Pablo NerudaRecueil : Vingt poèmes d'amour et une chanson désespérée19 – Fille brune, fille agile, le soleil qui fait les fruits
Fille brune, fille agile, le soleil qui fait les fruits,
qui alourdit les blés et tourmente les algues,
a fait ton corps joyeux et tes yeux lumineux
et ta bouche qui a le sourire de l’eau.Noir, anxieux, un soleil s’est enroulé aux fils
de ta crinière noire, et toi tu étires les bras.
Et tu joues avec lui comme avec un ruisseau,
qui laisse dans tes yeux deux sombres eaux dormantes.Fille brune, fille agile, rien ne me rapproche de toi.
Tout m’éloigne de toi, comme du plein midi.
Tu es la délirante enfance de l’abeille,
la force de l’épi, l’ivresse de la vague.Mon coeur sombre pourtant te cherche,
J’aime ton corps joyeux et ta voix libre et mince.
Ô mon papillon brun, doux et définitif,
tu es blés et soleil eau et coquelicot.- 5
Germain NouveauLes hôtesses
Quand vous coulant au bas de vos lits d’accouchées
Après les affres du premier enfantement
Vous vous dressez enfin, vous sentant allégées
Comme un arbre où saignait un fruit mûr, lourdement ;Que dans votre miroir, Mères, Eves maudites,
Votre ombre frêle et pâle encore du danger
Vous fait prendre en horreur nos enfances, proscrites
D’un geste, et s’effarant d’un sourire étranger ;Tandis que vous traînez, mornes, vos cicatrices,
Dieu nous voit blancs d’un lait revomi par ruisseaux,
L’âme et le front navrés du baiser des nourrices,
Miaulant au roulis d’impassibles berceaux.Or, grandis dans l’orgueil d’avoir des coeurs si tristes,
Plus tard, après l’avoir respirée en chemin,
Ô femme, dans le vent plein d’adorables pistes,
Tu n’as tendu qu’un doigt à toute notre main.
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Germain NouveauRecueil : La Doctrine de l'AmourInvocation
Ô mon Seigneur Jésus, enfance vénérable,
Je vous aime et vous crains petit et misérable,
Car vous êtes le fils de l’amour adorable.Ô mon Seigneur Jésus, adolescent fêté,
Mon âme vous contemple avec humilité,
Car vous êtes la Grâce en étant la Beauté.Ô mon Seigneur Jésus qu’un vêtement décore,
Couleur de la mer calme et couleur de l’aurore,
Que le rouge et le bleu vous fleurissent encore !Ô mon Seigneur Jésus, chaste et doux travailleur,
Enseignez-moi la paix du travail le meilleur,
Celui du charpentier ou celui du tailleur.
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Guy de MaupassantRecueil : Des versEnvoi d’amour dans le jardin des Tuileries
Accours, petit enfant dont j'adore la mère
Qui pour te voir jouer sur ce banc vient s'asseoir,
Pâle, avec les cheveux qu'on rêve à sa Chimère
Et qu'on dirait blondis aux étoiles du soir.
Viens là, petit enfant, donne ta lèvre rose,
Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux frisés ;
Je leur ferai porter un fardeau de baisers,
Afin que, retourné près d'Elle à la nuit close,
Quand tes bras sur son cou viendront se refermer,
Elle trouve à ta lèvre et sur ta chevelure
Quelque chose d'ardent ainsi qu'une brûlure !
Quelque chose de doux comme un besoin d'aimer !
Alors elle dira, frissonnante et troublée
Par cet appel d'amour dont son cœur se défend,
Prenant tous mes baisers sur ta tête bouclée :
« Qu'est-ce que je sens donc au front de mon enfant ? »- 1
Guy de MaupassantRecueil : Des versDécouverte
J'étais enfant. J'aimais les grands combats,
Les Chevaliers et leur pesante armure,
Et tous les preux qui tombèrent là-bas
Pour racheter la Sainte Sépulture.L'Anglais Richard faisait battre mon cœur
Et je l'aimais, quand après ses conquêtes
Il revenait, et que son bras vainqueur
Avait coupé tout un collier de têtes.D'une Beauté je prenais les couleurs,
Une baguette était mon cimeterre ;
Puis je partais à la guerre des fleurs
Et des bourgeons dont je jonchais la terre.Je possédais au vent libre des cieux
Un banc de mousse où s'élevait mon trône ;
Je méprisais les rois ambitieux,
Des rameaux verts j'avais fait ma couronne.
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Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inéditesLoin du monde
Entrez, mes souvenirs, ouvrez ma solitude !
Le monde m’a troublée ; elle aussi me fait peur.
Que d’orages encore et que d’inquiétude
Avant que son silence assoupisse mon coeur !Je suis comme l’enfant qui cherche après sa mère,
Qui crie, et qui s’arrête effrayé de sa voix.
J’ai de plus que l’enfant une mémoire amère :
Dans son premier chagrin, lui, n’a pas d’autrefois.Entrez, mes souvenirs, quand vous seriez en larmes,
Car vous êtes mon père, et ma mère, et mes cieux !
Vos tristesses jamais ne reviennent sans charmes ;
Je vous souris toujours en essuyant mes yeux.Revenez ! Vous aussi, rendez-moi vos sourires,
Vos longs soleils, votre ombre, et vos vertes fraîcheurs,
Où les anges riaient dans nos vierges délires,
Où nos fronts s’allumaient sous de chastes rougeurs.
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Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : Poésies inéditesFierté, pardonne-moi !
Fierté, pardonne-moi !
Fierté, je t’ai trahie !
Une fois dans ma vie,
Fierté, j’ai mieux aimé mon pauvre coeur que toi :
Tue, ou pardonne-moi !Sans souci, sans effroi,
Comme on est dans l’enfance,
J’étais là sans défense ;
Rien ne gardait mon coeur, rien ne veillait sur moi :
Où donc étais-tu, toi ?Fierté, pardonne-moi !
Fierté, je t’ai trahie !
Une fois dans ma vie,
Fierté, j’ai mieux aimé mon pauvre coeur que toi :
Tue, ou pardonne-moi !- 3
Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : ElégiesRêve d’une femme
Veux-tu recommencer la vie ?
Femme, dont le front va pâlir,
Veux-tu l’enfance, encor suivie
D’anges enfants pour l’embellir ?
Veux-tu les baisers de ta mère
Echauffant tes jours au berceau ?
- « Quoi ? mon doux Eden éphémère ?
Oh ! oui, mon Dieu ! c’était si beau ! »Sous la paternelle puissance
Veux-tu reprendre un calme essor ?
Et dans des parfums d’innocence
Laisser épanouir ton sort ?
Veux-tu remonter le bel âge,
L’aile au vent comme un jeune oiseau ?
- « Pourvu qu’il dure davantage,
Oh ! oui, mon Dieu ! c’était si beau ! »Veux-tu rapprendre l’ignorance
Dans un livre à peine entr’ouvert :
Veux-tu ta plus vierge espérance,
Oublieuse aussi de l’hiver :
Tes frais chemins et tes colombes,
Les veux-tu jeunes comme toi ?
- « Si mes chemins n’ont plus de tombes,
Oh ! oui, mon Dieu ! rendez-les moi ! »Reprends-donc de ta destinée,
L’encens, la musique, les fleurs ?
Et reviens, d’année en année,
Au temps qui change tout en pleurs ;
Va retrouver l’amour, le même !
Lampe orageuse, allume-toi !
« - Retourner au monde où l’on aime
O mon Sauveur ! éteignez-moi ! »- 0
Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : ElégiesQuand le fil de ma vie
Quand le fil de ma vie (hélas, il tient à peine ! )
Tombera du fuseau qui le retient encor ;
Quand ton nom, mêlé dans mon sort,
Ne se nourrira plus de ma mourante haleine ;
Quand une main fidèle aura senti ma main
Se refroidir sans lui répondre ;
Quand mon dernier espoir, qu’un souffle va confondre,
Ne trouvera plus ton chemin ;
Prends mon deuil : un pavot, une feuille d’absinthe,
Quelques lilas d’avril, dont j’aimai tant la fleur !
Durant tout un printemps qu’ils sèchent sur ton cœur ;
Je t’en prie : un printemps ! cette espérance est sainte !
J’ai souffert, et jamais d’importunes clameurs
N’ont rappelé vers moi ton amitié distraite ;
Va ! j’en veux à la mort qui sera moins discrète,
Et je ne serai plus quand tu liras : » Je meurs. »Porte en mon souvenir un parfum de tendresse ;
Si tout ne meurt en moi, j’irai le respirer.
Sur l’arbre, où la colombe a caché son ivresse,
Une feuille, au printemps, suffit pour l’attirer.S’ils viennent demander pourquoi ta fantaisie
De cette couleur sombre attriste un temps d’amour ;
Dis que c’est par amour que ton coeur l’a choisie ;
Dis-leur qu’Amour est triste, ou le devient un jour ;
Que c’est un voeu d’enfance, une amitié première ;
Oh ! dis-le sans froideur, car je t’écouterai !
Invente un doux symbole où je me cacherai :
Cette ruse entre nous encor.. c’est la dernière.Dis qu’un jour, dont l’aurore avait eu bien des pleurs,
Tu trouvas sans défense une abeille endormie ;
Qu’elle se laissa prendre et devint ton amie ;
Qu’elle oublia sa route à te chercher des fleurs.
Dis qu’elle oublia tout sur tes pas égarée,
Contente de brûler dans l’air choisi par toi.
Sous cette ressemblance avec pudeur livrée,
Dis-leur, si tu le peux, ton empire sur moi.
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Marceline Desbordes-ValmoreRecueil : ElégiesPlus de chants
À Madame De Simonis
Enfant d’un nid loin du soleil éclos,
Tombée un jour du faîte des collines,
Ouvrant à Dieu mes ailes orphelines,
Poussée aux vents sur la terre ou les flots,
Mon coeur chantait, mais avec des sanglots.Pour louer Dieu, dès que je pus chanter,
Que m’importait ma frêle voix de femme ?
Tout le concert se tenait dans mon âme.
Que l’on passât sans daigner m’écouter,
Je louais Dieu ! Qui pouvait m’arrêter ?Le front vibrant d’étranges et doux sons,
Toute ravie et jeune en solitude,
Trouvant le monde assez beau sans l’étude,
Je souriais, rebelle à ses leçons,
Le coeur gonflé d’inédites chansons.
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