1. Bonheur domestique

    Il est des gens pour qui le bonheur est sur terre
    Ils font notre malheur, vivant gais et contents !
    J’aimais, comme l’on aime aux âges innocents,
    Une charmante fille, à la prunelle altière !

    Un noble, un gentleman, par ses écus sonnants,
    A ravi cette fille à mon amour sincère !
    Près d’elle, il vit heureux ! entre sa ménagère,
    Ses chiens, et ses chevaux, il partage son temps !

    Il s’enivre souvent du blanc jus de la treille,
    Qui, de son bras galant brutalement éveille
    L’insolente vigueur sur sa chère moitié !

    Il caresse des fils dont il se croit le père,
    Faits de compte à demi par la douce amitié !
    Il est des gens pour qui le bonheur est sur terre.

    Jules Vernes
    • 0
  2. Les Tentations ou Éros, Plutus et la Gloire

    Deux superbes Satans et une Diablesse, non moins extraordinaire, ont la nuit dernière monté l'escalier mystérieux par où l'Enfer donne assaut à la faiblesse de l'homme qui dort, et communique en secret avec lui. Et ils sont venus se poser glorieusement devant moi, debout comme sur une estrade. Une splendeur sulfureuse émanait de ces trois personnages, qui se détachaient ainsi du fond opaque de la nuit. Ils avaient l'air si fier et si plein de domination, que je les pris d'abord tous les trois pour de vrais Dieux.

    Le visage du premier Satan était d'un sexe ambigu, et il y avait aussi, dans les lignes de son corps, la mollesse des anciens Bacchus. Ses beaux yeux languissants, d'une couleur ténébreuse et indécise, ressemblaient à des violettes chargées encore des lourds pleurs de l'orage, et ses lèvres entr'ouvertes à des cassolettes chaudes, d'où s'exhalait la bonne odeur d'une parfumerie ; et à chaque fois qu'il soupirait, des insectes musqués s'illuminaient, en voletant, aux ardeurs de son souffle.

    Autour de sa tunique de pourpre était roulé, en manière de ceinture, un serpent chatoyant qui, la tête relevée, tournait langoureusement vers lui ses yeux de braise. À cette ceinture vivante étaient suspendus, alternant avec des fioles pleines de liqueurs sinistres, de brillants couteaux et des instruments de chirurgie. Dans sa main droite il tenait une autre fiole dont le contenu était d'un rouge lumineux, et qui portait pour étiquette ces mots bizarres : « Buvez, ceci est mon sang, un parfait cordial ; » dans la gauche, un violon qui lui servait sans doute à chanter ses plaisirs et ses douleurs, et à répandre la contagion de sa folie dans les nuits de sabbat.

    À ses chevilles délicates traînaient quelques anneaux d'une chaîne d'or rompue, et quand la gêne qui en résultait le forçait à baisser les yeux vers la terre, il contemplait vaniteusement les ongles de ses pieds, brillants et polis comme des pierres bien travaillées.


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
    • 1
  3. Le Fou et la Vénus

    Quelle admirable journée ! Le vaste parc se pâme sous l'œil brûlant du soleil, comme la jeunesse sous la domination de l'Amour.

    L'extase universelle des choses ne s'exprime par aucun bruit ; les eaux elles-mêmes sont comme endormies. Bien différente des fêtes humaines, c'est ici une orgie silencieuse.

    On dirait qu'une lumière toujours croissante fait de plus en plus étinceler les objets ; que les fleurs excitées brûlent du désir de rivaliser avec l'azur du ciel par l'énergie de leurs couleurs, et que la chaleur, rendant visibles les parfums, les fait monter vers l'astre comme des fumées.

    Cependant, dans cette jouissance universelle, j'ai aperçu un être affligé.


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
    • 1
  4. Le Crépuscule du soir

    Le jour tombe. Un grand apaisement se fait dans les pauvres esprits fatigués du labeur de la journée ; et leurs pensées prennent maintenant les couleurs tendres et indécises du crépuscule.

    Cependant du haut de la montagne arrive à mon balcon, à travers les nues transparentes du soir, un grand hurlement, composé d'une foule de cris discordants, que l'espace transforme en une lugubre harmonie, comme celle de la marée qui monte ou d'une tempête qui s'éveille.

    Quels sont les infortunés que le soir ne calme pas, et qui prennent, comme les hiboux, la venue de la nuit pour un signal de sabbat ? Cette sinistre ululation nous arrive du noir hospice perché sur la montagne ; et, le soir, en fumant et en contemplant le repos de l'immense vallée, hérissée de maisons dont chaque fenêtre dit : « C'est ici la paix maintenant ; c'est ici la joie de la famille ! » je puis, quand le vent souffle de là-haut, bercer ma pensée étonnée à cette imitation des harmonies de l'enfer.

    Le crépuscule excite les fous. — Je me souviens que j'ai eu deux amis que le crépuscule rendait tout malades. L'un méconnaissait alors tous les rapports d'amitié et de politesse, et maltraitait, comme un sauvage, le premier venu. Je l'ai vu jeter à la tête d'un maître d'hôtel un excellent poulet, dans lequel il croyait voir je ne sais quel insultant hiéroglyphe. Le soir, précurseur des voluptés profondes, lui gâtait les choses les plus succulentes.


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    Charles BaudelaireRecueil : Le Spleen de Paris
    • 2
  5. Les étoiles

    A Mme de P***.
    Il est pour la pensée une heure une heure sainte,
    Alors que, s’enfuyant de la céleste enceinte,
    De l’absence du jour pour consoler les cieux,
    Le crépuscule aux monts prolonge ses adieux.
    On voit à l’horizon sa lueur incertaine,
    Comme les bords flottants d’une robe qui traîne,
    Balayer lentement le firmament obscur,
    Où les astres ternis revivent dans l’azur.
    Alors ces globes d’or, ces îles de lumière,
    Que cherche par instinct la rêveuse paupière,
    Jaillissent par milliers de l’ombre qui s’enfuit
    Comme une poudre d’or sur les pas de la nuit;
    Et le souffle du soir qui vole sur sa trace,
    Les sème en tourbillons dans le brillant espace.
    L’oeil ébloui les cherche et les perd à la fois;
    Les uns semblent planer sur les cimes des bois,
    Tel qu’un céleste oiseau dont les rapides ailes
    Font jaillir en s’ouvrant des gerbes d’étincelles.
    D’autres en flots brillants s’étendent dans les airs,
    Comme un rocher blanchi de l’écume des mers;
    Ceux-là, comme un coursier volant dans la carrière,
    Déroulent à longs plis leur flottante crinière;
    Ceux-ci, sur l’horizon se penchant à demi,
    Semblent des yeux ouverts sur le monde endormi,
    Tandis qu’aux bords du ciel de légères étoiles
    Voguent dans cet azur comme de blanches voiles
    Qui, revenant au port, d’un rivage lointain,
    Brillent sur l’Océan aux rayons du matin.

    De ces astres brillants, son plus sublime ouvrage,
    Dieu seul connaît le nombre, et la distance, et l’âge;
    Les uns, déjà vieillis, pâlissent à nos yeux,
    D’autres se sont perdus dans les routes des cieux,
    D’autres, comme des fleurs que son souffle caresse,
    Lèvent un front riant de grâce et de jeunesse,
    Et, charmant l’Orient de leurs fraîches clartés,
    Etonnent tout à coup l’oeil qui les a comptés.
    Dans la danse céleste ils s’élancent et l’homme,
    Ainsi qu’un nouveau-né, les salue, et les nomme.
    Quel mortel enivré de leur chaste regard,
    Laissant ses yeux flottants les fixer au hasard,
    Et cherchant le plus pur parmi ce choeur suprême,
    Ne l’a pas consacré du nom de ce qu’il aime?
    Moi-même il en est un, solitaire, isolé,
    Qui, dans mes longues nuits, m’a souvent consolé,
    Et dont l’éclat, voilé des ombres du mystère,
    Me rappelle un regard qui brillait sur la terre.
    Peut-être? ah! puisse-t-il au céleste séjour
    Porter au moins ce nom que lui donna l’Amour!

    Cependant la nuit marche, et sur l’abîme immense
    Tous ces mondes flottants gravitent en silence,
    Et nous-même, avec eux emportés dans leur cours
    Vers un port inconnu nous avançons toujours!
    Souvent, pendant la nuit, au souffle du zéphire,
    On sent la terre aussi flotter comme un navire.
    D’une écume brillante on voit les monts couverts
    Fendre d’un cours égal le flot grondant des airs;
    Sur ces vagues d’azur où le globe se joue,
    On entend l’aquilon se briser sous la proue,
    Et du vent dans les mâts les tristes sifflements,
    Et de ses flancs battus les sourds gémissements;
    Et l’homme sur l’abîme où sa demeure flotte
    Vogue avec volupté sur la foi du pilote!
    Soleils! mondes flottants qui voguez avec nous,
    Dites, s’il vous l’a dit, où donc allons-nous tous?
    Quel est le port céleste où son souffle nous guide?
    Quel terme assigna-t-il à notre vol rapide?
    Allons-nous sur des bords de silence et de deuil,
    Echouant dans la nuit sur quelque vaste écueil,
    Semer l’immensité des débris du naufrage?
    Ou, conduits par sa main sur un brillant rivage,
    Et sur l’ancre éternelle à jamais affermis,
    Dans un golfe du ciel aborder endormis?

    Vous qui nagez plus près de la céleste voûte,
    Mondes étincelants, vous le savez sans doute!
    Cet Océan plus pur, ce ciel où vous flottez,
    Laisse arriver à vous de plus vives clartés;
    Plus brillantes que nous, vous savez davantage;
    Car de la vérité la lumière est l’image!
    Oui : si j’en crois l’éclat dont vos orbes errants
    Argentent des forêts les dômes transparents,
    Qui glissant tout à coup sur des mers irritées,
    Calme en les éclairant les vagues agitées;
    Si j’en crois ces rayons dont le sensible jour
    Inspire la vertu, la prière, l’amour,
    Et quand l’oeil attendri s’entrouvre à leur lumière,
    Attirent une larme au bord de la paupière;
    Si j’en crois ces instincts, ces doux pressentiments
    Qui dirigent vers nous les soupirs des amants,
    Les yeux de la beauté, les rêves qu’on regrette,
    Et le vol enflammé de l’aigle et du poète!
    Tentes du ciel, Edens! temples! brillants palais!
    Vous êtes un séjour d’innocence et de paix!
    Dans le calme des nuits, à travers la distance,
    Vous en versez sur nous la lointaine influence!
    Tout ce que nous cherchons, l’amour, la vérité,
    Ces fruits tombés du ciel dont la terre a goûté,
    Dans vos brillants climats que le regard envie
    Nourrissent à jamais les enfants de la vie,
    Et l’homme, un jour peut-être à ses destins rendu,
    Retrouvera chez vous tout ce qu’il a perdu?
    Hélas! combien de fois seul, veillant sur ces cimes
    Où notre âme plus libre a des voeux plus sublimes,
    Beaux astres! fleurs du ciel dont le lis est jaloux,
    J’ai murmuré tout bas : Que ne suis-je un de vous?
    Que ne puis-je, échappant à ce globe de boue,
    Dans la sphère éclatante où mon regard se joue,
    Jonchant d’un feu de plus le parvis du saint lieu,
    Eclore tout à coup sous les pas de mon Dieu,
    Ou briller sur le front de la beauté suprême,
    Comme un pâle fleuron de son saint diadème?
    Dans le limpide azur de ces flots de cristal,
    Me souvenant encor de mon globe natal,
    Je viendrais chaque nuit, tardif et solitaire,
    Sur les monts que j’aimais briller près de la terre;
    J’aimerais à glisser sous la nuit des rameaux,
    A dormir sur les prés, à flotter sur les eaux;
    A percer doucement le voile d’un nuage,
    Comme un regard d’amour que la pudeur ombrage :
    Je visiterais l’homme; et s’il est ici-bas
    Un front pensif, des yeux qui ne se ferment pas,
    Une âme en deuil, un coeur qu’un poids sublime oppresse,
    Répandant devant Dieu sa pieuse tristesse;
    Un malheureux au jour dérobant ses douleurs
    Et dans le sein des nuits laissant couler ses pleurs,
    Un génie inquiet, une active pensée
    Par un instinct trop fort dans l’infini lancée;
    Mon rayon pénétré d’une sainte amitié
    Pour des maux trop connus prodiguant sa pitié,
    Comme un secret d’amour versé dans un coeur tendre,
    Sur ces fronts inclinés se plairait à descendre!
    Ma lueur fraternelle en découlant sur eux
    Dormirait sur leur sein, sourirait à leurs yeux :
    Je leur révélerais dans la langue divine
    Un mot du grand secret que le malheur devine;
    Je sécherais leurs pleurs; et quand l’oeil du matin
    Ferait pâlir mon disque à l’horizon lointain,
    Mon rayon en quittant leur paupière attendrie
    Leur laisserait encor la vague rêverie,
    Et la paix et l’espoir; et, lassés de gémir,
    Au moins avant l’aurore ils pourraient s’endormir.


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    (il reste 1 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Nouvelles méditations poétiques
    • 0
  6. Le passé

    A M. A. de V***.

    Arrêtons-nous sur la colline
    A l’heure où, partageant les jours,
    L’astre du matin qui décline
    Semble précipiter son cours!
    En avançant dans sa carrière,
    Plus faible il rejette en arrière
    L’ombre terrestre qui le suit,
    Et de l’horizon qu’il colore
    Une moitié le voit encore,
    L’autre se plonge dans la nuit!

    C’est l’heure où, sous l’ombre inclinée,
    Le laboureur dans le vallon
    Suspend un moment sa journée,
    Et s’assied au bord du sillon!
    C’est l’heure où, près de la fontaine,
    Le voyageur reprend haleine
    Après sa course du matin
    Et c’est l’heure où l’âme qui pense
    Se retourne et voit l’espérance
    Qui l’abandonne en son chemin!

    Ainsi notre étoile pâlie,
    Jetant de mourantes lueurs
    Sur le midi de notre vie,
    Brille à peine à travers nos pleurs.
    De notre rapide existence
    L’ombre de la mort qui s’avance
    Obscurcit déjà la moitié!
    Et, près de ce terme funeste,
    Comme à l’aurore, il ne nous reste
    Que l’espérance et l’amitié!


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    (il reste 19 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Nouvelles méditations poétiques
    • 0
  7. Philosophie

    (Au Marquis de L.M.F)

    Oh ! qui m’emportera vers les tièdes rivages,
    Où l’Arno couronné de ses pâles ombrages,
    Aux murs des Médicis en sa course arrêté,
    Réfléchit le palais par un sage habité,
    Et semble, au bruit flatteur de son onde plus lente,
    Murmurer les grands noms de Pétrarque et du Dante ?
    Ou plutôt, que ne puis-je, au doux tomber du jour,
    Quand le front soulagé du fardeau de la cour,
    Tu vas sous tes bosquets chercher ton Égérie,
    Suivre, en rêvant, tes pas de prairie en prairie;
    Jusqu’au modeste toit par tes mains embelli,
    Où tu cours adorer le silence et l’oubli !
    J’adore aussi ces dieux : depuis que la sagesse
    Aux rayons du malheur a mûri ma jeunesse,
    Pour nourrir ma raison des seuls fruits immortels,
    J’y cherche en soupirant l’ombre de leurs autels ;
    Et, s’il est au sommet de la verte colline,
    S’il est sur le penchant du coteau qui s’incline,
    S’il est aux bords déserts du torrent ignoré
    Quelque rustique abri, de verdure entouré,
    Dont le pampre arrondi sur le seuil domestique
    Dessine en serpentant le flexible portique;
    Semblable à la colombe errante sur les eaux,
    Qui, des cèdres d’Arar découvrant les rameaux,
    Vola sur leur sommet poser ses pieds de rose,
    Soudain mon âme errante y vole et s’y repose !
    Aussi, pendant qu’admis dans les conseils des rois,
    Représentant d’un maître honoré par son choix,
    Tu tiens un des grands fils de la trame du monde ;
    Moi, parmi les pasteurs, assis aux bords de l’onde,
    Je suis d’un oeil rêveur les barques sur les eaux ;
    J’écoute les soupirs du vent dans les roseaux ;
    Nonchalamment couché près du lit des fontaines,
    Je suis l’ombre qui tourne autour du tronc des chênes,
    Ou je grave un vain nom sur l’écorce des bois,
    Ou je parle à l’écho qui répond à ma voix,
    Ou dans le vague azur contemplant les nuages,
    Je laisse errer comme eux mes flottantes images ;
    La nuit tombe, et le Temps, de son doigt redouté,
    Me marque un jour de plus que je n’ai pas compté !

    Quelquefois seulement quand mon âme oppressée
    Sent en rythmes nombreux déborder ma pensée ;
    Au souffle inspirateur du soir dans les déserts,
    Ma lyre abandonnée exhale encor des vers !
    J’aime à sentir ces fruits d’une sève plus mûre,
    Tomber, sans qu’on les cueille, au gré de la nature,
    Comme le sauvageon secoué par les vents,
    Sur les gazons flétris, de ses rameaux mouvants
    Laisse tomber ces fruits que la branche abandonne,
    Et qui meurent au pied de l’arbre qui les donne !
    Il fut un temps, peut-être, où mes jours mieux remplis,
    Par la gloire éclairés, par l’amour embellis,
    Et fuyant loin de moi sur des ailes rapides,
    Dans la nuit du passé ne tombaient pas si vides.
    Aux douteuses clartés de l’humaine raison,
    Egaré dans les cieux sur les pas de Platon,
    Par ma propre vertu je cherchais à connaître
    Si l’âme est en effet un souffle du grand être ;
    Si ce rayon divers, dans l’argile enfermé,
    Doit être par la mort éteint ou rallumé ;
    S’il doit après mille ans revivre sur la terre ;
    Ou si, changeant sept fois de destins et de sphère,
    Et montant d’astre en astre à son centre divin,
    D’un but qui fuit toujours il s’approche sans fin ?
    Si dans ces changements nos souvenirs survivent ?
    Si nos soins, nos amours, si nos vertus nous suivent
    S’il est un juge assis aux portes des enfers,
    Qui sépare à jamais les justes des pervers ?
    S’il est de saintes lois qui, du ciel émanées,
    Des empires mortels prolongent les années,
    Jettent un frein au peuple indocile à leur voix,
    Et placent l’équité sous la garde des rois ?
    Ou si d’un dieu qui dort l’aveugle nonchalance
    Laisse au gré du destin trébucher sa balance,
    Et livre, en détournant ses yeux indifférents,
    La nature au hasard, et la terre aux tyrans ?
    Mais ainsi que des cieux, où son vol se déploie,
    L’aigle souvent trompé redescend sans sa proie,
    Dans ces vastes hauteurs où mon oeil s’est porté
    Je n’ai rien découvert que doute et vanité !
    Et las d’errer sans fin dans des champs sans limite,
    Au seul jour où je vis, au seul bord que j’habite,
    J’ai borné désormais ma pensée et mes soins :
    Pourvu qu’un dieu caché fournisse à mes besoins !
    Pourvu que dans les bras d’une épouse chérie
    Je goûte obscurément les doux fruits de ma vie !
    Que le rustique enclos par mes pères planté
    Me donne un toit l’hiver, et de l’ombre l’été ;
    Et que d’heureux enfants ma table couronnée
    D’un convive de plus se peuple chaque année !
    Ami ! je n’irai plus ravir si loin de moi,
    Dans les secrets de Dieu ces comment ; ces pourquoi,
    Ni du risible effort de mon faible génie,
    Aider péniblement la sagesse infinie !
    Vivre est assez pour nous; un plus sage l’a dit :
    Le soin de chaque jour à chaque jour suffit.
    Humble, et du saint des saints respectant les mystères,
    J’héritai l’innocence et le dieu de mes pères ;
    En inclinant mon front j’élève à lui mes bras,
    Car la terre l’adore et ne le comprend pas :
    Semblable à l’Alcyon, que la mer dorme ou gronde,
    Qui dans son nid flottant s’endort en paix sur l’onde,
    Me reposant sur Dieu du soin de me guider
    A ce port invisible où tout doit aborder,
    Je laisse mon esprit, libre d’inquiétude,
    D’un facile bonheur faisant sa seule étude,
    Et prêtant sans orgueil la voile à tous les vents,
    Les yeux tournés vers lui, suivre le cours du temps.

    Toi, qui longtemps battu des vents et de l’orage,
    Jouissant aujourd’hui de ce ciel sans nuage,
    Du sein de ton repos contemples du même oeil
    Nos revers sans dédain, nos erreurs sans orgueil ;
    Dont la raison facile, et chaste sans rudesse,
    Des sages de ton temps n’a pris que la sagesse,
    Et qui reçus d’en haut ce don mystérieux
    De parler aux mortels dans la langue des dieux ;
    De ces bords enchanteurs où ta voix me convie,
    Où s’écoule à flots purs l’automne de ta vie,
    Où les eaux et les fleurs, et l’ombre, et l’amitié,
    De tes jours nonchalants usurpent la moitié,
    Dans ces vers inégaux que ta muse entrelace,
    Dis-nous, comme autrefois nous l’aurait dit Horace,
    Si l’homme doit combattre ou suivre son destin ?
    Si je me suis trompé de but ou de chemin ?
    S’il est vers la sagesse une autre route à suivre ?
    Et si l’art d’être heureux n’est as tout l’art de vivre.

    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
    • 0
  8. Le vallon

    Mon coeur, lassé de tout, même de l’espérance,
    N’ira plus de ses voeux importuner le sort ;
    Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
    Un asile d’un jour pour attendre la mort.

    Voici l’étroit sentier de l’obscure vallée :
    Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais,
    Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
    Me couvrent tout entier de silence et de paix.

    Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
    Tracent en serpentant les contours du vallon ;
    Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
    Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

    La source de mes jours comme eux s’est écoulée ;
    Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
    Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
    N’aura pas réfléchi les clartés d’un beau jour.


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    (il reste 12 strophes à lire)
    Alphonse de LamartineRecueil : Méditations poétiques
    • 0
  9. Le Parti du crime

    « Amis et frères ! en présence de ce gouvernement infâme, négation de toute morale, obstacle à tout progrès social, en présence de ce gouvernement meurtrier du peuple, assassin de la République et violateur des lois, de ce gouvernement né de la force et qui doit périr par la force, de ce gouvernement élevé par le crime et qui doit être terrassé par le droit, le français digne du nom de citoyen ne sait pas, ne veut pas savoir s’il y a quelque part des semblants de scrutin, des comédies de suffrage universel et des parodies d’appel à la nation; il ne s’informe pas s’il y a des hommes qui votent et des hommes qui font voter, s’il y a un troupeau qu’on appelle le sénat et qui délibère et un autre troupeau qu’on appelle le peuple et qui obéit ; il ne s’informe pas si le pape va sacrer au maître-autel de Notre-Dame l’homme qui – n’en doutez pas, ceci est l’avenir inévitable – sera ferré au poteau par le bourreau ; – en présence de M. Bonaparte et de son gouvernement, le citoyen digne de ce nom ne fait qu’une chose et n’a qu’une chose à faire : charger son fusil, et attendre l’heure.

    » JERSEY, 31 OCTOBRE 1852. »

    Déclaration des proscrits républicains de Jersey, à propos de l’empire, publiée par le Moniteur, signée pour copie conforme :

    VICTOR HUGO, FAURE, FOMBERTAUX.


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    (il reste 9 strophes à lire)
    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
    • 4
  10. Cette nuit-là

    Trois amis l’entouraient. C’était à l’Élysée.
    On voyait du dehors luire cette croisée.
    Regardant venir l’heure et l’aiguille marcher,
    Il était là, pensif ; et rêvant d’attacher
    Le nom de Bonaparte aux exploits de Cartouche,
    Il sentait approcher son guet-apens farouche.
    D’un pied distrait dans l’âtre il poussait le tison,
    Et voici ce que dit l’homme de trahison :
    « Cette nuit vont surgir mes projets invisibles.
    Les Saint-Barthélemy sont encore possibles.
    Paris dort, comme aux temps de Charles de Valois.
    Vous allez dans un sac mettre toutes les lois,
    Et par-dessus le pont les jeter dans la Seine. »
    Ô ruffians ! bâtards de la fortune obscène,
    Nés du honteux coït de l’intrigue et du sort !
    Rien qu’en songeant à vous mon vers indigné sort,
    Et mon cœur orageux dans ma poitrine gronde
    Comme le chêne au vent dans la forêt profonde !

    Comme ils sortaient tous trois de la maison Bancal,
    Morny, Maupas le grec, Saint-Arnaud le chacal,
    Voyant passer ce groupe oblique et taciturne,
    Les clochers de Paris, sonnant l’heure nocturne,
    S’efforçaient vainement d’imiter le tocsin ;
    Les pavés de Juillet criaient à l’assassin !
    Tous les spectres sanglants des antiques carnages,
    Réveillés, se montraient du doigt ces personnages
    La Marseillaise, archange aux chants aériens,
    Murmurait dans les cieux : aux armes, citoyens !

    Paris dormait, hélas ! et bientôt, sur les places,
    Sur les quais, les soldats, dociles populaces,
    Janissaires conduits par Reibell et Sauboul,
    Payés comme à Byzance, ivres comme à Stamboul,
    Ceux de Dulac, et ceux de Korte et d’Espinasse,
    La cartouchière au flanc et dans l’œil la menace,
    Vinrent, le régiment après le régiment,
    Et le long des maisons ils passaient lentement,
    À pas sourds, comme on voit les tigres dans les jongles
    Qui rampent sur le ventre en allongeant leurs ongles
    Et la nuit était morne, et Paris sommeillait
    Comme un aigle endormi pris sous un noir filet.

    Les chefs attendaient l’aube en fumant leurs cigares.


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    Victor HugoRecueil : Les Châtiments
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