Jules VernesQuel aveugle !
Si vous trouvez le dieu
Mercure,
Ami, dites-lui de ma part,
Que contre tout vol il m’assure,
Ce soir, je dois rentrer fort tard
Et je craindrais quelque aventure !Je sais que ce roi des voleurs
Eût pu jadis vous satisfaire,
Car il était souvent des leurs ;
Mais est-ce qu’il n’est point en terre ?
Ne comptez pas sur ses faveurs !En terre ? votre claivoyance
Aujourd’hui se trouve en défaut ?
Allez-vous tomber en enfance ?
Mais levez donc les yeux en haut !
C’est lui qui règne sur la
France !- 1
Jules VernesL’orpheline au couvent
J’étais seule sur terre, encor bien jeune, hélas !
Faible fleur sans racine,
Sans appui, sans parents que je ne connus pas.Je restais orpheline !
La mort avait frappé, comme frappe un faucheur
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(il reste 113 strophes à lire)- 4
Jules VernesDamoiselle et damoiseau
Gentille pastourelle
Brillait comme une fleur ;
Parfum s’exhalait d’elle,
Mais parfum de fraîcheur.
Simple par excellence,
Depuis première enfance,
Si belle, s’ignorait :
De même, violette
Se cache, mais rejette
Cet arôme qui plaît !Un jour, beau jour de fête,
Passa dans le hameau,
Près la gente fillette
Très mignon damoiseau.
Marchait en grand silence,
Car moindre outrecuidance
Loin de lui s’enfuyait ;
Etait modeste et sage :
En faut-il davantage
Pour damoiseau parfait !Si charmante bluette
Séduit ; ne sait pourquoi :
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(il reste 28 strophes à lire)- 0
Jules VernesAu général cambronne
Gloire au héros soldat, au général, au brave
Qui fait de la victoire une éternelle esclave,
Quand son cœur est français,
Quand il est si fidèle à sa noble devise,
Qu’il réponde : toujours ! à l’honneur, et qu’il dise
A la honte : jamais !Le sabre vaut le sceptre, et la gloire le trône,
Lorsque, vainqueur illustre, on s’appelle
Cambronne,
Et qu’à ce noble nom
L’histoire, déroulant ses pages héroïques,
Nous montre des d’Assas, aux exploits homériques,
Le digne compagnon !
Il est de ces beaux cris que les siècles entendent
Qui dans le cœur de tous comme un torrent s’épandent,Féconds, glorieux mots,
Qui jetés à l’armée, au sein de la bataille,
Font des pauvres soldats courbés sous la mitraille,
D’invincibles héros !Ces terribles élans qui s’échappent de l’âme,
Bondissent dans les rangs, brûlent comme la flamme,
Raniment les blessés,
Partent comme un boulet sous l’effort de la poudre,
Et qui dans leur fureur, semblables à la foudre,
Par Dieu seul sont lancés.
Nous en savons de toi ! car sommé de te rendre,
Quand ton bras affaibli ne pouvait te défendre,
Que morts ou dispersés,
Tes braves, de leur corps jonchaient l’humide plaine,
Que l’honneur, haletant, épuisé, hors d’haleine,
Te criait : c’est assez !
Tu presses sur ton cœur ardent à la victoire
De ton drapeau brisé tous les lambeaux de gloire
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(il reste 6 strophes à lire)- 1
Alphonse de LamartineRecueil : Odes politiquesContre la peine de mort
(Au peuple du 19 octobre 1830)
Vains efforts ! périlleuse audace !
Me disent des amis au geste menaçant,
Le lion même fait-il grâce
Quand sa langue a léché du sang ?
Taisez-vous ! ou chantez comme rugit la foule ?
Attendez pour passer que le torrent s’écoule
De sang et de lie écumant !
On peut braver Néron, cette hyène de Rome!
Les brutes ont un coeur! le tyran est un homme :
Mais le peuple est un élément ;Elément qu’aucun frein ne dompte,
Et qui roule semblable à la fatalité ;
Pendant que sa colère monte,
Jeter un cri d’humanité,
C’est au sourd Océan qui blanchit son rivage
Jeter dans la tempête un roseau de la plage,
La feuille sèche à l’ouragan !
C’est aiguiser le fer pour soutirer la foudre,
Ou poser pour l’éteindre un bras réduit en poudre
Sur la bouche en feu du volcan !Souviens-toi du jeune poète,
Chénier ! dont sous tes pas le sang est encor chaud,
Dont l’histoire en pleurant répète
Le salut triste à l’échafaud .
Il rêvait, comme toi, sur une terre libre
Du pouvoir et des lois le sublime équilibre ;
Dans ses bourreaux il avait foi !
Qu’importe ? il faut mourir, et mourir sans mémoire :
Eh bien ! mourons, dit-il. Vous tuez de la gloire :
J’en avais pour vous et pour moi !
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(il reste 19 strophes à lire)- 1
Alphonse de LamartineRecueil : Nouvelles méditations poétiquesSapho
L’aurore se levait, la mer battait la plage ;
Ainsi parla Sapho debout sur le rivage,
Et près d’elle, à genoux, les filles de Lesbos
Se penchaient sur l’abîme et contemplaient les flots :Fatal rocher, profond abîme !
Je vous aborde sans effroi !
Vous allez à Vénus dérober sa victime :
J’ai méconnu l’amour, l’amour punit mon crime.
Ô Neptune ! tes flots seront plus doux pour moi !
Vois-tu de quelles fleurs j’ai couronné ma tête ?
Vois : ce front, si longtemps chargé de mon ennui,
Orné pour mon trépas comme pour une fête,
Du bandeau solennel étincelle aujourd’hui !On dit que dans ton sein mais je ne puis le croire !
On échappe au courroux de l’implacable Amour ;
On dit que, par tes soins, si l’on renaît au jour,
D’une flamme insensée on y perd la mémoire !
Mais de l’abîme, ô dieu ! quel que soit le secours,
Garde-toi, garde-toi de préserver mes jours !
Je ne viens pas chercher dans tes ondes propices
Un oubli passager, vain remède à mes maux !
J’y viens, j’y viens trouver le calme des tombeaux !
Reçois, ô roi des mers, mes joyeux sacrifices !
Et vous, pourquoi ces pleurs ? pourquoi ces vains sanglots ?
Chantez, chantez un hymne, ô vierges de Lesbos !Importuns souvenirs, me suivrez-vous sans cesse ?
C’était sous les bosquets du temple de Vénus ;
Moi-même, de Vénus insensible prêtresse,
Je chantais sur la lyre un hymne à la déesse :
Aux pieds de ses autels, soudain je t’aperçus !
Dieux ! quels transports nouveaux ! ô dieux ! comment décrire
Tous les feux dont mon sein se remplit à la fois ?
Ma langue se glaça, je demeurais sans voix,
Et ma tremblante main laissa tomber ma lyre !
Non: jamais aux regards de l’ingrate Daphné
Tu ne parus plus beau, divin fils de Latone ;
Jamais le thyrse en main, de pampres couronné,
Le jeune dieu de l’Inde, en triomphe traîné,
N’apparut plus brillant aux regards d’Erigone.
Tout sortit de lui seul je me souvins, hélas !
Sans rougir de ma flamme, en tout temps, à toute heure,
J’errais seule et pensive autour de sa demeure.
Un pouvoir plus qu’humain m’enchaînait sur ses pas !
Que j’aimais à le voir, de la foule enivrée,
Au gymnase, au théâtre, attirer tous les yeux,
Lancer le disque au loin, d’une main assurée,
Et sur tous ses rivaux l’emporter dans nos jeux !
Que j’aimais à le voir, penché sur la crinière
D’un coursier de I’EIide aussi prompt que les vents,
S’élancer le premier au bout de la carrière,
Et, le front couronné, revenir à pas lents !
Ah ! de tous ses succès, que mon âme était fière !
Et si de ce beau front de sueur humecté
J’avais pu seulement essuyer la poussière
Ô dieux ! j’aurais donné tout, jusqu’à ma beauté,
Pour être un seul instant ou sa soeur ou sa mère !
Vous, qui n’avez jamais rien pu pour mon bonheur !
Vaines divinités des rives du Permesse,
Moi-même, dans vos arts, j’instruisis sa jeunesse ;
Je composai pour lui ces chants pleins de douceur,
Ces chants qui m’ont valu les transports de la Grèce :
Ces chants, qui des Enfers fléchiraient la rigueur,
Malheureuse Sapho ! n’ont pu fléchir son coeur,
Et son ingratitude a payé ta tendresse !
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(il reste 11 strophes à lire)- 1
Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiquesLe vallon
Mon coeur, lassé de tout, même de l’espérance,
N’ira plus de ses voeux importuner le sort ;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d’un jour pour attendre la mort.Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon ;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.La source de mes jours comme eux s’est écoulée ;
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.
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(il reste 12 strophes à lire)- 0
Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiquesLa Foi
O néant ! ô seul Dieu que je puisse comprendre !
Silencieux abîme où je vais redescendre,
Pourquoi laissas-tu l’homme échapper de ta main ?
De quel sommeil profond je dormais dans ton sein !
Dans l’éternel oubli j’y dormirais encore ;
Mes yeux n’auraient pas vu ce faux jour que j’abhorre,
Et dans ta longue nuit, mon paisible sommeil
N’aurait jamais connu ni songes, ni réveil.
- Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître.
Si l’on m’eût consulté, j’aurais refusé l’être.
Vains regrets ! le destin me condamnait au jour,
Et je vins, ô soleil, te maudire à mon tour.
- Cependant, il est vrai, cette première aurore,
Ce réveil incertain d’un être qui s’ignore,
Cet espace infini s’ouvrant devant ses yeux,
Ce long regard de l’homme interrogeant les cieux,
Ce vague enchantement, ces torrents d’espérance,
Eblouissent les yeux au seuil de l’existence.
Salut, nouveau séjour où le temps m’a jeté,
Globe, témoin futur de ma félicité !
Salut, sacré flambeau qui nourris la nature !
Soleil, premier amour de toute créature !
Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits !
Terre, berceau de l’homme, admirable palais !
Homme, semblable à moi, mon compagnon, mon frère !
Toi plus belle à mes yeux, à mon âme plus chère !
Salut, objets, témoins, instruments du bonheur !
Remplissez vos destins, je vous apporte un coeur
- Que ce rêve est brillant ! mais, hélas ! c’est un rêve.
Il commençait alors ; maintenant il s’achève.
La douleur lentement m’entr’ouvre le tombeau ;
Salut, mon dernier jour! sois mon jour le plus beau !
J’ai vécu; j’ai passé ce désert de la vie,
Où toujours sous mes pas chaque fleur s’est flétrie ;
Où toujours l’espérance, abusant ma raison,
Me montrait le bonheur dans un vague horizon.
Où du vent de la mort les brûlantes haleines
Sous mes lèvres toujours tarissaient les fontaines.
Qu’un autre, s’exhalant en regrets superflus,
Redemande au passé ses jours qui ne sont plus,
Pleure de son printemps l’aurore évanouie,
Et consente à revivre une seconde vie:
Pour moi, quand le destin m’offrirait à mon choix
Le sceptre du génie, ou le trône des rois,
La gloire, la beauté, les trésors, la sagesse,
Et joindrait à ses dons l’éternelle jeunesse,
J’en jure par la mort ; dans un monde pareil,
Non, je ne voudrais pas rajeunir d’un soleil.
Je ne veux pas d’un monde où tout change, où tout passe :
Où, jusqu’au souvenir, tout s’use et tout s’efface ;
Où tout est fugitif, périssable, incertain ;
Où le jour du bonheur n’a pas de lendemain !
- Combien de fois ainsi, trompé par l’existence,
De mon sein pour jamais j’ai banni l’espérance !
Combien de fois ainsi mon esprit abattu
A cru s’envelopper d’une froide vertu,
Et, rêvant de Zénon la trompeuse sagesse,
Sous un manteau stoïque a caché sa faiblesse !
Dans son indifférence un jour enseveli,
Pour trouver le repos il invoquait l’oubli.
Vain repos! faux sommeil! – Tel qu’au pied des collines,
Où Rome sort du sein de ses propres ruines,
L’oeil voit dans ce chaos, confusément épars,
D’antiques monuments, de modernes remparts,
Des théâtres croulants, dont les frontons superbes
Dorment dans la poussière ou rampent sous les herbes,
Les palais des héros par les ronces couverts,
Des dieux couchés au seuil de leurs temples déserts,
L’obélisque éternel ombrageant la chaumière,
La colonne portant une image étrangère,
L’herbe dans le forum, les fleurs dans les tombeaux,
Et ces vieux panthéons peuplés de dieux nouveaux ;
Tandis que, s’élevant de distance en distance,
Un faible bruit de vie interrompt ce silence :
Telle est notre âme, après ces longs ébranlements ;
Secouant la raison jusqu’en ses fondements,
Le malheur n’en fait plus qu’une immense ruine,
Où comme un grand débris le désespoir domine !
De sentiments éteints silencieux chaos,
Eléments opposés, sans vie et sans repos,
Restes de passions par le temps effacées,
Combat désordonné de voeux et de pensées,
Souvenirs expirants, regrets, dégoûts, remords.
Si du moins ces débris nous attestaient sa mort !
Mais sous ce vaste deuil l’âme encore est vivante ;
Ce feu sans aliment soi-même s’alimente ;
Il renaît de sa cendre, et ce fatal flambeau
Craint de brûler encore au-delà du tombeau.
Ame! qui donc es-tu ? flamme qui me dévore,
Dois-tu vivre après moi ? dois-tu souffrir encore ?
Hôte mystérieux, que vas-tu devenir ?
Au grand flambeau du jour vas-tu te réunir ?
Peut-être de ce feu tu n’es qu’une étincelle,
Qu’un rayon égaré, que cet astre rappelle.
Peut-être que, mourant lorsque l’homme est détruit,
Tu n’es qu’un suc plus pur que la terre a produit,
Une fange animée, une argile pensante
Mais que vois-je ? à ce mot, tu frémis d’épouvante.
Redoutant le néant, et lasse de souffrir,
Hélas ! tu -crains de vivre et trembles de mourir.
- Qui te révélera, redoutable mystère ?
J’écoute en vain la voix des sages de la terre :
Le doute égare aussi ces sublimes esprits,
Et de la même argile ils ont été pétris.
Rassemblant les rayons de l’antique sagesse,
Socrate te cherchait aux beaux jours de la Grèce ;
Platon à Sunium te cherchait après lui ;
Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd’hui ;
Deux mille ans passeront, et les enfants des hommes
S’agiteront encor dans la nuit où nous sommes.
La vérité rebelle échappe à nos regards,
Et Dieu seul réunit tous ses rayons épars.
- Ainsi, prêt à fermer mes yeux à la lumière,
Nul espoir ne viendra consoler ma paupière:
Mon âme aura passé, sans guide et sans flambeau
De la nuit d’ici-bas dans la nuit du tombeau,
Et j’emporte au hasard, au monde où je m’élance,
Ma vertu sans espoir, mes maux sans récompense.
Réponds-moi, Dieu cruel ! S’il est vrai que tu sois,
J’ai donc le droit fatal de maudire tes lois !
Après le poids du jour, du moins le mercenaire
Le soir s’assied à l’ombre, et reçoit son salaire :
Et moi, quand je fléchis sous le fardeau du sort,
Quand mon jour est fini, mon salaire est la mort.
—
Mais, tandis qu’exhalant le doute et le blasphème,
Les yeux sur mon tombeau, je pleure sur moi-même,
La foi, se réveillant, comme un doux souvenir,
Jette un rayon d’espoir sur mon pâle avenir,
Sous l’ombre de la mort me ranime et m’enflamme,
Et rend à mes vieux jours la jeunesse de l’âme.
Je remonte aux lueurs de ce flambeau divin,
Du couchant de ma vie à son riant matin ;
J’embrasse d’un regard la destinée humaine ;
A mes yeux satisfaits tout s’ordonne et s’enchaîne;
Je lis dans l’avenir la raison du présent ;
L’espoir ferme après moi les portes du néant,
Et rouvrant l’horizon à mon âme ravie,
M’explique par la mort l’énigme de la vie.
Cette foi qui m’attend au bord de mon tombeau,
Hélas ! il m’en souvient, plana sur mon berceau.
De la terre promise immortel héritage,
Les pères à leurs fils l’ont transmis d’âge en âge.
Notre esprit la reçoit à son premier réveil,
Comme les dons d’en haut, la vie et le soleil ;
Comme le lait de l’âme, en ouvrant la paupière,
Elle a coulé pour nous des lèvres d’une mère ;
Elle a pénétré l’homme en sa tendre saison ;
Son flambeau dans les coeurs précéda la raison.
L’enfant, en essayant sa première parole,
Balbutie au berceau son sublime symbole,
Et, sous l’oeil maternel germant à son insu,
Il la sent dans son coeur croître avec la vertu.
Ah ! si la vérité fut faite pour la terre,
Sans doute elle a reçu ce simple caractère ;
Sans doute dès l’enfance offerte à nos regards,
Dans l’esprit par les sens entrant de toutes parts,
Comme les purs rayons de la céleste flamme
Elle a dû dès l’aurore environner notre âme,
De l’esprit par l’amour descendre dans les coeurs,
S’unir au souvenir, se fondre dans les moeurs;
Ainsi qu’un grain fécond que l’hiver couvre encore,
Dans notre sein longtemps germer avant d’éclore,
Et, quand l’homme a passé son orageux été,
Donner son fruit divin pour l’immortalité.
Soleil mystérieux ! flambeau d’une autre sphère,
Prête à mes yeux mourants ta mystique lumière,
Pars du sein du Très-Haut, rayon consolateur.
Astre vivifiant, lève-toi dans mon coeur !
Hélas ! je n’ai que toi; dans mes heures funèbres,
Ma raison qui pâlit m’abandonne aux ténèbres ;
Cette raison superbe, insuffisant flambeau,
S’éteint comme la vie aux portes du tombeau ;
Viens donc la remplacer, ô céleste lumière !
Viens d’un jour sans nuage inonder ma paupière ;
Tiens-moi lieu du soleil que je ne dois plus voir,
Et brille à l’horizon comme l’astre du soir.- 0
Alphonse de LamartineRecueil : JocelynEnfant, j’ai quelquefois passé des jours entiers
(extrait, 4ème époque)
Enfant, j’ai quelquefois passé des jours entiers
Au jardin, dans les prés, dans quelques verts sentiers
Creusés sur les coteaux par les boeufs du village,
Tout voilés d’aubépine et de mûre sauvage,
Mon chien auprès de moi, mon livre dans la main,
M’arrêtant sans fatigue et marchant sans chemin,
TantÔt lisant, tantôt écorçant quelque tige,
Suivant d’un oeil distrait l’insecte qui voltige,
L’eau qui coule au soleil en petits diamants,
Ou l’oreille clouée à des bourdonnements;
Puis, choisissant un gîte à l’abri d’une haie,
Comme un lièvre tapi qu’un aboiement effraie,
Ou couché dans le pré, dont les gramens en fleurs
Me noyaient dans un lit de mystère et d’odeurs,
Et recourbaient sur moi des rideaux d’ombre obscure,
Je reprenais de l’oeil et du coeur ma lecture.
C’était quelque poète au sympathique accent,
Qui révèle à l’esprit ce que le coeur pressent;
Hommes prédestinés, mystérieuses vies,
Dont tous les sentiments coulent en mélodies,
Que l’on aime à porter avec soi dans les bois,
Comme on aime un écho qui répond à nos voix!
Ou bien c’était encor quelque touchante histoire
D’amour et de malheur, triste et bien dure à croire :
Virginie arrachée à son frère, et partant,
Et la mer la jetant morte au coeur qui l’attend!
Je la mouillais de pleurs et je marquais le livre,
Et je fermais les yeux et je m’écoutais vivre;
Je sentais dans mon sein monter comme une mer
De sentiment doux, fort, triste, amoureux, amer,
D’images de la vie et de vagues pensées
Sur les flots de mon âme indolemment bercées,
Doux fantômes d’amour dont j’étais créateur,
Drames mystérieux et dont j’étais l’acteur!
Puis, comme des brouillards après une tempête,
Tous ces drames conçus et joués dans ma tête
Se brouillaient, se croisaient, l’un l’autre s’effaçaient;
Mes pensers soulevés comme un flot s’affaissaient;
Les gouttes se séchaient au bord de ma paupière,
Mon âme transparente absorbait la lumière,
Et, sereine et brillante avec l’heure et le lieu,
D’un élan naturel se soulevait à Dieu,
Tout finissait en lui comme tout y commence,
Et mon coeur apaisé s’y perdait en silence;
Et je passais ainsi, sans m’en apercevoir,
Tout un long jour d’été, de l’aube jusqu’au soir,
Sans que la moindre chose intime, extérieure,
M’en indiquât la fuite, et sans connaître l’heure
Qu’au soleil qui changeait de pente dans les cieux,
Au jour plus pâlissant sur mon livre ou mes yeux,
Au serein qui des fleurs humectait les calices :
Car un long jour n’était qu’une heure de délices !- 1
Alphonse de LamartineRecueil : Harmonies poétiques et religieusesPensée des morts
Voilà les feuilles sans sève
Qui tombent sur le gazon,
Voilà le vent qui s’élève
Et gémit dans le vallon,
Voilà l’errante hirondelle .
Qui rase du bout de l’aile :
L’eau dormante des marais,
Voilà l’enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères
Le bois tombé des forêts.L’onde n’a plus le murmure ,
Dont elle enchantait les bois ;
Sous des rameaux sans verdure.
Les oiseaux n’ont plus de voix ;
Le soir est près de l’aurore,
L’astre à peine vient d’éclore
Qu’il va terminer son tour,
Il jette par intervalle
Une heure de clarté pâle
Qu’on appelle encore un jour.L’aube n’a plus de zéphire
Sous ses nuages dorés,
La pourpre du soir expire
Sur les flots décolorés,
La mer solitaire et vide
N’est plus qu’un désert aride
Où l’oeil cherche en vain l’esquif,
Et sur la grève plus sourde
La vague orageuse et lourde
N’a qu’un murmure plaintif.La brebis sur les collines
Ne trouve plus le gazon,
Son agneau laisse aux épines
Les débris de sa toison,
La flûte aux accords champêtres
Ne réjouit plus les hêtres
Des airs de joie ou d’amour,
Toute herbe aux champs est glanée :
Ainsi finit une année,
Ainsi finissent nos jours !
Lire le poème "Pensée des morts" en entier
(il reste 26 strophes à lire)- 1