Pourquoi on aime se faire peur : ce que la science a découvert dans une maison hantée

Emilie Deffains | publié le | modifié le | 8 minutes de lecture
Pourquoi on aime se faire peur : ce que la science a découvert dans une maison hantée
illustration Vitaly Gariev
Les lumières sont éteintes, le film d'horreur commence, et au premier sursaut, la peur arrive. Puis, une fois le film terminé, on cherche déjà le suivant. Chaque année, Halloween, une fête aux origines bien plus anciennes qu’on ne le croit, pousse des milliers de personnes vers les maisons hantées et les films d'épouvante. C'est pourtant un drôle de paradoxe : la peur est une émotion faite pour nous protéger du danger. Pourquoi irait-on la chercher volontairement, au point de payer pour la ressentir ? La science commence à apporter des réponses précises.
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Le cerveau sait que ce n'est pas pour de vrai

Hugo Bottemanne, psychiatre et chercheur à l'Institut du Cerveau, à Paris, travaille sur les effets de la peur sur le cerveau. Interrogé par le média Brut, il souligne le paradoxe de ceux qui adorent les films d'horreur, alors que le cerveau, lui, n'aime pas avoir peur.

Selon lui, devant un film, le cerveau s'active beaucoup moins que face à un danger réel. Même terrorisé, il fait très bien la différence entre une peur « récréative », simulée, et une vraie menace.

C'est tout le secret. Le corps réagit : le cœur s'accélère, on retient son souffle, on sursaute. Mais une partie de nous sait qu'on est en sécurité, assis dans son canapé. C'est ce mélange, une vraie réaction physique sans vrai danger, qui rend l'expérience agréable.

L'expérience de la maison hantée

Pour situer le juste milieu entre la peur et le plaisir, des chercheurs danois ont choisi un terrain inhabituel :une maison hantée. Le Recreational Fear Lab de l'université d'Aarhus, un laboratoire consacré à la « peur récréative » (rechercher la peur volontairement), a mené son étude à Dystopia, une attraction d'une cinquantaine de pièces située à Vejle, au Danemark, où des comédiens jouent des personnages effrayants.

Les chercheurs ont équipé 110 visiteurs, âgés de 12 à 57 ans, de capteurs de fréquence cardiaque. Ils les ont filmés aux moments les plus effrayants du parcours, puis les ont interrogés à la sortie.

Leurs résultats, publiés en 2020 dans la revue Psychological Science, montrent qu'il existe un équilibre : le plaisir était le plus fort chez ceux qui avaient eu moyennement peur.
Trop peu de peur, et on s'ennuie. Trop de peur, et on ne s'amuse plus.

Le cœur raconte la même histoire : les visiteurs qui s'amusaient le plus avaient un rythme cardiaque qui variait par petites vagues, mais seulement jusqu'à un certain point. Selon Coltan Scrivner, coauteur de l'étude, chacun règle lui-même son niveau d'immersion pour rester dans cette zone idéale : on ferme les yeux, on se cache derrière un ami, ou au contraire on passe devant.

Pourquoi on rit juste après avoir hurlé ?

Qui n'a jamaiséclaté de rire juste après avoir crié de peur ? En 2024, des chercheurs liés au même laboratoire danois se sont penchés sur ce réflexe, notamment à travers les farces où l'on fait sursauter quelqu'un.

Le mécanisme se joue en deux temps. D'abord, le corps réagit à la menace : on sursaute, on crie. Ensuite, l'esprit réévalue la situation, comprend qu'il n'y a aucun danger, et le soulagement se transforme en rire.

La peur a aussi une dimension sociale. Coltan Scrivner raconte qu'en des années d'études dans des maisons hantées, aux États-Unis comme au Danemark, il n'a jamais vu personne venir seul. On se fait peur entre amis ou en couple. Partager une frayeur, c'est aussi découvrir comment l'autre réagit quand il a vraiment peur.

Se faire peur, un entraînement pour la vraie vie ?

Ces mêmes chercheurs avancent une autre explication : les histoires effrayantes permettraient de s'entraîner à gérer la peur sans risque. Une étude publiée dans la revue Personality and Individual Differences l'a vérifié de façon inattendue.

Pendant la pandémie de Covid-19, Coltan Scrivner et ses collègues ont interrogé 310 personnes. Les amateurs de films d'horreur ressentaient moins de détresse psychologique que les autres, et les personnes les plus attirées par les sujets sombres faisaient preuve d'une meilleure résilience.

En vivant souvent la peur dans un cadre sûr, on apprendrait à réguler ses émotions, et ces réflexes serviraient ensuite face à de vraies difficultés.

Et si vous détestez avoir peur ?

Pas d'inquiétude, ces études ne disent pas qu'il faut aimer les films d'horreur. L'expérience de la maison hantée le montre elle-même : au-delà d'un certain seuil, la peur cesse d'être un plaisir. Ce seuil varie beaucoup d'une personne à l'autre, et ne pas apprécier ces sensations n'est ni un défaut ni un manque de courage.

Autre précision importante : la peur récréative n'a rien à voir avec l'anxiété du quotidien. Sa force tient justement au fait qu'on la choisit, qu'on peut l'arrêter à tout moment, et qu'elle a une fin.

Une angoisse qu'on subit, qui revient sans prévenir ou qui empêche de vivre normalement, relève d'autre chose, et mérite d'en parler à un professionnel.

A lire : Anxiété : la méthode des 5 sens pour se calmer quand le mental s’emballe

Ce que les écrivains avaient déjà compris

Les grands écrivains de l’épouvante n’ont pas attendu les chercheurs pour comprendre que la peur nous fascine autant qu’elle nous effraie. Lovecraft ouvre ainsi son essai consacré à la littérature d'horreur (Épouvante et surnaturel en littérature,1927) :
L'émotion la plus ancienne et la plus forte de l'humanité est la peur. Et le genre le plus ancien et le plus fort de la peur est la peur de l'inconnu.
Howard Phillips Lovecraft

Maupassant, lui, voyait dans la vraie peur un écho de nos frayeurs les plus anciennes (La Peur, 1882):

La vraie peur, c'est quelque chose comme une réminiscence des terreurs fantastiques d'autrefois.
Guy de Maupassant

Une émotion forte, mais sans danger

Aimer se faire peur n'a donc rien de bizarre. C'est même une façon très humaine de jouer avec une émotion faite pour nous protéger. Le cerveau sait que le danger n'est pas réel, le corps profite de la décharge d'adrénaline, et le rire arrive dès que la tension retombe. Le tout fonctionne d'autant mieux à plusieurs, et pourrait même nous aider à mieux affronter les vraies difficultés.

La clé, c'est le dosage. Chacun a son propre seuil, et le plaisir disparaît dès qu'on le dépasse. Inutile donc de se forcer à regarder le film le plus terrifiant de l'année pour en profiter.

Ce 31 octobre, que vous soyez du genre à foncer dans la maison hantée ou à regarder le film entre vos doigts, votre cerveau sait très bien ce qu'il fait. Et si vous éclatez de rire juste après avoir crié, c’est juste votre cerveau qui vient de comprendre qu’il n’y avait rien à craindre.

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Hugo BottemanneHalloween
Emilie Deffains

Curieuse et dynamique, après 20 années dans le secteur du commerce, une reconversion professionnelle et une formation, je participe aujourd'hui à l'animation de ce site. J'aime le sport et partager ces moments avec mes enfants dans leurs activités sportives. J'apprécie cuisiner et je suis plutôt pour le fait maison . Je lis occasionnellement et je découvre actuellement le plaisir de jouer aux jeux de sociétés! Pour moi, chaque changement est... (lire la suite...)

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