1. Milly ou la terre natale (II)

    Voilà le banc rustique où s’asseyait mon père,
    La salle où résonnait sa voix mâle et sévère,
    Quand les pasteurs assis sur leurs socs renversés
    Lui comptaient les sillons par chaque heure tracés,
    Ou qu’encor palpitant des scènes de sa gloire,
    De l’échafaud des rois il nous disait l’histoire,
    Et, plein du grand combat qu’il avait combattu,
    En racontant sa vie enseignait la vertu !
    Voilà la place vide où ma mère à toute heure
    Au plus léger soupir sortait de sa demeure,
    Et, nous faisant porter ou la laine ou le pain,
    Vêtissait l’indigence ou nourrissait la faim ;
    Voilà les toits de chaume où sa main attentive
    Versait sur la blessure ou le miel ou l’olive,
    Ouvrait près du chevet des vieillards expirants
    Ce livre où l’espérance est permise aux mourants,
    Recueillait leurs soupirs sur leur bouche oppressée,
    Faisait tourner vers Dieu leur dernière pensée,
    Et tenant par la main les plus jeunes de nous,
    A la veuve, à l’enfant, qui tombaient à genoux,
    Disait, en essuyant les pleurs de leurs paupières :
    Je vous donne un peu d’or, rendez-leur vos prières !

    Voilà le seuil, à l’ombre, où son pied nous berçait,
    La branche du figuier que sa main abaissait,
    Voici l’étroit sentier où, quand l’airain sonore
    Dans le temple lointain vibrait avec l’aurore,
    Nous montions sur sa trace à l’autel du Seigneur
    Offrir deux purs encens, innocence et bonheur !
    C’est ici que sa voix pieuse et solennelle
    Nous expliquait un Dieu que nous sentions en elle,
    Et nous montrant l’épi dans son germe enfermé,
    La grappe distillant son breuvage embaumé,
    La génisse en lait pur changeant le suc des plantes,
    Le rocher qui s’entr’ouvre aux sources ruisselantes,
    La laine des brebis dérobée aux rameaux
    Servant à tapisser les doux nids des oiseaux,
    Et le soleil exact à ses douze demeures,
    Partageant aux climats les saisons et les heures,
    Et ces astres des nuits que Dieu seul peut compter,
    Mondes où la pensée ose à peine monter,
    Nous enseignait la foi par la reconnaissance,
    Et faisait admirer à notre simple enfance
    Comment l’astre et l’insecte invisible à nos yeux
    Avaient, ainsi que nous, leur père dans les cieux !
    Ces bruyères, ces champs, ces vignes, ces prairies,
    Ont tous leurs souvenirs et leurs ombres chéries.
    Là, mes soeurs folâtraient, et le vent dans leurs jeux
    Les suivait en jouant avec leurs blonds cheveux !
    Là, guidant les bergers aux sommets des collines,
    J’allumais des bûchers de bois mort et d’épines,
    Et mes yeux, suspendus aux flammes du foyer,
    Passaient heure après heure à les voir ondoyer.
    Là, contre la fureur de l’aquilon rapide
    Le saule caverneux nous prêtait son tronc vide,
    Et j’écoutais siffler dans son feuillage mort
    Des brises dont mon âme a retenu l’accord.
    Voilà le peuplier qui, penché sur l’abîme,
    Dans la saison des nids nous berçait sur sa cime,
    Le ruisseau dans les prés dont les dormantes eaux
    Submergeaient lentement nos barques de roseaux,
    Le chêne, le rocher, le moulin monotone,
    Et le mur au soleil où, dans les jours d’automne,
    je venais sur la pierre, assis près des vieillards,
    Suivre le jour qui meurt de mes derniers regards !
    Tout est encor debout; tout renaît à sa place :
    De nos pas sur le sable on suit encor la trace ;
    Rien ne manque à ces lieux qu’un coeur pour en jouir,
    Mais, hélas ! l’heure baisse et va s’évanouir.

    La vie a dispersé, comme l’épi sur l’aire,
    Loin du champ paternel les enfants et la mère,
    Et ce foyer chéri ressemble aux nids déserts
    D’où l’hirondelle a fui pendant de longs hivers !
    Déjà l’herbe qui croît sur les dalles antiques
    Efface autour des murs les sentiers domestiques
    Et le lierre, flottant comme un manteau de deuil,
    Couvre à demi la porte et rampe sur le seuil ;
    Bientôt peut-être ! écarte, ô mon Dieu ! ce présage !
    Bientôt un étranger, inconnu du village,
    Viendra, l’or à la main, s’emparer de ces lieux
    Qu’habite encor pour nous l’ombre de nos aïeux,
    Et d’où nos souvenirs des berceaux et des tombes
    S’enfuiront à sa voix, comme un nid de colombes
    Dont la hache a fauché l’arbre dans les forêts,
    Et qui ne savent plus où se poser après !

    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 1
  2. Hymne de l’enfant à son réveil

    Ô père qu’adore mon père!
    Toi qu’on ne nomme qu’à genoux!
    Toi, dont le nom terrible et doux
    Fait courber le front de ma mère!

    On dit que ce brillant soleil
    N’est qu’un jouet de ta puissance;
    Que sous tes pieds il se balance
    Comme une lampe de vermeil.

    On dit que c’est toi qui fais naître
    Les petits oiseaux dans les champs,
    Et qui donne aux petits enfants
    Une âme aussi pour te connaître!

    On dit que c’est toi qui produis
    Les fleurs dont le jardin se pare,
    El que, sans toi, toujours avare,
    Le verger n’aurait point de fruits.


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    (il reste 14 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 0
  3. Aux chrétiens dans les temps d’épreuves

    Pourquoi vous troublez-vous, enfants de l’Evangile ?
    À quoi sert dans les cieux ton tonnerre inutile,
    Disent-ils au Seigneur, quand ton Christ insulté,
    Comme au jour où sa mort fit trembler les collines,
    Un roseau dans les mains et le front ceint d’épines,
    Au siècle est présenté ?

    Ainsi qu’un astre éteint sur un horizon vide,
    La foi, de nos aïeux la lumière et le guide,
    De ce monde attiédi retire ses rayons ;
    L’obscurité, le doute, ont brisé sa boussole,
    Et laissent diverger, au vent de la parole,
    L’encens des nations.

    Et tu dors ? et les mains qui portent ta justice,
    Les chefs des nations, les rois du sacrifice,
    N’ont pas saisi le glaive et purgé le saint lieu ?
    Levons-nous, et lançons le dernier anathème ;
    Prenons les droits du ciel, et chargeons-nous nous-même
    Des justices de Dieu.

    Arrêtez, insensés, et rentrez dans votre âme ;
    Ce zèle dévorant dont mon nom vous enflamme
    Vient-il, dit le Seigneur, ou de vous ou de moi ?
    Répondez ; est-ce moi que la vengeance honore ?
    Ou n’est-ce pas plutôt l’homme que l’homme abhorre
    Sous cette ombre de foi ?


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    (il reste 13 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieuses
    • 1
  4. Le désert ou l’immatérialité de Dieu

    Il est nuit Qui respire ? Ah ! c’est la longue haleine,
    La respiration nocturne de la plaine !
    Elle semble, ô désert ! craindre de t’éveiller.
    Accoudé sur ce sable, immuable oreiller,
    J’écoute, en retenant l’haleine intérieure,
    La brise du dehors, qui passe, chante et pleure ;
    Langue sans mots de l’air, dont seul je sais le sens,
    Dont aucun verbe humain n’explique les accents,
    Mais que tant d’autres nuits sous l’étoile passées
    M’ont appris, dès l’enfance, à traduire en pensées.
    Oui, je comprends, ô vent ! ta confidence aux nuits :
    Tu n’as pas de secret pour mon âme, depuis
    Tes hurlements d’hiver dans le mât qui se brise,
    jusqu’à la demi-voix de l’impalpable brise
    Qui sème, en imitant des bruissements d’eau,
    L’écume du granit en grains sur mon manteau.
    ..

    Quel charme de sentir la voile palpitante
    Incliner, redresser le piquet de ma tente,
    En donnant aux sillons qui nous creusent nos lits
    D’une mer aux longs flots l’insensible roulis !
    Nulle autre voix que toi, voix d’en haut descendue,
    Ne parle à ce désert muet sous l’étendue.
    Qui donc en oserait troubler le grand repos ?
    Pour nos balbutiements aurait-il des échos ?
    Non ; le tonnerre et toi, quand ton simoun y vole,
    Vous avez seuls le droit d’y prendre la parole,
    Et le lion, peut-être, aux narines de feu,
    Et job, lion humain, quand il rugit à Dieu !
    .

    Comme on voit l’infini dans son miroir, l’espace !
    À cette heure où, d’un ciel poli comme une glace,
    Sur l’horizon doré la lune au plein contour
    De son disque rougi réverbère un faux jour,
    Je vois à sa lueur, d’assises en assises,
    Monter du noir Liban les cimes indécises,
    D’où l’étoile, émergeant des bords jusqu’au milieu,
    Semble un cygne baigné dans les jardins de Dieu.

    Alphonse de LamartineRecueil : Cours familier de littérature
    • 0
  5. La conscience

    Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
    Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
    Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
    Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
    Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
    Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
    Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
    Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
    Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
    Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
    Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
    « Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
    Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
    Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
    Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
    Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
    Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
    Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève
    Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
    « Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
    Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
    Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
    L’oeil à la même place au fond de l’horizon.
    Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
    « Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,
    Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
    Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
    Sous des tentes de poil dans le désert profond :
    « Etends de ce côté la toile de la tente. »
    Et l’on développa la muraille flottante ;
    Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
    « Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
    La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
    Et Caïn répondit : « je vois cet oeil encore ! »
    Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
    Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
    Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
    Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
    Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »
    Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
    Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
    Bâtissons une ville avec sa citadelle,
    Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
    Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
    Construisit une ville énorme et surhumaine.
    Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
    Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
    Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
    Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
    Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
    On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
    Et la ville semblait une ville d’enfer ;
    L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
    Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
    Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
    Quand ils eurent fini de clore et de murer,
    On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
    Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
    L’oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
    Et Caïn répondit : » Non, il est toujours là. »
    Alors il dit: « je veux habiter sous la terre
    Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
    Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
    On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
    Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
    Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
    Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
    L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

    Victor Hugo
    • 3
  6. Quelques mots à un autre

    On y revient; il faut y revenir moi-même.
    Ce qu’on attaque en moi, c’est mon temps, et je l’aime.
    Certe, on me laisserait en paix, passant obscur,
    Si je ne contenais, atome de l’azur,
    Un peu du grand rayon dont notre époque est faite.

    Hier le citoyen, aujourd’hui le poëte;
    Le -romantique- après le -libéral-. — Allons,
    Soit; dans mes deux sentiers mordez mes deux talons.
    Je suis le ténébreux par qui tout dégénère.
    Sur mon autre côté lancez l’autre tonnerre.

    Vous aussi, vous m’avez vu tout jeune, et voici
    Que vous me dénoncez, bonhomme, vous aussi;
    Me déchirant le plus allégrement du monde,
    Par attendrissement pour mon enfance blonde.
    Vous me criez: -Comment, Monsieur! qu’est-ce que c’est?
    — La stance va nu-pieds! le drame est sans corset!
    — La muse jette au vent sa robe d’innocence!
    — Et l’art crève la règle et dit: -C’est la croissance!-
    Géronte littéraire aux aboiements plaintifs,
    Vous vous ébahissez, en vers rétrospectifs,
    Que ma voix trouble l’ordre, et que ce romantique
    Vive, et que ce petit, à qui l’Art Poétique
    Avec tant de bonté donna le pain et l’eau,
    Devienne si pesant aux genoux de Boileau!
    Vous regardez mes vers, pourvus d’ongles et d’ailes,
    Refusant de marcher derrière les modèles,
    Comme après les doyens marchent les petits clercs;
    Vous en voyez sortir de sinistres éclairs;
    Horreur! et vous voilà poussant des cris d’hyène
    A travers les barreaux de la Quotidienne.

    Vous épuisez sur moi tout votre calepin,
    Et le père Bouhours et le père Rapin;
    Et m’écrasant avec tous les noms qu’on vénère,
    Vous lâchez le grand mot: Révolutionnaire.


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    (il reste 8 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  7. Les malheureux

    À MES ENFANTS

    Puisque déjà l'épreuve aux luttes vous convie,
    Ô mes enfants ! parlons un peu de cette vie.
    Je me souviens qu'un jour, marchant dans un bois noir
    Où des ravins creusaient un farouche entonnoir,
    Dans un de ces endroits où sous l'herbe et la ronce
    Le chemin disparaît et le ruisseau s'enfonce,
    Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,
    Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.
    La fumée avait peine à monter dans les branches ;
    Les fenêtres étaient les crevasses des planches ;
    On eût dit que les rocs cachaient avec ennui
    Ce logis tremblant, triste, humble ; et que c'était lui
    Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l'érable,
    Plaignaient, tant il était chétif et misérable !
    Pensif, dans les buissons j'en cherchais le sentier.
    Comme je regardais ce chaume, un muletier
    Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.
    Qui donc demeure là ? — demandai-je à cet homme.
    L'homme, tout en chantant, me dit : — Un malheureux.-

    J'allai vers la masure au fond du ravin creux ;
    Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,
    Sembla se faire un doigt pour m'en montrer la route,
    Et le vent m'en ouvrit la porte ; et j'y trouvai
    Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.
    Ce vieillard, près d'un âtre où séchaient quelques toiles,
    Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,
    Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,
    Sans clef ; la pauvreté garde ceux qui n'ont rien.

    J'entrai ; le vieux soupait d'un peu d'eau, d'une pomme ;
    Sans pain ; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.
    — Comment pouvait-il vivre ainsi ? Qu'il était dur
    De n'avoir même pas un volet à son mur ;
    L'hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire ;
    Et pas même un grabat ! il couchait donc à terre ?
    Là, sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit !
    Vous devez être mal, vous devez avoir froid,
    Bon père, et c'est un sort bien triste que le vôtre !


    Lire le poème "Les malheureux" en entier
    (il reste 25 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  8. Le maître d’études

    Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui
    Sur qui, jusqu'à ce jour, pas un rayon n'a lui ;
    Oh ! ne confondez pas l'esclave avec le maître !
    Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître,
    Humble et calme, et s'asseoir la tête dans ses mains,
    Ayant peut-être en lui l'esprit des vieux Romains
    Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,
    Écoliers, frais enfants de joie et d'aurore ivres,
    Ne le tourmentez pas ! soyez doux, soyez bons.
    Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons
    Mais lui, c'est le flambeau qui la nuit se consomme ;
    L'ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme,
    Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné,
    Votre frère, écoliers, et votre frère aîné,
    Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres,
    Ayant l'ennui sans fin devant ses yeux funèbres,
    Indigent, chancelant, et cependant vainqueur,
    Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son cœur,
    A l'heure du plein jour, attend que l'aube naisse,
    Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse !

    Apprenez à connaître, enfants qu'attend l'effort,
    Les inégalités des âmes et du sort ;
    Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine,
    Puisque de deux sommets, enfant, il vous domine,
    Puisqu'il est le plus pauvre et qu'il est le plus grand.
    Songez que, triste, en butte au souci dévorant,
    A travers ses douleurs, ce fils de la chaumière
    Vous verse la raison, le savoir, la lumière,
    Et qu'il vous donne l'or, et qu'il n'a pas de pain.
    Oh ! dans la longue salle aux tables de sapin,
    Enfants, faites silence à la lueur des lampes !
    Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes :
    Songez qu'il saigne, hélas ! sous ses pauvres habits.
    L'herbe que mord la dent cruelle des brebis,
    C'est lui ; vous riez, vous, et vous lui rongez l'âme.
    Songez qu'il agonise, amer, sans air, sans flamme ;
    Que sa colère dit : Plaignez-moi ; que ses pleurs
    Ne peuvent pas couler devant vos yeux railleurs !
    Aux heures du travail votre ennui le dévore,
    Aux heures du plaisir vous le rongez encore ;
    Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous,
    Et, pareille au papier qu'on distribue à tous,
    Page blanche d'abord, devient lentement noire.
    Vous feuilletez son cœur, vous videz sa mémoire ;
    Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,
    Et raturant l'idée en lui dès qu'elle éclôt,
    Toutes en même temps dans son esprit écrivent.
    Si des rêves, parfois, jusqu'à son front arrivent,
    Vous répandez votre encre à flots sur cet azur ;
    Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur,
    De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.
    Le nuage d'ennui passe et se renouvelle.
    Dormir, il ne le peut ; penser, il ne le peut.
    Chaque enfant est un fil dont son cœur sent le nœud.
    Oui, s'il veut songer, fuir, oublier, franchir l'ombre,
    Laisser voler son âme aux chimères sans nombre,
    Ces écoliers joueurs, vifs, légers et doux, aimants,
    Pèsent sur lui, de l'aube au soir, à tous moments,
    Et le font retomber des voûtes immortelles ;
    Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.
    Saint et grave martyr changeant de chevalet,
    Crucifié par vous, bourreaux charmants, il est
    Votre souffre-douleurs et votre souffre-joies ;
    Ses nuits sont vos hochets et ces jours sont vos proies,
    Il porte sur son front votre essaim orageux ;
    Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,
    Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête.
    Hélas ! il est le deuil dont vous êtes la fête ;
    Hélas ! il est le cri dont vous êtes le chant

    Et, qui sait ? sans rien dire, austère, et se cachant
    De sa bonne action comme d'une mauvaise,
    Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise,
    Mal nourri, mal vêtu, qu'un mendiant plaindrait,
    Peut-être a des parents qu'il soutient en secret,
    Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles,
    Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles,
    Et de cette sueur qui coule sur sa chair,
    Des rubans au printemps, un peu de feu l'hiver,
    Pour quelque jeune sœur ou quelque vieille mère ;
    Changeant en goutte d'eau la sombre larme amère ;
    De sorte que, vivant à son ombre sans bruit,
    Une colombe vient la boire dans la nuit !
    Songez que pour cette œuvre, enfants, il se dévoue,
    Brûle ses yeux, meurtrit son cœur, tourne la roue,
    Traîne la chaîne ! Hélas, pour lui, pour son destin,
    Pour ses espoirs perdus à l'horizon lointain,
    Pour ses vœux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle,
    Votre cage d'un jour est prison éternelle !
    Songez que c'est sur lui que marchent tous vos pas !
    Songez qu'il ne rit pas, songez qu'il ne vit pas !
    L'avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie ;
    Vous vous envolerez demain en pleine vie ;
    Vous sortirez de l'ombre, il restera. Pour lui,
    Demain sera muet et sourd comme aujourd'hui ;
    Demain, même en juillet, sera toujours décembre,
    Toujours l'étroit préau, toujours la pauvre chambre,

    Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux ;
    Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux.
    Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l'emporte,
    Toujours il sera là, seul sous la sombre porte,
    Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté,
    Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté.
    Oh ! que votre pensée aime, console, encense
    Ce sublime forçat du bagne d'innocence !
    Pesez ce qu'il prodigue avec ce qu'il reçoit.
    Oh ! qu'il se transfigure à vos yeux, et qu'il soit
    Celui qui vous grandit, celui qui vous élève,
    Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive,
    Art et science, afin qu'en marchant au tombeau,
    Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau !
    Oh ! qu'il vous soit sacré dans cette tâche auguste
    De conduire à l'utile, au sage, au grand, au juste,
    Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit !
    Quand les cœurs sont troupeau, le berger est esprit.


    Lire le poème "Le maître d’études" en entier
    (il reste 2 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  9. L’enfant, voyant l’aïeule à filer occupée

    L'enfant, voyant l'aïeule à filer occupée,
    Veut faire une quenouille à sa grande poupée.
    L'aïeule s'assoupit un peu ; c'est le moment.
    L'enfant vient par derrière et tire doucement
    Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie,
    Puis s'enfuit triomphante, emportant avec joie
    La belle laine d'or que le safran jaunit,
    Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nid.

    Cauteretz, août 1843

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
    • 0
  10. L’Enfance

    L’enfant chantait; la mère au lit exténuée,
    Agonisait, beau front dans l’ombre se penchant;
    La mort au-dessus d’elle errait dans la nuée;
    Et j’écoutais ce râle, et j’entendais ce chant.

    L’enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre,
    Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit;
    Et la mère, à côté de ce pauvre doux être
    Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.

    La mère alla dormir sous les dalles du cloître;
    Et le petit enfant se remit à chanter –
    La douleur est un fruit: Dieu ne le fait pas croître
    Sur la branche trop faible encor pour le porter.

    Paris, janvier 1835.

    Victor HugoRecueil : Les Contemplations
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