses
    Et nous faisions surgir d’étranges animaux
    Car l’un de nous avait inventé pour les mots
    Le piège à loup de la vitesse
    Garçon de quoi écrire Et naissaient à nos pas
    L’antilope-plaisir les mouettes compas
    Les tamanoirs de la tristesse
    Images à l’envers comme on peint les plafonds
    Hybrides du sommeil inconnus à Buffon
    Êtres de déraison Chimères
    Vaste alphabet d’oiseaux tracé sur l’horizon
    De coraux sur le fond des mers
    Hiéroglyphes aux murs cyniques des prisons
    N’attendez pas de moi que je les énumère
    Chasse à courre aux taillis épais Ténèbre-mère
    Cargaison de rébus devant les victimaires
    Louves de la rosée Élans des lunaisons
    Floraisons à rebours où Mesmer mime Homère
    Sur le marbre où les mots entre nos mains s’aimèrent
    Voici le gibier mort voici la cargaison
    Voici le bestiaire et voici le blason
    Au soir on compte les têtes de venaison
    Nous nous grisons d’alcools amers
    O saisons
    Du langage ô conjugaison
    Des éphémères
    Nous traversons la toile et le toit des maisons
    Serait-ce la fin de ce vieux monde brumaire
    Les prodiges sont là qui frappent la cloison
    Et déjà nos cahiers s’en firent le sommaire
    Couverture illustrée où l’on voit Barbizon
    La mort du Grand Ferré Jason et la Toison
    Déjà le papier manque au temps mort du délire

    Garçon de quoi écrire

    Louis AragonRecueil : Le Roman inachevé
    • 0
Accès à la page :