1. Les Bons Chiens – À M. Joseph Stevens

    Je n'ai jamais rougi, même devant les jeunes écrivains de mon siècle, de mon admiration pour Buffon ; mais aujourd'hui ce n'est pas l'âme de ce peintre de la nature pompeuse que j'appellerai à mon aide. Non.

    Bien plus volontiers je m'adresserais à Sterne, et je lui dirais : « Descends du ciel, ou monte vers moi des champs Élyséens, pour m'inspirer en faveur des bons chiens, des pauvres chiens, un chant digne de toi, sentimental farceur, farceur incomparable ! Reviens à califourchon sur ce fameux âne qui t'accompagne toujours dans la mémoire de la postérité ; et surtout que cet âne n'oublie pas de porter, délicatement suspendu entre ses lèvres, son immortel macaron ! »

    Arrière la muse académique ! Je n'ai que faire de cette vieille bégueule. J'invoque la muse familière, la citadine, la vivante, pour qu'elle m'aide à chanter les bons chiens, les pauvres chiens, les chiens crottés, ceux-là que chacun écarte, comme pestiférés et pouilleux, excepté le pauvre dont ils sont les associés, et le poëte qui les regarde d'un œil fraternel.

    Fi du chien bellâtre, de ce fat quadrupède, danois, king-charles, carlin ou gredin, si enchanté de lui-même qu'il s'élance indiscrètement dans les jambes ou sur les genoux du visiteur, comme s'il était sûr de plaire, turbulent comme un enfant, sot comme une lorette, quelquefois hargneux et insolent comme un domestique ! Fi surtout de ces serpents à quatre pattes, frissonnants et désœuvrés, qu'on nomme levrettes, et qui ne logent même pas dans leur museau pointu assez de flair pour suivre la piste d'un ami, ni dans leur tête aplatie assez d'intelligence pour jouer au domino !


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  2. Le Gâteau

    Je voyageais. Le paysage au milieu duquel j'étais placé était d'une grandeur et d'une noblesse irrésistibles. Il en passa sans doute en ce moment quelque chose dans mon âme. Mes pensées voltigeaient avec une légèreté égale à celle de l'atmosphère ; les passions vulgaires, telles que la haine et l'amour profane, m'apparaissaient maintenant aussi éloignées que les nuées qui défilaient au fond des abîmes sous mes pieds ; mon âme me semblait aussi vaste et aussi pure que la coupole du ciel dont j'étais enveloppé ; le souvenir des choses terrestres n'arrivait à mon cœur qu'affaibli et diminué, comme le son de la clochette des bestiaux imperceptibles qui paissaient loin, bien loin, sur le versant d'une autre montagne. Sur le petit lac immobile, noir de son immense profondeur, passait quelquefois l'ombre d'un nuage, comme le reflet du manteau d'un géant aérien volant à travers le ciel. Et je me souviens que cette sensation solennelle et rare, causée par un grand mouvement parfaitement silencieux, me remplissait d'une joie mêlée de peur. Bref, je me sentais, grâce à l'enthousiasmante beauté dont j'étais environné, en parfaite paix avec moi-même et avec l'univers ; je crois même que, dans ma parfaite béatitude et dans mon total oubli de tout le mal terrestre, j'en étais venu à ne plus trouver si ridicules les journaux qui prétendent que l'homme est né bon ; — quand la matière incurable renouvelant ses exigences, je songeai à réparer la fatigue et à soulager l'appétit causés par une si longue ascension. Je tirai de ma poche un gros morceau de pain, une tasse de cuir et un flacon d'un certain élixir que les pharmaciens vendaient dans ce temps-là aux touristes pour le mêler dans l'occasion avec de l'eau de neige.

    Je découpais tranquillement mon pain, quand un bruit très-léger me fit lever les yeux. Devant moi se tenait un petit être déguenillé, noir, ébouriffé, dont les yeux creux, farouches et comme suppliants, dévoraient le morceau de pain. Et je l'entendis soupirer, d'une voix basse et rauque, le mot : gâteau ! Je ne pus m'empêcher de rire en entendant l'appellation dont il voulait bien honorer mon pain presque blanc, et j'en coupai pour lui une belle tranche que je lui offris. Lentement il se rapprocha, ne quittant pas des yeux l'objet de sa convoitise ; puis, happant le morceau avec sa main, se recula vivement, comme s'il eût craint que mon offre ne fût pas sincère ou que je m'en repentisse déjà.

    Mais au même instant il fut culbuté par un autre petit sauvage, sorti je ne sais d'où, et si parfaitement semblable au premier qu'on aurait pu le prendre pour son frère jumeau. Ensemble ils roulèrent sur le sol, se disputant la précieuse proie, aucun n'en voulant sans doute sacrifier la moitié pour son frère. Le premier, exaspéré, empoigna le second par les cheveux ; celui-ci lui saisit l'oreille avec les dents, et en cracha un petit morceau sanglant avec un superbe juron patois. Le légitime propriétaire du gâteau essaya d'enfoncer ses petites griffes dans les yeux de l'usurpateur ; à son tour celui-ci appliqua toutes ses forces à étrangler son adversaire d'une main, pendant que de l'autre il tâchait de glisser dans sa poche le prix du combat. Mais, ravivé par le désespoir, le vaincu se redressa et fit rouler le vainqueur par terre d'un coup de tête dans l'estomac. À quoi bon décrire une lutte hideuse qui dura en vérité plus longtemps que leurs forces enfantines ne semblaient le promettre ? Le gâteau voyageait de main en main et changeait de poche à chaque instant ; mais, hélas ! il changeait aussi de volume ; et lorsque enfin, exténués, haletants, sanglants, ils s'arrêtèrent par impossibilité de continuer, il n'y avait plus, à vrai dire, aucun sujet de bataille ; le morceau de pain avait disparu, et il était éparpillé en miettes semblables aux grains de sable auxquels il était mêlé.

    Ce spectacle m'avait embrumé le paysage, et la joie calme où s'ébaudissait mon âme avant d'avoir vu ces petits hommes avait totalement disparu ; j'en restai triste assez longtemps, me répétant sans cesse : « Il y a donc un pays superbe où le pain s'appelle du gâteau, friandise si rare qu'elle suffit pour engendrer une guerre parfaitement fratricide ! »

    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  3. Le Désir de peindre

    Malheureux peut-être l'homme, mais heureux l'artiste que le désir déchire !

    Je brûle de peindre celle qui m'est apparue si rarement et qui a fui si vite, comme une belle chose regrettable derrière le voyageur emporté dans la nuit. Comme il y a longtemps déjà qu'elle a disparu !

    Elle est belle, et plus que belle ; elle est surprenante. En elle le noir abonde : et tout ce qu'elle inspire est nocturne et profond. Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son regard illumine comme l'éclair : c'est une explosion dans les ténèbres.

    Je la comparerais à un soleil noir, si l'on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur. Mais elle fait plus volontiers penser à la lune, qui sans doute l'a marquée de sa redoutable influence ; non pas la lune blanche des idylles, qui ressemble à une froide mariée, mais la lune sinistre et enivrante, suspendue au fond d'une nuit orageuse et bousculée par les nuées qui courent ; non pas la lune paisible et discrète visitant le sommeil des hommes purs, mais la lune arrachée du ciel, vaincue et révoltée, que les Sorcières thessaliennes contraignent durement à danser sur l'herbe terrifiée !


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
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  4. Le Fou et la Vénus

    Quelle admirable journée ! Le vaste parc se pâme sous l'œil brûlant du soleil, comme la jeunesse sous la domination de l'Amour.

    L'extase universelle des choses ne s'exprime par aucun bruit ; les eaux elles-mêmes sont comme endormies. Bien différente des fêtes humaines, c'est ici une orgie silencieuse.

    On dirait qu'une lumière toujours croissante fait de plus en plus étinceler les objets ; que les fleurs excitées brûlent du désir de rivaliser avec l'azur du ciel par l'énergie de leurs couleurs, et que la chaleur, rendant visibles les parfums, les fait monter vers l'astre comme des fumées.

    Cependant, dans cette jouissance universelle, j'ai aperçu un être affligé.


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
    • 1
  5. La Corde – À Édouard Manet

    « Les illusions, — me disait mon ami, — sont aussi innombrables peut-être que les rapports des hommes entre eux, ou des hommes avec les choses. Et quand l'illusion disparaît, c'est-à-dire quand nous voyons l'être ou le fait tel qu'il existe en dehors de nous, nous éprouvons un bizarre sentiment, compliqué moitié de regret pour le fantôme disparu, moitié de surprise agréable devant la nouveauté, devant le fait réel. S'il existe un phénomène évident, trivial, toujours semblable, et d'une nature à laquelle il soit impossible de se tromper, c'est l'amour maternel. Il est aussi difficile de supposer une mère sans amour maternel qu'une lumière sans chaleur ; n'est-il donc pas parfaitement légitime d'attribuer à l'amour maternel toutes les actions et les paroles d'une mère, relatives à son enfant ? Et cependant écoutez cette petite histoire, où j'ai été singulièrement mystifié par l'illusion la plus naturelle.

    « Ma profession de peintre me pousse à regarder attentivement les visages, les physionomies, qui s'offrent dans ma route, et vous savez quelle jouissance nous tirons de cette faculté qui rend à nos yeux la vie plus vivante et plus significative que pour les autres hommes. Dans le quartier reculé que j'habite, et où de vastes espaces gazonnés séparent encore les bâtiments, j'observai souvent un enfant dont la physionomie ardente et espiègle, plus que toutes les autres, me séduisit tout d'abord. Il a posé plus d'une fois pour moi, et je l'ai transformé tantôt en petit bohémien, tantôt en ange, tantôt en Amour mythologique. Je lui ai fait porter le violon du vagabond, la Couronne d'Épines et les Clous de la Passion, et la Torche d'Éros. Je pris enfin à toute la drôlerie de ce gamin un plaisir si vif, que je priai un jour ses parents, de pauvres gens, de vouloir bien me le céder, promettant de bien l'habiller, de lui donner quelque argent et de ne pas lui imposer d'autre peine que de nettoyer mes pinceaux et de faire mes commissions. Cet enfant, débarbouillé, devint charmant, et la vie qu'il menait chez moi lui semblait un paradis, comparativement à celle qu'il aurait subie dans le taudis paternel. Seulement je dois dire que ce petit bonhomme m'étonna quelquefois par des crises singulières de tristesse précoce, et qu'il manifesta bientôt un goût immodéré pour le sucre et les liqueurs ; si bien qu'un jour où je constatai que, malgré mes nombreux avertissements, il avait encore commis un nouveau larcin de ce genre, je le menaçai de le renvoyer à ses parents. Puis je sortis, et mes affaires me retinrent assez longtemps hors de chez moi.

    « Quels ne furent pas mon horreur et mon étonnement quand, rentrant à la maison, le premier objet qui frappa mes regards fut mon petit bonhomme, l'espiègle compagnon de ma vie, pendu au panneau de cette armoire ! Ses pieds touchaient presque le plancher ; une chaise, qu'il avait sans doute repoussée du pied, était renversée à côté de lui ; sa tête était penchée convulsivement sur une épaule ; son visage, boursouflé, et ses yeux, tout grands ouverts avec une fixité effrayante, me causèrent d'abord l'illusion de la vie. Le dépendre n'était pas une besogne aussi facile que vous le pouvez croire. Il était déjà fort roide, et j'avais une répugnance inexplicable à le faire brusquement tomber sur le sol. Il fallait le soutenir tout entier avec un bras, et, avec la main de l'autre bras, couper la corde. Mais cela fait, tout n'était pas fini ; le petit monstre s'était servi d'une ficelle fort mince qui était entrée profondément dans les chairs, et il fallait maintenant, avec de minces ciseaux, chercher la corde entre les deux bourrelets de l'enflure, pour lui dégager le cou.

    « J'ai négligé de vous dire que j'avais vivement appelé au secours ; mais tous mes voisins avaient refusé de me venir en aide, fidèles en cela aux habitudes de l'homme civilisé, qui ne veut jamais, je ne sais pourquoi, se mêler des affaires d'un pendu. Enfin vint un médecin qui déclara que l'enfant était mort depuis plusieurs heures. Quand, plus tard, nous eûmes à le déshabiller pour l'ensevelissement, la rigidité cadavérique était telle, que, désespérant de fléchir les membres, nous dûmes lacérer et couper les vêtements pour les lui enlever.


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
    • 0
  6. Les voiles

    Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes,
    Les ailes de mon âme à tous les vents des mers,
    Les voiles emportaient ma pensée avec elles,
    Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.

    Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie
    Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin
    Des continents de vie et des îles de joie
    Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.

    J’enviais chaque nef qui blanchissait l’écume,
    Heureuse d’aspirer au rivage inconnu,
    Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,
    J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.

    Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées,
    Non plus comme le champ de mes rêves chéris,
    Mais comme un champ de mort où mes ailes semées
    De moi-même partout me montrent les débris.


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    Alphonse de LamartineRecueil : Oeuvre posthume
    • 1
  7. A Némésis

    Non, sous quelque drapeau que le barde se range,
    La muse sert sa gloire et non ses passions !
    Non, je n’ai pas coupé les ailes de cet ange
    Pour l’atteler hurlant au char des factions !
    Non, je n’ai point couvert du masque populaire
    Son front resplendissant des feux du saint parvis,
    Ni pour fouetter et mordre, irritant sa colère,
    Changé ma muse en Némésis !

    D’implacables serpents je ne l’ai point coiffée ;
    Je ne l’ai pas menée une verge à la main,
    Injuriant la gloire avec le luth d’Orphée,
    Jeter des noms en proie au vulgaire inhumain.
    Prostituant ses vers aux clameurs de la rue,
    Je n’ai pas arraché la prêtresse au saint lieu ;
    A ses profanateurs je ne l’ai pas vendue,
    Comme Sion vendit son Dieu !

    Non, non : je l’ai conduite au fond des solitudes,
    Comme un amant jaloux d’une chaste beauté ;
    J’ai gardé ses beaux pieds des atteintes trop rudes
    Dont la terre eût blessé leur tendre nudité :
    J’ai couronné son front d’étoiles immortelles,
    J’ai parfumé mon coeur pour lui faire un séjour,
    Et je n’ai rien laissé s’abriter sous ses ailes
    Que la prière et que l’amour !

    L’or pur que sous mes pas semait sa main prospère
    N’a point payé la vigne ou le champ du potier ;
    Il n’a point engraissé les sillons de mon père
    Ni les coffres jaloux d’un avide héritier :
    Elle sait où du ciel ce divin denier tombe.
    Tu peux sans le ternir me reprocher cet or !
    D’autres bouches un jour te diront sur ma tombe
    Où fut enfoui mon trésor.


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    Alphonse de LamartineRecueil : Odes politiques
    • 0
  8. Tristesse

    Ramenez-moi, disais-je, au fortuné rivage
    Où Naples réfléchit dans une mer d’azur
    Ses palais, ses coteaux, ses astres sans nuage,
    Où l’oranger fleurit sous un ciel toujours pur.
    Que tardez-vous? Partons! Je veux revoir encore
    Le Vésuve enflammé sortant du sein des eaux;
    Je veux de ses hauteurs voir se lever l’aurore;
    Je veux, guidant les pas de celle que j’adore,
    Redescendre, en rêvant, de ces riants coteaux;
    Suis-moi dans les détours de ce golfe tranquille;
    Retournons sur ces bords à nos pas si connus,
    Aux jardins de Cinthie, au tombeau de Virgile,
    Près des débris épars du temple de Vénus :
    Là, sous les orangers, sous la vigne fleurie,
    Dont le pampre flexible au myrte se marie,
    Et tresse sur ta tête une voûte de fleurs,
    Au doux bruit de la vague ou du vent qui murmure,
    Seuls avec notre amour, seuls avec la nature,
    La vie et la lumière auront plus de douceurs.

    De mes jours pâlissants le flambeau se consume,
    Il s’éteint par degrés au souffle du malheur,
    Ou, s’il jette parfois une faible lueur,
    C’est quand ton souvenir dans mon sein le rallume;
    Je ne sais si les dieux me permettront enfin
    D’achever ici-bas ma pénible journée.
    Mon horizon se borne, et mon oeil incertain
    Ose l’étendre à peine au-delà d’une année.
    Mais s’il faut périr au matin,
    S’il faut, sur une terre au bonheur destinée,
    Laisser échapper de ma main
    Cette coupe que le destin
    Semblait avoir pour moi de roses couronnée,
    Je ne demande aux dieux que de guider mes pas
    Jusqu’aux bords qu’embellit ta mémoire chérie,
    De saluer de loin ces fortunés climats,
    Et de mourir aux lieux où j’ai goûté la vie.

    Alphonse de LamartineRecueil : Nouvelles méditations poétiques
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  9. Les préludes


    L’onde qui baise ce rivage,
    De quoi se plaint-elle à ses bords ?
    Pourquoi le roseau sur la plage,
    Pourquoi le ruisseau sous l’ombrage
    Rendent-ils de tristes accords ?

    De quoi gémit la tourterelle
    Quand, dans le silence des bois,
    Seule auprès du ramier fidèle,
    L’Amour fait palpiter son aile,
    Les baisers étouffent sa voix ?

    Et toi, qui mollement te livre
    Au doux sourire du bonheur,
    Et du regard dont tu m’enivre,
    Me fais mourir, me fais revivre,
    De quoi te plains-tu sur mon coeur ?

    Plus jeune que la jeune aurore,
    Plus limpide que ce flot pur,
    Ton âme au bonheur vient d’éclore,
    Et jamais aucun souffle encore
    N’en a terni le vague azur.


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    Alphonse de LamartineRecueil : Nouvelles méditations poétiques
    • 0
  10. Sapho

    L’aurore se levait, la mer battait la plage ;
    Ainsi parla Sapho debout sur le rivage,
    Et près d’elle, à genoux, les filles de Lesbos
    Se penchaient sur l’abîme et contemplaient les flots :

    Fatal rocher, profond abîme !
    Je vous aborde sans effroi !
    Vous allez à Vénus dérober sa victime :
    J’ai méconnu l’amour, l’amour punit mon crime.
    Ô Neptune ! tes flots seront plus doux pour moi !
    Vois-tu de quelles fleurs j’ai couronné ma tête ?
    Vois : ce front, si longtemps chargé de mon ennui,
    Orné pour mon trépas comme pour une fête,
    Du bandeau solennel étincelle aujourd’hui !

    On dit que dans ton sein mais je ne puis le croire !
    On échappe au courroux de l’implacable Amour ;
    On dit que, par tes soins, si l’on renaît au jour,
    D’une flamme insensée on y perd la mémoire !
    Mais de l’abîme, ô dieu ! quel que soit le secours,
    Garde-toi, garde-toi de préserver mes jours !
    Je ne viens pas chercher dans tes ondes propices
    Un oubli passager, vain remède à mes maux !
    J’y viens, j’y viens trouver le calme des tombeaux !
    Reçois, ô roi des mers, mes joyeux sacrifices !
    Et vous, pourquoi ces pleurs ? pourquoi ces vains sanglots ?
    Chantez, chantez un hymne, ô vierges de Lesbos !

    Importuns souvenirs, me suivrez-vous sans cesse ?
    C’était sous les bosquets du temple de Vénus ;
    Moi-même, de Vénus insensible prêtresse,
    Je chantais sur la lyre un hymne à la déesse :
    Aux pieds de ses autels, soudain je t’aperçus !
    Dieux ! quels transports nouveaux ! ô dieux ! comment décrire
    Tous les feux dont mon sein se remplit à la fois ?
    Ma langue se glaça, je demeurais sans voix,
    Et ma tremblante main laissa tomber ma lyre !
    Non: jamais aux regards de l’ingrate Daphné
    Tu ne parus plus beau, divin fils de Latone ;
    Jamais le thyrse en main, de pampres couronné,
    Le jeune dieu de l’Inde, en triomphe traîné,
    N’apparut plus brillant aux regards d’Erigone.
    Tout sortit de lui seul je me souvins, hélas !
    Sans rougir de ma flamme, en tout temps, à toute heure,
    J’errais seule et pensive autour de sa demeure.
    Un pouvoir plus qu’humain m’enchaînait sur ses pas !
    Que j’aimais à le voir, de la foule enivrée,
    Au gymnase, au théâtre, attirer tous les yeux,
    Lancer le disque au loin, d’une main assurée,
    Et sur tous ses rivaux l’emporter dans nos jeux !
    Que j’aimais à le voir, penché sur la crinière
    D’un coursier de I’EIide aussi prompt que les vents,
    S’élancer le premier au bout de la carrière,
    Et, le front couronné, revenir à pas lents !
    Ah ! de tous ses succès, que mon âme était fière !
    Et si de ce beau front de sueur humecté
    J’avais pu seulement essuyer la poussière
    Ô dieux ! j’aurais donné tout, jusqu’à ma beauté,
    Pour être un seul instant ou sa soeur ou sa mère !
    Vous, qui n’avez jamais rien pu pour mon bonheur !
    Vaines divinités des rives du Permesse,
    Moi-même, dans vos arts, j’instruisis sa jeunesse ;
    Je composai pour lui ces chants pleins de douceur,
    Ces chants qui m’ont valu les transports de la Grèce :
    Ces chants, qui des Enfers fléchiraient la rigueur,
    Malheureuse Sapho ! n’ont pu fléchir son coeur,
    Et son ingratitude a payé ta tendresse !


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    Alphonse de LamartineRecueil : Nouvelles méditations poétiques
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