1. La nuit de décembre

    LE POÈTE

    Du temps que j’étais écolier,
    Je restais un soir à veiller
    Dans notre salle solitaire.
    Devant ma table vint s’asseoir
    Un pauvre enfant vêtu de noir,
    Qui me ressemblait comme un frère.

    Son visage était triste et beau :
    A la lueur de mon flambeau,
    Dans mon livre ouvert il vint lire.
    Il pencha son front sur sa main,
    Et resta jusqu’au lendemain,
    Pensif, avec un doux sourire.

    Comme j’allais avoir quinze ans
    Je marchais un jour, à pas lents,
    Dans un bois, sur une bruyère.
    Au pied d’un arbre vint s’asseoir
    Un jeune homme vêtu de noir,
    Qui me ressemblait comme un frère.


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    Alfred de MussetRecueil : Poésies nouvelles
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  2. Lumières d’Hommes

    Somnambule en plein midi
    même la viande sur la fourchette
    même la fourchette à la main
    toujours très près des camarades
    mais si loin tout de même si loin
    et donner la pâtée au chien
    mais je voyais la pâtée s'enfuir
    le chien courir le long du mur
    et j'entendais ses soupirs
    et le chien voyait ma lumière
    mon astre
    et laissait la pâtée courir
    j'avais cette lumière là sur moi
    comme ça
    mais ce n'était pas
    ma lumière
    elle était là comme ça
    j'aurais voulu
    j'ai tout essayé
    j'aurais voulu m'en débarrasser partager
    mais elle brûlait tout le monde
    personne n'en voulait
    mais
    si je la mettais en veilleuse
    tout le monde applaudissait
    lumière couleur de lanterne sourde
    petite lampe sans danger
    elle plaisait
    mais la grande lueur de l'indifférence avouée
    le vrai lampadaire
    le bec de gaz saignant
    contre lequel l'amour saignant se cogne
    se blesse
    se tue
    sans vraiment mourir
    la comète
    le grand rat de cave que chacun porte dans sa poitrine
    l'inquiétante et magnifique lueur
    cette braise
    personne presque personne n'en veut
    petits mensonges lumineux couleur de vérité lumineuse
    vérités verroteries
    lumière béate de l'homme franc qui vous regarde bien en face
    salamandre installée dans le front du penseur
    bois et charbons
    petits briquets de l'amitié
    feux de paille
    feux de poutres
    feux de joies
    de Bengale et de tous bois
    allumettes
    brindilles
    boulets bernots
    comme vous plaisez !
    ne croyez pas que je pousse le cri du ver luisant qui s'excuse de briller
    ou la plainte déchirante du cul-de-jatte qui voudrait patiner
    non
    je hurle à la lumière avec de l'encre et du papier
    le soir tard
    et je crie
    tout de même
    il y a la lumière
    chacun a sa lumière
    et le monde crève de froid
    le monde a peur de se brûler les doigts
    évidemment
    c'est la lumière qui brille qui brûle qui fait cuire
    et qui glace le sang
    c'est la grande omelette surprise
    le soleil avec des caillots de sang
    lueur du coeur
    lueur de l'amour
    lueur
    oh il faut la poursuivre cette lueur aveuglante
    elle existe
    elle crève les yeux
    mais s'ils faut que les yeux crèvent pour tout voir
    crevez les yeux

    c'est la lumière vivante que chacun porte en soi
    et que tout le monde étouffe pour faire comme tout le monde
    lumière défendue
    tu grilles ceux qui t'approchent
    ceux qui veulent te prendre
    mais tu les aimes
    lumière vivante
    la vie c'est toi
    la vie vivante qui marche en avant
    en revenant sur ses pas
    qui marche tout droit qui fait des détours et qui n'en fait pas
    soleil de nuit
    lune de jour
    étoiles de l'après-midi
    battements de coeur avant l'amour
    pendant l'amour
    après l'amour
    grande lumière dans l'oeil du porc qui fait l'amour
    lumière telle que sans abat-jour
    lumière brute lumière rouge
    lumière crépusculaire
    indifférente avide passionnée
    lumière de printemps si douce
    lumière d'enfant
    toujours la même lumière cruelle et lucide
    mais parfois si belle
    visages qui vous approchez
    yeux fermés
    bouches ouvertes
    tout tourne et tout flambe
    vos deux têtes
    tête de garçon
    tête de fille
    vos deux têtes tournent et oublient
    c'est un astre
    un instant
    une victoire
    une prise
    éclair obscur du mauvais temps
    feux follets de la morale
    croix de feu
    pétards mouillés
    ciboires bien astiqués
    malheureux petits soleils de cuivre
    hostensoirs
    comme ils sont ridicules et blêmes vos rayons
    lorsque la lumière de celle qui aime l'amour
    rencontre la lumière de celui qui aime l'amour
    drôle d'incendie
    peu importe sa durée
    toujours hier demain bonjour bonsoir autrefois jamais toujours et vous-mêmes
    qu'est-ce que ça fout pourvu que ça flambe.

    Lumières d’Hommes, tiré du recueil Soleil de nuit paru aux éditions Gallimard
    © Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques

    Jacques PrévertRecueil : Soleil de nuit
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