1. Fleur d’enfance

    L’haleine d’une fleur sauvage,
    En passant tout près de mon coeur,
    Vient de m’emporter au rivage,
    Où naguère aussi j’étais fleur :
    Comme au fond d’un prisme où tout change,
    Où tout se relève à mes yeux,
    Je vois un enfant aux yeux d’ange :
    C’était mon petit amoureux !

    Parfum de sa neuvième année,
    Je respire encor ton pouvoir ;
    Fleur à mon enfance donnée,
    Je t’aime ! comme son miroir.
    Nos jours ont séparé leur trame,
    Mais tu me rappelles ses yeux ;
    J’y regardais flotter mon âme :
    C’était mon petit amoureux !

    De blonds cheveux en auréole,
    Un regard tout voilé d’azur,
    Une brève et tendre parole,
    Voilà son portrait jeune et pur :
    Au seuil de ma pauvre chaumière
    Quand il se sauvait de ses jeux,
    Que ma petite âme était fière ;
    C’était mon petit amoureux !

    Cette ombre qui joue à ma rive
    Et se rapproche au moindre bruit,
    Me suit, comme un filet d’eau vive,
    A travers mon sentier détruit :
    Chaste, elle me laisse autour d’elle
    Enlacer un chant douloureux ;
    Hélas ! ma seule ombre fidèle,
    C’est vous ! mon petit amoureux !


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    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Elégies
    • 0
  2. Ame et jeunesse

    Puisque de l’enfance envolée
    Le rêve blanc,
    Comme l’oiseau dans la vallée,
    Fuit d’un élan ;

    Puisque mon auteur adorable
    Me fait errer
    Sur la terre où rien n’est durable
    Que d’espérer ;

    A moi jeunesse, abeille blonde
    Aux ailes d’or !
    Prenez une âme, et par le monde,
    Prenons l’essor ;

    Avançons, l’une emportant l’autre,
    Lumière et fleur,
    Vous sur ma foi, moi sur la vôtre,
    Vers le bonheur !


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    (il reste 10 strophes à lire)
    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Elégies
    • 0
  3. Aux trois aimés

    De vous gronder je n’ai plus le courage,
    Enfants ! ma voix s’enferme trop souvent.
    Vous grandissez, impatients d’orage ;
    Votre aile s’ouvre, émue au moindre vent.
    Affermissez votre raison qui chante ;
    Veillez sur vous comme a fait mon amour ;
    On peut gronder sans être bien méchante :
    Embrassez-moi, grondez à votre tour.

    Vous n’êtes plus la sauvage couvée,
    Assaillant l’air d’un tumulte innocent ;
    Tribu sans art, au désert préservée,
    Bornant vos voeux à mon zèle incessant :
    L’esprit vous gagne, ô ma rêveuse école,
    Quand il fermente, il étourdit l’amour.
    Vous adorez le droit de la parole :
    Anges, parlez, grondez à votre tour.

    Je vous fis trois pour former une digue
    Contre les flots qui vont vous assaillir :
    L’un vigilant, l’un rêveur, l’un prodigue,
    Croissez unis pour ne jamais faillir,
    Mes trois échos ! l’un à l’autre, à l’oreille,
    Redites-vous les cris de mon amour ;
    Si l’un s’endort, que l’autre le réveille ;
    Embrassez-le, grondez à votre tour !

    Je demandais trop à vos jeunes âmes ;
    Tant de soleil éblouit le printemps !
    Les fleurs, les fruits, l’ombre mêlée aux flammes,
    La raison mûre et les joyeux instants,
    Je voulais tout, impatiente mère,
    Le ciel en bas, rêve de tout amour ;
    Et tout amour couve une larme amère :
    Punissez-moi, grondez à votre tour.


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    (il reste 1 strophes à lire)
    Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Bouquets et prières
    • 1
  4. Las de l’amer

    Las de l’amer repos où ma paresse offense
    Une gloire pour qui jadis j’ai fui l’enfance
    Adorable des bois de roses sous l’azur
    Naturel, et plus las sept fois du pacte dur
    De creuser par veillée une fosse nouvelle
    Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,
    Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,
    - Que dire à cette Aurore, ô Rêves, visité
    Par les roses, quand, peur de ses roses livides,
    Le vaste cimetière unira les trous vides ? -
    Je veux délaisser l’Art vorace d’un pays
    Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
    Que me font mes amis, le passé, le génie,
    Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,
    Imiter le Chinois au coeur limpide et fin
    De qui l’extase pure est de peindre la fin
    Sur ses tasses de neige à la lune ravie
    D’une bizarre fleur qui parfume sa vie
    Transparente, la fleur qu’il a sentie, enfant,
    Au filigrane bleu de l’âme se greffant.
    Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,
    Serein, je vais choisir un jeune paysage
    Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
    Une ligne d’azur mince et pâle serait
    Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
    Un clair croissant perdu par une blanche nue
    Trempe sa corne calme en la glace des eaux,
    Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux.

    Stéphane MallarméRecueil : Poésies
    • 0
  5. Don du poème

    Je t’apporte l’enfant d’une nuit d’Idumée !
    Noire, à l’aile saignante et pâle, déplumée,
    Par le verre brûlé d’aromates et d’or,
    Par les carreaux glacés, hélas ! mornes encor
    L’aurore se jeta sur la lampe angélique,
    Palmes ! et quand elle a montré cette relique
    A ce père essayant un sourire ennemi,
    La solitude bleue et stérile a frémi.

    Ô la berceuse, avec ta fille et l’innocence
    De vos pieds froids, accueille une horrible naissance
    Et ta voix rappelant viole et clavecin,
    Avec le doigt fané presseras-tu le sein
    Par qui coule en blancheur sibylline la femme
    Pour des lèvres que l’air du vierge azur affame ?

    Stéphane MallarméRecueil : Poésies
    • 0
  6. Le Déluge

    Serait-il dit que vous fassiez mourir
    le Juste avec le méchant ?
    Genèse.

    La Terre était riante et dans sa fleur première ;
    Le jour avait encor cette même lumière
    Qui du Ciel embelli couronna les hauteurs
    Quand Dieu la fit tomber de ses doigts créateurs.
    Rien n’avait dans sa forme altéré la nature,
    Et des monts réguliers l’immense architecture
    S’élevait jusqu’aux Cieux par ses degrés égaux,
    Sans que rien de leur chaîne eût brisé les anneaux.
    La forêt, plus féconde, ombrageait, sous ses dômes,
    Des plaines et des fleurs les gracieux royaumes
    Et des fleuves aux mers le cours était réglé
    Dans un ordre parfait qui n’était pas troublé.
    Jamais un voyageur n’aurait, sous le feuillage,
    Rencontré, loin des flots, l’émail du coquillage,
    Et la perle habitait son palais de cristal :
    Chaque trésor restait dans l’élément natal,
    Sans enfreindre jamais la céleste défense ;
    Et la beauté du monde attestait son enfance ;
    Tout suivait sa loi douce et son premier penchant,
    Tout était pur encor. Mais l’homme était méchant.

    Les peuples déjà vieux, les races déjà mûres,
    Avaient vu jusqu’au fond des sciences obscures ;
    Les mortels savaient tout, et tout les affligeait ;
    Le prince était sans joie ainsi que le sujet ;
    Trente religions avaient eu leurs prophètes,
    Leurs martyrs, leurs combats, leurs gloires, leurs défaites,
    Leur temps d’indifférence et leur siècle d’oubli ;
    Chaque peuple, à son tour dans l’ombre enseveli,
    Chantait languissamment ses grandeurs effacées :
    La mort régnait déjà dans les âmes glacées.
    Même plus haut que l’homme atteignaient ses malheurs :
    D’autres êtres cherchaient ses plaisirs et ses pleurs.
    Souvent, fruit inconnu d’un orgueilleux mélange,
    Au sein d’une mortelle on vit le fils d’un Ange.
    Le crime universel s’élevait jusqu’aux cieux.
    Dieu s’attrista lui-même et détourna les yeux.

    Et cependant, un jour, au sommet solitaire
    Du mont sacré d’Arar, le plus haut de la Terre,
    Apparut une vierge et près d’elle un pasteur :
    Tous deux nés dans les champs, loin d’un peuple imposteur,
    Leur langage était doux, leurs mains étaient unies
    Comme au jour fortuné des unions bénies ;
    Ils semblaient, en passant sur ces monts inconnus,
    Retourner vers le Ciel dont ils étaient venus ;
    Et, sans l’air de douleur, signe que Dieu nous laisse,
    Rien n’eût de leur nature indiqué la faiblesse,
    Tant les traits primitifs et leur simple beauté
    Avaient sur leur visage empreint de majesté.


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    (il reste 21 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
    • 2
  7. La Femme adultère

    L’adultère attend le soir et se dit :
    Aucun oeil ne me verra ; et il se
    cache le visage car la lumière est pour
    lui comme la mort.
    Job. ch.XXIV. v.15-17

    I

    « Mon lit est parfumé d’aloès et de myrrhe ;
    « L’odorant cinnamome et le nard de Palmyre
    « Ont chez moi de l’Egypte embaumé les tapis.
    « J’ai placé sur mon front et l’or et le lapis ;
    « Venez, mon bien-aimé, m’enivrer de délices
    « Jusqu’à l’heure où le jour appelle aux sacrifices :
    « Aujourd’hui que l’époux n’est plus dans la cité,
    « Au nocturne bonheur soyez don invité ;
    « Il est allé bien loin. » — C’était ainsi, dans l’ombre,
    Sur les toits aplanis et sous l’oranger sombre,
    Qu’une femme parlait, et son bras abaissé
    Montrait la porte étroite à l’amant empressé.
    Il a franchi le seuil où le cèdre s’entr’ouvre,
    Et qu’un verrou secret rapidement recouvre ;
    Puis ces mots ont frappé le cyprès des lambris :
    « Voilà ces yeux si purs dont mes yeux sont épris !
    « Votre front est semblable au lys de la vallée,
    « De vos lèvres toujours la rose est exhalée :
    « Que votre voix est douce et douces vos amours !
    « Oh ! quittez ces colliers et ces brillants atours ! »
    — Non ; ma main veut tarir cette humide rosée
    Que l’air sur vos cheveux a longtemps déposée :
    C’est pour moi que ce front s’est glacé sous la nuit !
    « — Mais ce cœur est brûlant, et l’amour l’a conduit.
    « Me voici devant vous, ô belle entre les belles !
    « Qu’importent les dangers ? que sont les nuits cruelles
    « Quand du palmier d’amour le fruit va se cueillir,
    « Quand sous mes doigts tremblants je le sens tressaillir ?
    - Oui Mais d’où vient ce cri, puis ces pas sur la pierre ?
    « — C’est un des fils d’Aaron qui sonne la prière.
    « Et quoi ! vous pâlissez ! Que le feu du baiser
    « Consume nos amours qu’il peut seul apaiser,
    « Qu’il vienne remplacer cette crainte farouche
    « Et fermer au refus la pourpre de ta bouche ! »
    On n’entendit plus rien, et les feux abrégés
    Dans les lampes d’airain moururent négligés.

    II


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    (il reste 8 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
    • 0
  8. Éloa, ou la sœur des Anges – Chant III – Chute

    D’où venez-vous, Pudeur, noble crainte, ô Mystère,
    Qu’au temps de son enfance a vu naître la terre,
    Fleurs de ses premiers jours qui germez parmi nous,
    Rose du Paradis ! Pudeur, d’où venez-vous ?
    Vous pouvez seule encor remplacer l’innocence,
    Mais l’arbre défendu vous a donné naissance ;
    Au charme des vertus votre charme est égal,
    Mais vous êtes aussi le premier pas du mal ;
    D’un chaste vêtement votre sein se décore :
    Ève avant le serpent n’en avait pas encore ;
    Et, si le voile pur orne votre maintien,
    C’est un voile toujours, et le crime a le sien ;
    Tout vous trouble, un regard blesse votre paupière,
    Mais l’enfant ne craint rien, et cherche la lumière.
    Sous ce pouvoir nouveau, la Vierge fléchissait,
    Elle tombait déjà, car elle rougissait ;
    Déjà presque soumise au joug de l’Esprit sombre,
    Elle descend, remonte, et redescend dans l’ombre.
    Telle on voit la perdrix voltiger et planer
    Sur des épis brisés qu’elle voudrait glaner,
    Car tout son nid l’attend ; si son vol se hasarde,
    Son regard ne peut fuir celui qui la regarde
    Et c’est le chien d’arrêt qui, sombre surveillant,
    La suit, la suit toujours d’un oeil fixe et brillant.

    Ô des instants d’amour ineffable délire !
    Le cœur répond au cœur comme l’air à la lyre.
    Ainsi qu’un jeune amant, interprète adoré,
    Explique le désir par lui-même inspiré,
    Et contre la pudeur aidant sa bien-aimée,
    Entraînant dans ses bras sa faiblesse charmée,
    Tout enivré d’espoir, plus qu’à demi vainqueur,
    Prononce les serments qu’elle fait dans son cœur,
    Le prince des Esprits, d’une voix oppressée,
    De la Vierge timide expliquait la pensée.
    Éloa, sans parler, disait : « Je suis à toi. » ;
    Et l’Ange ténébreux dit tout bas : « Sois à moi !
    « Sois à moi, sois ma sœur, je t’appartiens moi-même ;
    Je t’ai bien méritée, et dès longtemps je t’aime,
    Car je t’ai vue un jour. Parmi les fils de l’air
    Je me mêlais, voilé comme un soleil d’hiver.
    Je revis une fois l’ineffable contrée,
    Des peuples lumineux la patrie azurée,
    Et n’eus pas un regret d’avoir quitté ces lieux
    Où la crainte toujours siège parmi les Dieux.
    Toi seule m’apparus comme une jeune étoile
    Qui de la vaste nuit perce à l’écart le voile ;
    Toi seule me parus ce qu’on cherche toujours,
    Ce que l’homme poursuit dans l’ombre de ses jours,
    Le dieu qui du bonheur connaît seul le mystère,
    Et la Reine qu’attend mon trône solitaire.
    Enfin, par ta présence, habile à me charmer,
    Il me fut révélé que je pouvais aimer.

    « Soit que tes yeux, voilés d’une ombre de tristesse,
    Aient entendu les miens qui les cherchaient sans cesse,
    Soit que ton origine, aussi douce que toi,
    T’ait fait une patrie un peu plus près de moi,
    Je ne sais, mais depuis l’heure qui te vit naître,
    Dans tout être créé j’ai cru te reconnaître ;
    J’ai trois fois en pleurant passé dans l’Univers ;
    Je te cherchais partout : dans un souffle des airs,
    Dans un rayon tombé du disque de la lune,
    Dans l’étoile qui fuit le ciel qui l’importune,
    Dans l’arc-en-ciel, passage aux Anges familier,
    Ou sur le lit moelleux des neiges du glacier ;
    Des parfums de ton vol je respirais la trace ;
    En vain j’interrogeai les globes de l’espace,
    Du char des astres purs j’obscurcis les essieux,
    Je voilai leurs rayons pour attirer tes yeux,
    J’osai même, enhardi par mon nouveau délire,
    Toucher les fibres d’or de la céleste lyre.
    Mais tu n’entendis rien, mais tu ne me vis pas.
    Je revins à la terre, et je glissai mes pas
    Sous les abris de l’homme où tu reçus naissance.
    Je croyais t’y trouver protégeant l’innocence,
    Au berceau balancé d’un enfant endormi,
    Rafraîchissant sa lèvre avec un souffle ami ;
    Ou bien comme un rideau développant ton aile,
    Et gardant contre moi, timide sentinelle,
    Le sommeil de la vierge aux côtés de sa sœur,
    Qui, rêvant, sur son sein la presse avec douceur.
    Mais seul je retournai sous ma belle demeure,
    J’y pleurai comme ici, j’y gémis, jusqu’à l’heure
    Où le son de ton vol m’émut, me fit trembler,
    Comme un prêtre qui sent que son Dieu va parler. »

    Il disait ; et bientôt comme une jeune reine,
    Qui rougit de plaisir au nom de souveraine,
    Et fait à ses sujets un geste gracieux,
    Ou donne à leurs transports un regard de ses yeux,
    Éloa, soulevant le voile de sa tête,
    Avec un doux sourire à lui parler s’apprête,
    Descend plus près de lui, se penche, et mollement
    Contemple avec orgueil son immortel amant.
    Son beau sein, comme un flot qui sur la rive expire,
    Pour la première fois se soulève et soupire ;
    Son bras, comme un lis blanc sur le lac suspendu,
    S’approche sans effroi lentement étendu ;
    Sa bouche parfumée en s’ouvrant semble éclore,
    Comme la jeune rose aux faveurs de l’aurore,
    Quand, le matin lui verse une fraîche liqueur,
    Et qu’un rayon du jour entre jusqu’à son cœur.
    Elle parle, et sa voix dans un beau son rassemble
    Ce que les plus doux bruits auraient de grâce ensemble ;
    Et la lyre accordée aux flûtes dans les bois,
    Et l’oiseau qui se plaint pour la première fois,
    Et la mer quand ses flots apportent sur la grève
    Les chants du soir aux pieds du voyageur qui rêve,
    Et le vent qui se joue aux cloches des hameaux,
    Ou fait gémir les joncs de la fuite des eau :
    « Puisque vous êtes beau, vous êtes bon, sans doute ;
    Car, sitôt que des Cieux une âme prend la route,
    Comme un saint vêtement nous voyons sa bonté
    Lui donner en entrant l’éternelle beauté.
    Mais pourquoi vos discours m’inspirent-ils la crainte ?
    Pourquoi sur votre front tant de douleur empreinte ?
    Comment avez-vous pu descendre du Saint Lieu ?
    Et comment m’aimez-vous, si vous n’aimez pas Dieu ? »


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    Alfred de VignyRecueil : Poèmes antiques et modernes
    • 0
  9. La Maison du berger

    À Éva

    I

    Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie,
    Se traîne et se débat comme un aigle blessé,
    Portant comme le mien, sur son aile asservie,
    Tout un monde fatal, écrasant et glacé ;
    S'il ne bat qu'en saignant par sa plaie immortelle,
    S'il ne voit plus l'amour, son étoile fidèle,
    Éclairer pour lui seul l'horizon effacé ;

    Si ton âme enchaînée, ainsi que l'est mon âme,
    Lasse de son boulet et de son pain amer,
    Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame,
    Penche sa tête pâle et pleure sur la mer,
    Et, cherchant dans les flots une route inconnue,
    Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue
    La lettre sociale écrite avec le fer ;


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    (il reste 48 strophes à lire)
    Alfred de VignyRecueil : Les Destinées
    • 3
  10. J’arrive où je suis étranger

    Rien n’est précaire comme vivre
    Rien comme être n’est passager
    C’est un peu fondre pour le givre
    Et pour le vent être léger
    J’arrive où je suis étranger
    Un jour tu passes la frontière
    D’où viens-tu mais où vas-tu donc
    Demain qu’importe et qu’importe hier
    Le coeur change avec le chardon
    Tout est sans rime ni pardon
    Passe ton doigt là sur ta tempe
    Touche l’enfance de tes yeux
    Mieux vaut laisser basses les lampes
    La nuit plus longtemps nous va mieux
    C’est le grand jour qui se fait vieux
    Les arbres sont beaux en automne
    Mais l’enfant qu’est-il devenu
    Je me regarde et je m’étonne
    De ce voyageur inconnu
    De son visage et ses pieds nus
    Peu a peu tu te fais silence
    Mais pas assez vite pourtant
    Pour ne sentir ta dissemblance
    Et sur le toi-même d’antan
    Tomber la poussière du temps
    C’est long vieillir au bout du compte
    Le sable en fuit entre nos doigts
    C’est comme une eau froide qui monte
    C’est comme une honte qui croît
    Un cuir à crier qu’on corroie
    C’est long d’être un homme une chose
    C’est long de renoncer à tout
    Et sens-tu les métamorphoses
    Qui se font au-dedans de nous
    Lentement plier nos genoux
    Ô mer amère ô mer profonde
    Quelle est l’heure de tes marées
    Combien faut-il d’années-secondes
    À l’homme pour l’homme abjurer
    Pourquoi pourquoi ces simagrées
    Rien n’est précaire comme vivre
    Rien comme être n’est passager
    C’est un peu fondre pour le givre
    Et pour le vent être léger
    J’arrive où je suis étranger.

    Louis AragonRecueil : Le Voyage de Hollande et autres poèmes
    • 2
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